‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 63 sur 409 · Pantagruel · Prologue de l’Auteur

Pantagruel · Prologue de l’Auteur

resillvstres & Treſchevaleureux champions, gentilz hommes & aultres, qui voluntiers vous adonnez à toutes gentilleſſes & honneſtetez, vous avez na gueres veu, leu, & ſceu les grandes & ineſtimables Chronicques de l’enorme geant Gargantua : & comme vrays fideles les avez creues gualantement, & y avez maintefoys paſſé voſtre temps avecques les honorables Dames & Damoyſelles, leur en faiſans beaulx et longs narrez, alors que eſtiez hors de propos : dont eſtez bien dignes de grande louange, & memoire ſempiternelle. Et à la mienne volunté que chaſcun laiſſaſt ſa propre beſoigne, ne ſe ſouciaſt de ſon meſtier & miſt ſes affaires propres en oubly, pour y vacquer entierement, ſans que ſon eſperit feuſt de ailleurs diſtraict ny empeſché : iuſques à ce que l’on les tint par cueur, affin que ſi d’adventure l’art de l’Imprimerie ceſſoit, ou en cas que tous liures periſſent, on temps advenir un chaſcun les peuſt bien au net enſeigner à ſes enfans, & à ſes ſucceſſeurs & ſuruiuens bailler comme de main en main, ainſy que vne religieuſe Caballe. Car il y a plus de fruict que par aduenture ne penſent vn tas de gros taluaſſiers tous crouſteleuez, qui entendent beaucoup moins en ces petites ioyeuſetés que ne faict Raclet en l’Inſtitute. I’en ay congneu de haultz & puiſſans ſeigneurs en bon nombre, qui allant à chaſſe de groſſes beſtes ou voller pour canes : s’il aduenoit que la beſte ne feuſt rencontree par les briſees, ou que le faulcon ſe miſt à planer, voyant la proye gaigner à tire d’eſle, ilz eſtoient bien marrys, comme entendez aſſez : mais leur refuge de reconfort, & affn de ne ſoy morfondre, eſtoit à recoler les ineſtimables faictz dudict Gargantua. Aultres ſont par le monde (ce ne ſont fariboles) qui eſtans grandement affligez du mal des dentz, apres auoir tous leurs biens deſpenduz en medicins ſans en rien profiter, ne ont trouué remede plus expedient que de mettre leſdictes chronicques entre deux beaulx linges bien chaulx & les appliquer au lieu de la douleur, les ſinapizand auecques vn peu de pouldre d’oribus. Mais que diray ie des pauures verolez & goutteux ? O, quantes foys nous les auons veu, à l’heure que ilz eſtoyent bien oingtz & engreſſez à poinct, & le viſaige leur reluyſoit comme la claueure d’vn charnier, & les dentz leur treſſailloyent comme font les marchettes d’vn clauier d’orgues ou d’eſpinette quand on ioue deſſus, & que le goſier leur eſcumoit comme à vn verrat que les vaultres ont aculé entre les toilles : Que faiſoyent-ilz alors ? Toute leur conſolation n’eſtoit que de ouyr lire quelque page dudict liure. Et en auons veu qui ſe donnoyent à cent pipes de vieulx diables en cas que ilz n’euſſent ſenty allegement manifeſte à la lecture dudict liure, lorſqu’on les tenoit es lymbes, ny plus ny moins que les femmes eſtans en mal d’enfant quand on leurs leiſt la vie de ſaincte Marguerite. Eſt ce rien cela ? Trouuez moy liure, en quelque langue, en quelque faculté & ſcience que ce ſoit, qui ayt telles vertus, propriétés & prerogatiues, & ie poieray chopine de trippes. Non, Meſſieurs, non. Il eſt ſans pair, incomparable & ſans parragon. Ie le maintiens iuſques au feu excluſiue. Et ceulx qui vouldroient maintenir que ſi, reputés les abuſeurs, preſtinateurs, empoſteurs & ſeducteurs. Bien vray eſt il que l’on trouue en aulcuns liures de haulte fuſtaye certaines propriétés occultes, au nombre deſquelz l’on tient Feſſepinte, Orlando furioſo, Robert le diable, Fierabras, Guillaume ſans paour, Huon de bourdeaulx, Monteuieille & Matabrune. Mais ilz ne ſont comparables à celluy duquel parlons. Et le monde a bien congneu par experience infallible le grand emolument & vtilité qui venoit de ladicte chronicque Gargantuine : car il en a eſté plus vendu par les imprimeurs en deux moys qu’il ne ſera acheté de Bibles en neuf ans. Voulant doncques ie, voſtre humble eſclaue, accroiſtre vos paſſetemps daduantaige, vous offre de preſent vn aultre liure de meſme billon, ſinon qu’il eſt vn peu plus equitable & digne de foy que n’eſtoit l’aultre. Car ne croyez (ſi ne voulez errer à voſtre eſcient), que i’en parle comme les iuifz de la loy. Ie ne ſuis nay en telle planette & ne m’aduint oncques de mentir, ou aſſeurer choſe que ne feuſt veritable. I’en parle comme vn gaillard Onocrotale, voyre, dy ie crotenotaire des martyrs amans, & crocquenotaire de amours : quod vidimus teſtamur. C’eſt des horribles faictz & proueſſes de Pantagruel, lequel i’ay ſeruy à gaiges des ce que ie fuz hors de page iuſques à préſent, que par ſon congié ie m’en ſuis venu viſiter mon païs de vache, & ſçauoir ſi en vie eſtoyt parent mien aulcun. Pourtant, affin que ie face fin à ce prologue, tout ainſi comme ie me donne à cent mille panerees de beaulx diables, corps & ame, trippes & boyaulx, en cas que i’en mente en toute l’hyſtoire d’un ſeul mot : pareillement le feu ſainct Antoine vous arde, mau de terre vous vire, le lancy, le maulubec vous trouſſe, la caqueſangue vous viengne, Le mau fin feu de ricqueracque, auſſi menu que poil de vache, tout renforcé de vif argent, vous puiſſe entrer au fondement, & comme Sodome & Gomorre puiſſiez tomber en ſoulphre en feu & en abyſme, en cas que vous ne croyez fermement tout ce que ie vous racompteray en ceſte preſente chronicque.

Tenez : mettez ſur voſtre pis
La vie qui cy eſt eſcripte :
Elle eſt de ſainte Marguerite ;
Si ſeres tantoſt deliuree.

Tenez : mettez ſur voſtre pis
La vie qui cy eſt eſcripte :
Elle eſt de ſainte Marguerite ;
Si ſeres tantoſt deliuree.

Tenant ma boutique au Palais,
En moins de neuf ou dix iournées
I’ay plus vendu de Rabelais,
Que de Bibles en vingt années.

Cinq cens dixains, mille virlais,
Et en Rime mille virades,
Des plus gentes, & des plus fades
De Marot, ou de Saingelais,
Payez content ſans nulz delais,
En preſence des Oreades,
Des Hymnides, & des Dryades,
Ne ſuffiroient, ny Pontalais
A pleines balles de Ballades
Au docte, & gentil Rabelais. »