‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 78 sur 409 · Pantagruel · 15

Pantagruel · 15

antagrvel quelque iour pour ſe recreer de ſon eſtude ſe pourmenoit vers les faulxbours Sainct Marceau, voulant veoir la follie Goubelin. Panurge eſtoit auecques luy, ayant touſiours le flacon ſoubz ſa robbe, & quelque morceau de iambon : car ſans cela iamais ne alloit il, diſant que c’eſtoit ſon garde corps, aultre eſpee ne portoit il. Et quand Pantagruel luy en voulut bailler vne, il reſpondit, qu’elle luy eſchaufferoit la ratelle. Voire mais, diſt Epiſtemon, ſi l’on te aſſailloit comment te defendroys tu ? A grands coups de brodequin : reſpondit il, pourueu que les eſtocz feuſſent deſcenduz.

Aleur retour Panurge conſideroit les murailles de la ville de Paris, & en irriſion diſt à Pantagruel. Voyez cy ces belles murailles. O que fortes ſont & bien en poinct pour garder les oyſons en mue ? Par ma barbe, elles ſont competentement meſchantes pour vne telle ville comme eſt ceſte cy : car vne vache auecques vn pet en abattroit plus de ſix braſſes.

Omon amy, diſt Pantagruel, ſçaitz tu bien ce que diſt Ageſilee, quand on luy demanda : Pourquoy la grande cité de Lacedemone n’eſtoit pas ceincte de murailles ? Car monſtrant les habitans & citoyens de la ville tant bien expers en diſcipline militaire, tant fors & bien armez. Voicy (diſt il) les murailles de la Cité. Signifiant qu’il n’eſt muraille que de os, & que les Villes & Citez ne ſçauroyent auoir muraille plus ſeure & plus forte que de la vertus des habitans. Ainſi ceſte ville eſt ſi forte par la multitude du peuple belliqueux qui eſt dedans, qu’ilz ne ſe ſoucient de faire aultres murailles. D’auantaige, qui la vouldroit emmurailler comme Straſbourg, Orleans, ou Ferrare, il ne ſeroit poſſible, tant les frais & deſpens ſeroyent exceſſifz. Voire mais, diſt Panurge, ſi faict il bon auoir quelque viſaige de pierre, quand on eſt enuahy de ſes ennemys, & ne feuſt ce que pour demander, qui eſt là bas ? Au regard des frays enormes que dictes eſtre neceſſaires ſi on la vouloit murer, ſi meſſieurs de la ville me voulent donner quelque bon pot de vin, ie leur enſeigneray vne maniere bien nouuelle, comment ilz pourront baſtir à bon marché. Comment ? diſt Pantagruel. Ne le dictes doncques mie (reſpondit Panurge) ſi ie vous l’enſeigne. Ie voy que les callibiſtrys des femmes de ce pays ſont à meilleur marché que les pierres, d’iceulx fauldroit baſtir les murailles en les arrengeant par bonne ſymmeterye d’architecture, & mettant les plus grans au premiers rancz, & puis en taluant à doz d’aſne arrangeant les moyens, & finablement les petitz. Puis faire vn beau petit entrelardement à poinctes de diamans comme la groſſe tour de Bourges, de tant de bracquemars enroiddys qui habitent par les braguettes clauſtrales.

Quel diable defferoit telles murailles ? Il n’y a metal qui tant reſiſtat aux coups. Et puis que les couilleurines ſe y vinſent froter, vous en verriez (par dieu) incontinent diſtiller de ce benoiſt fruict de groſſe verolle menu comme pluye. Sec au nom des diables. D’auantaige la fouldre ne tumberoit iamais deſſus. Car pourquoy ? ilz ſont tous beniſtz ou ſacrez. Ie n’y voy q’vn inconuenient. Ho, ho, ha, ha, ha, (diſt Pantagruel). Et quel ? C’eſt que les mouſches en ſont tant friandes que merueilles, & ſe y cueilleroyent facillement & y feroient leur ordure : & voylà l’ouurage gaſté. Mais voicy comme l’on y remediroit. Il fauldroit treſbien les eſmoucheter auecques belles quehues de renards, ou bons gros vietz d’azes de Prouence. Et à ce propos ie vous veulx dire (nous en allant pour ſoupper) vn bel exemple que met frater Lubinus, libro de compotationibus mendicantium.

Au temps que les beſtes parloyent (il n’y a pas troys iours) vn pauure Lyon par la foreſt de Bieure ſe pourmenant & diſant ſes menus ſuffrages paſſa par deſſoubz vn arbre auquel eſtoit monté vn villain charbonnier pour abaſtre du boys. Lequel voyant le Lyon, luy getta ſa coignee, & le bleſſa enormement en vne cuyſſe. Dont le Lyon cloppant tant courut & tracaſſa par la foreſt pour trouuer ayde qu’il rencontra vn charpantier, lequel voluntiers regarda ſa playe, la nettoya le mieux qu’il peuſt, & l’emplit de mouſſe, luy diſant, qu’il eſmouchaſt bien ſa playe, que les mouſches ne y feiſſent ordure, attendant qu’il yroit chercher de l’herbe au charpentier. Ainſi le Lyon guery, ſe pourmenoiſt par la foreſt, à quelle heure vne vieille ſempiterneuſe ebuſchetoit & amaſſoit du boys par ladicte foreſt, laquelle voyant le Lyon venir, tumba de peur à la renuerſe de telle faczon, que le vent luy renuerſa robbe, cotte, & chemiſe iuſques au deſſus des eſpaules. Ce que voyant le Lyon accourut de pitié, veoir ſi elle s’eſtoit faict aulcun mal, & conſiderant ſon comment a nom, diſt. O pauure femme, qui t’a ainſi bleſſee ? & ce diſant, apperceut vn regnard, lequel il apella, diſant. Compere regnard, hau cza cza, & pour cauſe. Quand le regnard fut venu, il luy dict. Compere mon amy, l’on a bleſſé ceſte bonne femme icy entre les iambes bien villainement & y a ſolution de continuité manifeſte, regarde que la playe eſt grande depuis le cul iuſques au nombril, meſure quatre, mais bien cinq empans & demy, c’eſt vn coup de coignie, ie me doubte que la playe ſoit vieille, pourtant affin que les mouſches n’y prennent, eſmouche la bien fort ie t’en prie, & dedans & dehors, tu as bonne quehue & longue, eſmouche, mon amy, eſmouche ie t’en ſupplye, & ce pendent ie voys querir de la mouſſe pour y mettre. Car ainſi nous fault il ſecourir & ayder l’vn l’autre. Eſmouche fort, ainſi, mon amy, eſmouche bien : car ceſte playe veult eſtre eſmouchee ſouuent, aultrement la perſonne ne peut eſtre à ſon aiſe. Or eſmouche bien, mon petit compere, eſmouche, dieu t’a bien pourueu de quehue, tu l’as grande & groſſe à l’aduenant, eſmouche fort & ne t’ennuye point, vn bon eſmoucheteur qui en eſmouchetant continuellement eſmouche de ſon mouchet par mouſches iamais eſmouché ne ſera. Eſmouche, couillaud, eſmouche mon petit bedaud : ie n’arreſteray gueres. Puis va chercher force mouſſe, & quand il feut quelque peu loing il s’eſcrya parlant au regnard. Eſmouche bien touſiours, compere, eſmouſche, & ne te faſche iamais de bien eſmoucher, mon petit compere, ie te feray eſtre à gaiges, eſmoucheteur de don Pietro de Caſtille. Eſmouche ſeulement, eſmouche & rien plus. Le pauure regnard eſmouchoit fort bien & deçà & delà & dedans & dehors : mais la faulſe vieille veſnoit & veſſoit puant comme cent diables. Le pauure regnard eſtoit bien mal à ſon ayſe : car il ne ſçauoit de quel couſté ſe virer pour euader le parfun des veſſes de la vieille : & ainſi qu’il ſe tournoit il veit que au derriere eſtoit encores vn aultre pertuys, non ſi grand que celluy qu’il eſmouchoit, dont luy venoit ce vent tant puant & infect. Le lyon finablement retourne, portant plus de mouſſe que n’en tiendroyent dix & huyt balles, & commença en mettre dedans la playe, auecques vn baſton qu’il aporta, & y en auoit ià bien mys ſeize balles & demye, & s’eſbahyſſoit. Que diable, ceſte playe eſt parfonde, il y entreroit de mouſſe plus de deux charretees. Mais le regnard l’aduiſa. O compere lyon, mon amy, ie te prie, ne metz icy toute la mouſſe, gardes en quelque peu, car y a encores icy deſſoubz vn aultre petit pertuys, qui put comme cinq cens diables. I’en ſuis empoiſonné de l’odeur, tant il eſt punays. Ainſi fauldroit garder ces murailles des mouſches, & mettre des eſmoucheteurs à gaiges.

Lors dit Pantagruel. Comment ſcez tu que les membres honteux des femmes ſont à ſi bon marché : car en ceſte ville il y a force preudes femmes, chaſtes & pucelles. Et vbi prenus ? diſt Panurge. Ie vous en diray non oppinion, mais vraye certitude & aſſeurance. Ie ne me vante d’en auoir embourré quatre cens dix & ſept deſpuis que ſuis en ceſte ville, & n’y a que neuf iours. Mais à ce matin i’ay trouué vn bon homme, qui en vn biſſac tel comme celluy de Eſopet portoit deux petites fillettes de l’eage de deux ou troys ans au plus, l’vne dauant, l’aultre derriere. Il me demande l’aulmoſne, mais ie luy feis reſponce que i’auoys beaucoup plus de couillons que de deniers. Et apres luy demande, Bon homme, ces deux fillettes ſont elles pucelles ? Frere, diſt il, il y a deux ans que ainſi ie les porte, & au regard de ceſte cy deuant, laquelle ie voy continuellement, en mon aduis elle eſt pucelle, toutesfois ie n’en vouldroys mettre mon doigt au feu, quand eſt de celle que ie porte derriere, ie ne ſçay ſans faulte riens. Vrayement, diſt Pantagruel, tu es gentil compaignon, ie te veulx habiller de ma liuree. Et le feiſt veſtir galantement ſelon la mode du temps qui couroit : excepté que Panurge voulut que la braguette de ſes chauſſes feuſt longue de troys piedz, & quarree non ronde, ce que feuſt faict, & la faiſoit bon veoir. Et diſoit ſouuent que le monde n’auoit encores congneu l’emolument & vtilité qui eſt de porter grande braguette : mais le temps leur enſeigneroit quelque iour, comme toutes choſes ont eſté inuentees en temps.

Dieu gard de mal (diſoit il) le compaignon à qui la longue braguette a ſaulué la vie. Dieu gard de mal à qui la longue braguette a valu pour vn iour cent ſoixante mille & neuf eſcutz. Dieu gard de mal, qui par ſa longue braguette a ſaulué toute vne ville de mourir de fain. Et, par dieu, ie feray vn liure de la commodité des longues braguettes, quand i’auray plus de loyſir. De faict en compoſa vn beau & grand liure auecques les figures : mais il n’eſt encores imprimé, que ie ſaiche.

Ce n’eſt plus le paſſé qu’vn badault papelard
Le faiſoit ſeurement à deux coups le liard.

Et vbi prenu qui ne l’emble.