‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 66 sur 409 · Pantagruel · 3

Pantagruel · 3

vand Pantagruel fut né, qui fut bien eſbahi & perplex, ce fut Gargantua ſon pere, car voyant d’vn couſté ſa femme Badebec morte, & de l’aultre ſon filz Pantagruel né, tant beau & tant grand, ne ſçauoit que dire ny que faire. Et le doubte que troubloit ſon entendement eſtoit, aſſauoir s’il deuoit plorer pour le deuil de ſa femme, ou rire pour la ioye de ſon filz ? D’vn coſté & d’aultre il auoit argumens ſophiſticques qui le ſuffocquoyent, car il les faiſoit tres bien in modo & figura, mais il ne les pouoit ſouldre. Et par ce moyen demouroit empeſtré comme la ſouriz empeigee ou vn Milan prins au laſſet. Pleureray ie, diſoit il ? Ouy : car pourquoy ? Ma tant bonne femme eſt morte, qui eſtoit la plus cecy, la plus cela, qui feuſt au monde. Iamais ie ne la verray, iamais ie n’en recouureray vne telle : ce m’eſt vne perte ineſtimable. O mon Dieu, que te auoys ie faict pour ainſi me punir ? Que ne enuoyas tu la mort à moy premier que à elle ? car viure ſans elle ne m’eſt que languir ? Ha, Modèle:Titre2 ma mignonne, mamye, mon petit con (toutesfois elle en auait bien troys arpens & deux ſexterees) ma tendrette, ma braguette, ma ſauate, ma pantofle, iamais ie ne te verray. Ha, pauure Pantagruel, tu as perdu ta bonne mere, ta doulce nourriſſe, ta dame treſaymee. Ha faulce mort, tant tu me es maliuole, tant tu me es oultrageuſe, de me tollir celle à laquelle immortalité appartenoit de droict.

Et ce diſant pleuroit comme vne vache, mais tout ſoubdain rioit comme vn veau quand Pantagruel luy venoit en memoire. Ho mon petit filz (diſoit il), mon coillon, mon peton, que tu es ioly, & tant ie ſuis tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné vn ſi beau filz, tant ioyeux, tant riant, tant ioly. Ho, ho, ho, ho, que ſuis ayſe, beuuons, ho, laiſſons toute melancholie, apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, chaſſe ces chiens, ſouffle ce feu, allume la chandelle, ferme ceſte porte, taille ces ſouppes, enuoye ces pauures, baille leur ce qu’ilz demandent, tiens ma robbe, que ie me mette en pourpoint pour mieux feſtoyer les commeres. Ce diſant ouyt la letanie & les Mementos des prebſtres qui portoyent ſa femme en terre, dont laiſſa ſon bon propos & tout ſoubdain fut rauy ailleurs, diſant, Seigneur Dieu, fault il que ie me contriſte encores ? Cela me faſche, ie ne ſuis plus ieune, ie deuiens vieulx, le temps eſt dangereux, ie pourray prendre quelque fiebure, me voylà affolé. Foy de gentil homme, il vault mieulx pleurer moins & boire d’aduantaige. Ma femme eſt morte : & bien, par dieu (da iurandi) ie ne la reſuſciteray pas par mes pleurs : elle eſt bien, elle eſt en paradis pour le moins, ſi mieulx ne eſt : elle prie dieu pour nous, elle eſt bien heureuſe, elle ne ſe ſoucie plus de nos miſeres & calamitez, autant nous en pend à l’œil, dieu gard le demourant, il me fault penſer d’en trouuer vne aultre. Mais voicy que vous ferez, dict il es ſaiges femmes (ou ſont elles ? Bonnes gens, ie ne vous peulx veoyr) allez à l’enterrement d’elle, & ce pendent ie berceray icy mon filz, car ie me ſens bien fort alteré, & ſerois en danger de tomber malade, mais beuuez quelque bon traict deuant : car vous vous en trouuerez bien, & m’en croyez, ſur mon honneur. A quoy obtemperantz, allerent à l’enterrement & funerailles, & le pauure Gargantua demoura à l’hoſtel. Et ce pendent feiſt l’epitaphe pour eſtre engraué en la maniere que s’enſuyt.

Elle en mourut, la noble Badebec,
Du mal d’enfant, que tant me ſembloit nice :
Car elle auoit viſaige de rebec,
Corps d’eſpaignole, & ventre de Souyce.
Priez à dieu, qu’à elle ſoit propice,
Luy perdonnant s’en riens oultrepaſſa :
Cy giſt ſon corps lequel veſquit ſans vice,
Et mourut l’an & iour que treſpaſſa.

Or me reſpons : da numeri
Vt ter, quater, da negandi
Vt non.

(Ancien théâtre françois, t. III, p. 39. Moralité nouuelle des enfans de maintenant)

Cy giſt Pernet le Franc Archier,
Qui cy mourut ſans deſmarcher
...........
Et mourut l’an qu’il treſpaſſa.

(Œuvres de Villon, p. 158 : Monologue du franc archier de Baignollet)