‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 64 sur 409 · Pantagruel · 1

Pantagruel · 1

e ne ſera choſe inutile ne oyſifue, veu que ſommes de ſeiour, vous ramenteuoir la premiere ſource & origine dont nous eſt né le bon Pantagruel. Car ie voy que tous bons hyſtoriographes ainſi ont traicté leurs Chronicques, non ſeullement les Arabes, Barbares & Latins, mais auſſi Gregoys Gentilz, qui furent buueurs eternelz. Ilz vous conuient doncques noter que, au commencement du monde (ie parle de loing, il y a plus de quarante quarantaines de nuictz, pour nombrer à la mode des antiques Druides), peu apres que Abel fuſt occis par ſon frere Cain, la terre embue du ſang du iuſte fut certaine annee ſi tresfertile en tous fruictz qui de ſes flans nous ſont produytz, & ſingulierement en Meſles, que on l’appella de toute memoire l’annee des groſſes Meſles : car les troys en faiſoyent le boyſſeau. En ycelle les kalendes feurent trouuees par les breuiaires des Grecz, le moys de Mars faillit en kareſme, & fut la myouſt en May. On moys de Octobre, ce me ſemble, ou bien de Septembre (affin que ie ne erre, car de cela me veulx ie curieuſement guarder) fut la ſepmaine, tant renommee par les annales, qu’on nomme la ſepmaine des troys Ieudis : car il y en eut troys, à cauſe des irreguliers biſſextes, que le Soleil bruncha quelque peu, comme debitoribus à gauche, & la Lune varia de ſon cours plus de cinq toyzes, & feut manifeſtement veu le mouement de trepidation on firmament dict Aplane : tellement que la Pleiade moyene laiſſant ſes compaignons declina vers l’equinoctial, & l’eſtoille nommé l’eſpy laiſſa la vierge, ſe retirant vers la balance : qui ſont cas bien eſpouentables & matieres tant dures & difficiles que les aſtrologues ne y peuuent mordre. Auſſy auroient ilz les dens bien longues s’ilz pouoient toucher iuſques là. Faictes voſtre compte que le monde voluntiers mangeoit deſdictes Meſles : car elles eſtoient belles à l’œil & delicieuſes au gouſt. Mais tout ainſi comme Noë, le ſainct homme (auquel tant ſommes obligez & tenuz de ce qu’il nous planta la vine, dont nous vient celle nectaricque, delicieuſe, precieuſe, celeſte, ioyeuſe & deificque liqueur qu’on nomme le piot), fut trompé en le beuuant, car il ignoroit la grande vertu & puiſſance d’icelluy. Semblablement les hommes & femmes de celluy temps mangeoyent en grand plaiſir de ce beau & gros fruict. Mais accidens bien diuers leurs en aduindrent. Car à tous ſuruint au corps vne enfleure tres horrible, mais non à tous en vn meſme lieu. Car aulcuns enfloyent par le ventre, & le ventre leur deuenoit boſſu comme vne groſſe tonne, deſquelz eſt eſcript : Ventrem omnipotentem : leſquelz furent tous gens de bien & bon raillars. Et de ceſte race naſquit ſainct Panſart & Mardygras. Les aultres enfloyent par les eſpaules, & tant eſtoyent boſſus qu’on les appelloit montiferes, comme porte montaignes, dont vous en voyez encores par le monde en diuers ſexes & dignités, & de ceſte race yſſit Eſopet : duquel vous auez les beaulx faictz & dictz par eſcript. Les aultres enfloyent en longueur, par le membre, qu’on nomme le laboureur de nature : en ſorte qu’ilz le auoyent merueilleuſement long, grand, gras, gros, vert & acreſté à la mode antique, ſi bien qu’ilz s’en ſeruoyent de ceinture, le redoublans à cinq ou à ſix foys par le corps. Et s’il aduenoit qu’il feuſt en poinct & euſt vent en pouppe, à les veoir euſſiez dict que c’eſtoyent gens qui euſſent leurs lances en l’arreſt pour iouſter à la quintaine. Et d’yceulx eſt perdue la race, ainſi comme diſent les femmes. Car elles lamentent continuellement qu’il n’en eſt plus de ces gros, etc. Vous ſçauez la reſte de la chanſon. Aultres croiſſoient en matiere de couilles ſi enormement que les troys empliſſoient bien vn muy. D’yceulx ſont deſcendues les couilles de Lorraine, leſquelles iamays ne habitent en braguette, elles tombent au fond des chauſſes. Aultres croyſſoient par les iambes, & à les veoir euſſiez dict que c’eſtoyent grues ou flammans, ou bien gens marchans ſus eſchaſſes, & les petits grimaulx les appellent en grammaire Iambus. Es aultres tant croiſſoit le nez qu’il ſembloit la fleute d’vn alambic, tout diapré, tout eſtincelé de bubeletes : pullulant, purpuré, à pompettes, tout eſmaillé, tout boutonné & brodé de gueules. Et tel auez veu le chanoyne Panzoult & Piedeboys, medicin de Angiers : de laquelle race peu furent qui aimaſſent la ptiſſane, mais tous furent amateurs de puree Septembrale. Naſon & Ouide en prindrent leur origine. Et tous ceulx deſquelz eſt eſcript : Ne reminiſcaris.

Aultres croiſſoyent par les aureilles, leſquelles tant grandes auoyent que de l’vne faiſoyent pourpoint, chauſſes & ſayon, de l’autre ſe couuroyent comme d’vne cape à l’eſpagnole. Et dict on que en Bourbonnoys encores dure l’eraige, dont ſont dictes aureilles de Bourbonnoys. Les aultres croiſſoyent en long du corps : & de ceulx là ſont venuz les Geans, & par eulx Pantagruel. Et le premier fut Chalbroth,

Qui engendra Sarabroth,

Qui engendra Faribroth,

Qui engendra Hurtaly, qui fut beau mangeur de ſouppes & regna au temps du deluge :

Qui engendra Nembroth,

Qui engendra Athlas, qui auecques ſes eſpaulles garda le ciel de tumber,

Qui engendra Goliath,

Qui engendra Eryx, lequel fut inuenteur du ieu des gobeletz,

Qui engendra Tite,

Qui engendra Eryon,

Qui engendra Polypheme,

Qui engendra Cace,

Qui engendra Etion, lequel premier eut la verolle pour n’auoir beu frayz en eſté, comme teſmoigne Bartachim :

Qui engendra Encelade,

Qui engendra Cee,

Qui engendra Typhoe,

Qui engendra Aloe,

Qui engendra Othe,

Qui engendra Ægeon,

Qui engendra Briaré, qui auoit cent mains,

Qui engendra Porphirio,

Qui engendra Adamaſtor,

Qui engendra Antee,

Qui engendra Agatho,

Qui engendra Pore, contre lequel batailla Alexandre le grand,

Qui engendra Aranthas,

Qui engendra Gabbara, qui premier inuenta de boire d’autant,

Qui engendra Goliath de Secundille,

Qui engendra Offot, lequel eut terriblement beau nez à boyre au baril,

Qui engendra Artachees,

Qui engendra Oromedon,

Qui engendra Gemmagog, qui fut inuenteur des ſouliers à poulaine,

Qui engendra Siſyphe,

Qui engendra les Titanes, dont naſquit Hercules,

Qui engendra Enay, qui fut tres expert en matiere de oſter les cerons des mains,

Qui engendra Fierabras, lequel fut vaincu par Oliuier, pair de France, compaignon de Roland,

Qui engendra Morguan, lequel premier de ce monde ioua aux dez auecques ſes bezicles,

Qui engendra Fracaſſus, duquel a eſcript Merlin Caccaie,

Dont naſquit Ferragus,

Qui engendra Happemouſche, qui premier inuenta de fumer les langues de beuf à la cheminee, car auparauant le monde les ſaloit comme on faict les iambons,

Qui engendra Boliuorax,

Qui engendra Longys,

Qui engendra Gayoffe, lequel auoit les couillons de peuple & le vit de cormier,

Qui engendra Maſchefain,

Qui engendra Bruſlefer,

Qui engendra Engoleuent,

Qui engendra Galehault, lequel fut inuenteur des flacons,

Qui engendra Mirelangault,

Qui engendra Galaffre,

Qui engendra Falourdin,

Qui engendra Roboaſtre,

Qui engendra Sortibrant de conimbres,

Qui engendra Brushant de Mommiere,

Qui engendra Bruyer, lequel fut vaincu par Ogier le Dannoys, pair de France,

Qui engendra Mabrun,

Qui engendra Foutaſnlon,

Qui engendra Hacquelebac,

Qui engendra Vitdegrain,

Qui engendra Grand Goſier,

Qui engendra Gargantua,

Qui engendra le noble Pantagruel, mon maiſtre.

I’entens bien que, lyſans ce paſſaige, vous faictez en vous meſmes vn doubte bien raiſonnable. Et demandez comment eſt il poſſible que ainſi ſoit : veu que au temps du deluge tout le monde perit, fors Noë & ſept perſonnes auecques luy dedans l’arche : au nombre deſquelz n’eſt mis ledict Hurtaly ? La demande eſt bien faicte, ſans doubte, & bien apparente : mais la reſponce vous contentera, ou i’ay le ſens mal gallefreté. Et par ce que n’eſtoys de ce temps là pour vous en dire à mon plaiſir, ie vous allegueray l’autorité des Maſſoretz, bons couillaux, & beaux cornemuſeurs Hebraicques : leſquelz afferment que veritablement ledict Hurtaly n’eſtoit dedans l’arche de Noë, auſſi n’y euſt il peu entrer, car il eſtoit trop grand : mais il eſtoit deſſus à cheual, iambe deſà, iambe de là, comme ſont les petitz enfans ſus les cheuaulx de boys & comme le gros toreau de Berne, qui feut tué à Marignan, cheuauchoyt pour ſa monture vn gros canon peuier : c’eſt vne beſte de beau & ioyeux amble, ſans poinct de faulte. En icelle façon, ſaulua, apres dieu, ladicte arche de periller : car il luy bailloit le branſle auecques les iambes, & du pied la tournoit ou il vouloit, comme on faict du gouuernail d’une nauire. Ceulx qui dedans eſtoient luy enuoyoient viures par vne cheminee à ſuffiſance, comme gens recongnoiſſans le bien qu’il leurs faiſoit. Et quelquefoys parlementoyent enſemble, comme faiſoit Icaromenippe à Iupiter ſelon le raport de Lucian. Aués vous bien le tout entendu ? Beuuez donc vn bon coup ſans eaue. Car ſi ne le croiez, non foys ie, fiſt elle.

Le barillet ? Par m’ame, voyre !
Geneuoys eſt le plus ancien.
Et plus beau nez a pour y boire.

Primus erat quidam Fracaſſus prole Gigantis,
Cuius ſtirps olim Morganto venit ab illo,
Qui bacchioconem campana ferre ſolebat,
Cum quo mille hominum colpos fracaſſet in vno.

(Merlinus Cocaius, Macaronea ſecunda, Venetiis, H. de Gobbis, 1581, p. 97)