‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 65 sur 409 · Pantagruel · 2

Pantagruel · 2

argantva en ſon eage de quatre cens quatre vingtz quarante & quatre ans, engendra ſon filz Pantagruel de ſa femme, nommee Badebec, fille du roy des Amaurotes en Vtopie, laquelle mourut du mal d’enfant, car il eſtoit ſi merueilleuſement grand & ſi lourd qu’il ne peut venir à lumiere ſans ainſi ſuffocquer ſa mere. Mais, pour entendre pleinement la cauſe & raiſon de ſon nom, qui luy feut baillé en bapteſme : vous noterez qu’en icelle annee fut ſeichereſſe tant grande en tout le pays de Africque, que paſſerent xxxvj. moys, troys ſepmaines, quatre iours, treze heures & quelque peu d’aduantaige, ſans pluye, auec chaleur de ſoleil ſi vehemente que toute la terre en eſtoit aride. Et ne fut au temps de Helye, plus eſchauffee que fut pour lors. Car il n’eſtoit arbre ſus terre qui euſt ny fueille ny fleur, les herbes eſtoient ſans verdure, les riuieres taries, les fontaines à ſec, les pauures poiſſons, delaiſſez de leurs propres elemens, vagans & crians par la terre horriblement, les oyſeaux tumbans de l’air par faulte de roſee, les loups, les regnars, cerfz, ſangliers, dains, lieures, connilz, belettes, foynes, blereaux & aultres beſtes, l’on trouuoit par les champs mortes, la gueulle baye. Au regard des hommes, c’eſtoit la grande pitié. Vous les euſſiez veuz tirans la langue, comme leuriers qui ont couru ſix heures. Pluſieurs ſe gettoyent dedans les puys. Aultres ſe mettoyent au ventre d’vne vache pour eſtre à l’hombre, & les appelle Homere Alibantes. Toute la contree eſtoit à l’ancre : c’eſtoit pitoyable cas, de veoir le trauail des humains pour ſe garentir de ceſte horrificque alteration. Car il auoit prou affaire de ſauuer l’eaue benoiſte par les egliſes, à ce que ne feuſt deſconfite : mais l’on y donna tel ordre, par le conſeil de meſſieurs les Cardinaulx & du ſainct pere, que nul n’en oſoit prendre que vne venue. Encores, quand quelc’vn entroit en l’egliſe, vous en euſſiez veu à vingtaines de pauures alterez qui venoyent au derriere de celluy qui la diſtribuoit à quelcun, la gueulle ouuerte pour en auoir quelque goutellete, comme le mauluais riche, affin que rien ne ſe perdiſt. O que bien heureux fut en icelle annee celluy qui euſt caue freſche & bien garnie. Le Philoſophe raconte, en mouuent la queſtion. Parquoy c’eſt que l’eaue de la mer eſt ſalee ? que au temps que Phebus bailla le gouuernement de ſon chariot lucificque à ſon filz Phaeton, ledict Phaeton mal apris en l’art & ne ſçauant enſuyure la line ecliptique entre les deux tropiques de la ſphere du Soleil, varia de ſon chemin, & tant approcha de terre qu’il miſt à ſec toutes les contrees ſubiacentes, bruſlant vne grande partie du ciel que les philoſophes appellent via lactea : & les Lifrelofres nomment le chemin ſainct Iacques. Combien que les plus Huppez poetes diſent eſtre la part ou tomba le laict de Iuno, lors qu’elle allaicta Hercules. Adonc la terre fut tant eſchaufee que il luy vint vne ſueur enorme, dont elle ſua toute la mer, qui par ce eſt ſalee, car toute ſueur eſt ſalee : ce que vous direz eſtre vray ſi vous voulez taſter de la voſtre propre, ou bien de celles des verollez quand on les faict ſuer, ce me eſt tout vn. Quaſi pareil cas arriua en ceſte dicte annee, car, vn iour de vendredy que tout le monde ſ’eſtoit mis en deuotion & faiſoit vne belle proceſſion auecques forces letanies & beaux preſchans, ſupplians à Dieu omnipotent les vouloir regarder de ſon œil de clemence en tel deſconfort, viſiblement furent veues de terre ſortir groſſes gouttes d’eaue, comme quand quelque perſonne ſue copieuſement. Et le pauure peuple commença à ſ’eſiouyr comme ſi ce euſt eſté choſe à eulx proffitable, car les aulcuns diſoient que de humeur il n’y en auoit goute en l’air dont on eſperaſt auoir pluye & que la terre ſupplioit au deffault. Les aultres gens ſçauans diſoyent que c’eſtoit pluye des Antipodes : comme Senecque narre au quart liure queſtionum naturalium, parlant de l’origine & ſource du Nil, mais ilz y furent trompés, car, la proceſſion finie, alors que chaſcun vouloit recueillir de ceſte roſee & en boire à plein godet, trouuerent que ce n’eſtoit que ſaulmure, pire & plus ſalee que n’eſtoit l’eaue de la mer. Et par ce que en ce propre iour naſquit Pantagruel, ſon pere luy impoſa tel nom. Car Panta en Grec vault autant à dire comme tout, & Gruel en langue Hagarene vault autant comme alteré, voulent inferer que à l’heure de ſa natiuité, le monde eſtoit tout alteré. Et voyant en eſperit de prophetie qu’il ſeroit quelque iour dominateur des alterez. Ce que luy fut monſtré à celle heure meſmes par aultre ſigne plus euident. Car alors que ſa mere Badebec l’enfantoit, & que les ſages femmes attendoyent pour le recepuoir, yſſirent premier de ſon ventre ſoixante & huyt tregeniers chaſcun tirant par le licol vn mulet tout chargé de ſel, apres leſquelz ſortirent neuf dromadaires chargés de iambons & langues de beuf fumees, ſept chameaulx chargés d’anguillettes, puis xxv. charretees de porreaulx, d’aulx, d’oignons & de cibotz : ce que eſpouenta bien leſdictes ſaiges femmes, mais les aulcunes d’entre elles diſoyent. Voicy bonne prouiſion. Auſſy bien ne beuyons nous que lachement, non en lancement. Cecy n’eſt que bon ſigne, ce ſont aguillons de vin. Et comme elles caquetoyent de ces menus propos entre elles, voicy ſortir Pantagruel, tout velu comme vn ours, dont diſt vne d’elles en eſperit propheticque. Il eſt né à tout le poil, il fera choſes merueilleuſes, & s’il vit il aura de l’eage.