‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 77 sur 409 · Pantagruel · 14

Pantagruel · 14

e iugement de Pantagruel fut incontinent ſceu & entendu de tout le monde, & imprimé à force, & redigé es Archiues du Palays, en ſorte que tout le monde commença à dire. Salomon qui rendit par ſoubſon l’enfant à ſa mere, iamais ne monſtra tel chef d’œuure de prudence comme a faict ce bon Pantagruel : nous ſommes heureux de l’auoir en ce pays. Et de faict l’on le voulut faire maiſtre des reſqueſtes, & preſident en la court : mais il refuſa tout, les remerciant gracieuſement, car il y a (diſt il) trop grand ſeruitude à ces offices, & à trop grand peine peuuent eſtre ſauluez ceulx qui les exercent, veu la corruption des hommes. Et croy que ſi les ſieges vuides des anges ne ſont rempliz d’aultre ſorte de gens, que de trente ſept Iubilez nous n’aurons le iugement final & ſera Cuſanus trompé en ſes coniectures. Ie vous en aduertis de bonne heure. Mais ſi auez quelque muitz de bon vin, voluntiers i’en recepuray le preſent.

Ce qu’ilz firent voulentiers, & luy enuoyerent du meilleur de la ville, & beut aſſez bien. Mais le pauure Panurge en beut vaillament, car il eſtoit exime comme vng haran ſoret. Auſſi alloit il du pied comme vng chat maigre. Et quelcvn l’admoneſta en diſnant, diſant. Compere, tout beau, vous faictes rage de humer. Ie doncq au dieſble (diſt il) tu n’as pas trouué tes petitz beuureaux de Paris qui ne beuuent en plus q’vn pinſon, & ne prenent leur bechee ſinon qu’on leurs tape la queue à la mode des paſſereaux. O compaing ſi ie montaſſe auſſi bien comme ie aualle, ie feuſſe deſia au deſſus la ſphere de la lune, auecques Empedocles. Mais ie ne ſçay que diable cecy veult dire, ce vin eſt fort bon & bien delicieux, mais plus i’en boy plus i’ay de ſoif. Ie croy que l’ombre de Monſeigneur Pantagruel engendre les alterez, comme la lune faict les catharres. Auquel commentaire commencerent à rire les aſſiſtans.

Ce que voyant, Pantagruel diſt. Panurge, qu’eſt ce que auez à rire ? Seigneur (diſt il) ie leur contoys, comment ces diables de Turcqs ſont bien malheureux de ne boire goutte de vin. Si aultre mal n’y auoit en l’Alchoran de Mahumeth, encores ne me mettroys ie pas de ſa foy. Mais or me dictes comment (diſt Pantagruel) vous eſchappates de leurs mains ? Par dieu, ſeigneur, diſt Panurge, ie ne vous en mentiray de mot. Les paillards Turcqs m’auoient mys en broche tout lardé, comme vn connil, car i’eſtois tant eximé que aultrement de ma chair euſt eſté fort mauluaiſe viande, & en ce poinct me faiſoyent rouſtir tout vif. Et ainſi comme ilz me rouſtiſſoient, ie me recommandoys à la grace diuine, ayant en memoire le bon ſainct Laurent, & touſiours eſperoys en Dieu, qu’il me deliureroit de ce torment, ce qui fut faict bien eſtrangement. Car ainſi que me recommandoys bien de bon cueur à dieu, cryant. Seigneur dieu, ayde moy, Seigneur dieu, ſaulue moy, Seigneur Dieu, oſte moy de ce torment, auquel ces traiſtres chiens me detiennent, pour la maintenance de ta loy, le rouſtiſſeur s’endormyt par le vouloir diuin, ou bien de quelque bon Mercure qui endormit cautement Argus qui auoit cent yeulx. Quand ie vys qu’il ne me tournoit plus en routiſſant, ie le regarde, & voy qu’il s’endort, ainſi ie prens auecques les dens vn tyſon par le bout ou il n’eſtoit point bruſlé, & vous le gette au gyron de mon routiſſeur, & vn aultre ie gette le mieulx que ie peuz ſoubz vn lict de camp, qui eſtoit aupres de la cheminee, ou eſtoit la paillaſſe de monſieur mon rouſtiſſeur. Incontinent le feu ſe print à la paille, & de la paille au lict, & du lict au ſolier qui eſtoit embrunché de ſapin, faict à quehues de lampes. Mais le bon feut, que le feu que i’auoys getté au gyron de mon paillard routiſſeur luy bruſla tout le penil & ſe prenoit aux couillons, ſinon qu’il n’eſtoit tant punays qu’il ne le ſentit plus toſt que le iour, & debouq eſtourdy ſe leuant crya à la feneſtre tant qu’il peult dal baroth, dal baroth, qui vault autant à dire comme, au feu, au feu : & vint droict à moy pour me getter du tout au feu, & deſia auoyt couppé les cordes dont on m’auoit lyé les mains, & couppoit les lyens des piedz, mais le maiſtre de la maiſon ouyant le cry du feu, & en ſentant ià la fumee de la rue ou il ſe pourmenoit auecques quelques aultres Baſchatz & Muſaffiz, courut tant qu’il peult y donner ſecours & pour emporter ſes bagues. De pleine arriuee il tire la broche ou i’eſtoys embroché, & tua tout roidde mon routiſſeur, dont il mourut là par faulte de gouuernement ou aultrement, car il luy paſſa la broche peu au deſſus du nombril vers le flan droict, & luy percea la tierce lobe du foye, & le coup hauſſant luy penetra le diaphragme, & par atrauers la capſule du cueur luy ſortit la broche par le hault des eſpaules entre les ſpondyles & l’omoplate ſeneſtre. Vray eſt que en tirant la broche de mon corps ie tumbé à terre pres des landiers, & me fys vng peu de mal à la cheute, toutesfoys non grand : car les lardons ſouſtindrent le coup. Puis voyant mon Baſchaz, que le cas eſtoit deſeſperé, & que la maiſon eſtoit bruſlee ſans remiſſion, & tout ſon bien perdu : ſe donna à tous les diables, appelant Grilgoth, Aſtaroth, & Rapallus par neuf foys.

Quoy voyant ieuz de peur pour plus de cinq ſolz, craignant : les diables viendront à ceſte heure pour emporter ce fol icy, ſeroient ilz bien gens pour m’emporter auſſi ? Ie ſuis ià demy rouſty, mes lardons ſeront cauſe de mon mal : car ces diables icy ſont fryans de lardons, comme vous auez l’autorité du philoſophe Iamblicque & Murmault en l’apologie de boſſutis & contrefactis pro Magiſtros noſtros, mais ie fis le ſigne de la croix, criant agyos, athanatos, ho theos, & nul ne venoit. Ce que congnoiſſant mon villain Baſchaz, ſe vouloit tuer de ma broche, & s’en percer le cueur. De faict la miſt contre ſa poitrine : mais elle ne pouoit oultre paſſer, car elle n’eſtoys pas aſſez poinctue : & pouſſoit tant qu’il pouoit, mais ne proffitoit riens. Alors ie m’en vins à luy, diſant. Miſſaire bougrino tu pers icy ton temps : car tu ne te tueras iamais ainſi : bien te bleſſeras quelque hurte, dont tu languiras toute ta vie entre les mains des barbiers : mais ſi tu veulx ie te tueray icy tout franc, en ſorte que tu n’en ſentiras rien, & m’en croys : car i’en ay tué bien d’aultres qui s’en ſont bien trouuez. Ha mon amy (diſt il) ie t’en prie, & ce faiſant ie te donne ma bougette, tiens voy la là : il y a ſix cens ſeraph dedans, & quelques dyamans & rubyz en perfection. Et ou ſont ilz (diſt Epiſtemon) ? Par ſainct Ioan, diſt Panurge, ilz ſont bien loing s’ilz vont touſiours, mais ou ſont les neiges d’antan ? C’eſtoit le plus grand ſoucy que euſt Villon, le poete Pariſien. Acheue (diſt Pantagruel) ie te prie que nous ſaichons comment tu acouſtras ton Baſchaz.

Foy d’homme de bien, diſt Panurge, ie n’en mentz de mot. Ie le bande d’vne meſchante braye que ie trouue là demy bruſlee, & vous le lye ruſtrement piedz & mains de mes cordes, ſi bien qu’il n’euſt ſceu regimber, puis luy paſſay ma broche à trauers la gargamelle, & le pendys acrochant la broche à deux gros crampons, qui ſouſtenoient des alebardes. Et vous attiſe vn beau feu au deſſoubz & vous flamboys mon milourt comme on faict des harans ſoretz à la cheminee, puis prenant ſa bougette & vn petit iauelot qui eſtoit ſur les crampons m’en fuys le beau galot. Et dieu ſçait comme ie ſentoys mon eſpaule de mouton. Quand ie fuz deſcendu en la rue, ie trouuay tout le monde qui eſtoit acouru au feu à force d’eau pour l’eſtaindre. Et me voyans ainſi à demy rouſty eurent pitié de moy naturellement & me getterent toute leur eaue ſur moy naturellement & me refraicherent ioyeuſement, ce que me fiſt fort grand bien, puis me donnerent quelque peu à repaiſtre, mais ie ne mangeoys gueres : car ilz ne me bailloient que de l’eau à boyre, à leur mode. Aultre mal ne me firent ſinon vn villain petit Turcq boſſu par deuant, qui furtiuement me crocquoit mes lardons : mais ie luy baillys ſi vert dronos ſur les doigts à tout mon iauelot qu’il n’y retourna pas deux foys.

Et vne ieune Corinthiace, qui m’auoit aporté vn pot de Myrobalans emblicz confictz à leur mode, laquelle regardoit mon pauure haire eſmoucheté, comment il s’eſtoit retiré au feu, car il ne me alloit plus que iuſques ſur les genoulx. Mais notez que ceſtuy rotiſſement me gueriſt d’vne Iſciaticque entierement à laquelle i’eſtoys ſubiect plus de ſept ans auoit du couſté auquel mon rotiſſeur s’endorment me laiſſa bruſler.

Or ce pendant qu’ilz ſe amuſoient à moy, le feu triumphoit ne demandez pas comment à prendre en plus de deux mille maiſons, tant que quelcun d’entre eulx l’auiſa & s’eſcria, diſant. Ventre Mahom, toute la ville bruſle, & nous amuſons icy. Ainſy chaſcun s’en va à ſa chaſcuniere. De moy, ie prens mon chemin vers la porte. Quand ie fuz ſur vn petit tucquet qui eſt aupres, ie me retourne arriere, comme la femme de Loth, & vys toute la ville bruſlant, dont ie fuz tant aiſe que ie me cuyde conchier de ioye : mais Dieu m’en punit bien. Comment ? (diſt Pantagruel). Ainſi (diſt Panurge) que ie regardoys en grand lieſſe ce beau feu, me gabelant, & diſant. Ha, pauures pulſes, ha pauures ſouris, vous aurez mauluais hyuer, le feu eſt en voſtre paillier, ſortirent plus de ſix, voire plus de treze cens & vnze chiens gros & menutz tous enſemble de la ville fuyans le feu. De premiere venue accoururent droict à moy, ſentant l’odeur de ma paillarde chair demy roſtie, & me euſſent deuoré à l’heure, ſi mon bon ange ne m’euſt bien inſpiré me enſeignant vn remede bien oportun contre le mal des dens. Et à quel propous (diſt Pantagruel) craignois tu le mal des dens ? N’eſtois tu guery de tes rheumes ? Paſques de ſoles (reſponſdit Panurge) eſt il mal de dens plus grand, que quand les chiens vous tenent aux iambes ? Mais ſoudain ie me aduiſe de mes lardons, & les gettoys au mylieu d’entre eulx : lors chiens d’aller, & de ſe entrebattre l’vn l’aultre à belles dentz, à qui auroit le lardon. Par ce moyen me laiſſerent, & ie les laiſſe auſſi ſe pelaudant l’vn l’aultre. Ainſi eſchappe gaillard & dehayt, & viue la rouſtiſſerie.