‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 92 sur 409 · Pantagruel · 29

Pantagruel · 29

es Geans voyans que tout leur camp eſtoit noyé emporterent leur Roy Anarche à leur col le mieulx qu’ilz peurent hors du fort, comme fiſt Eneas ſon pere Anchiſes de la conflagration de Troye.

Leſquelz quand Panurge apperceut, diſt à Pantagruel. Seigneur voyez là les Geans qui ſont yſſuz, donnez deſſus à voſtre maſt gualantemment à la vieille eſcrime. Car c’eſt à ceſte heure qu’il ſe fault monſtrer homme de bien. Et de noſtre couſté nous ne vous fauldrons. Et hardiment que ie vous en tueray beaucoup. Car quoy ? Dauid tua bien Goliath facillement. Et puis ce gros paillard Euſthenes qui eſt fort comme quatre beufz, ne s’y eſpargnera. Prenez courage, chocquez à trauers d’eſtoc & de taille. Or diſt Pantagruel, de couraige i’en ay pour plus cinquante francs. Mais quoy ? Hercules ne auſa iamais entreprendre contre deux.

C’eſt, diſt Panurge, bien chié en mon nez, vous comparez vous à Hercules ? Vous auez, par dieu, plus de force aux dentz, & plus de ſens au cul, que n’eut iamais Hercules en tout ſon corps & ame. Autant vault l’homme comme il s’eſtime. Eulx diſans ces parolles, voicy arriuer Loupgarou auecques tous ſes Geans, lequel voyant Pantagruel ſeul, feut eſprins de temerité & oultrecuidance, par eſpoir qu’il auoit de occire le pauure bon hommet. Dont dict à ſes compaignons Geans. Paillars de plat pays, par Mahom, ſi aulcun de vous entreprent de combatre contre ceulx cy, ie vous feray mourir cruellement. Ie veulx que me laiſſez combatre ſeul : ce pendent vous aurez voſtre paſſetemps à nous regarder. Adonc ſe retirerent tous les Geans auecques leur Roy là aupres ou eſtoient les flaccons, & Panurge & ſes compaignons auecques eulx, qui contrefaiſoit ceulx qui ont eu la verolle, car il tordoit la gueule & retiroit les doigts, & en parolle enrouee leur diſt. Ie renie bieu, compaignons, nous ne faiſons point la guerre : donnez nous à repaiſtre auecques vous ce pendent que noz maiſtres s’entrebatent. A quoy voluntiers le Roy & les Geans conſentirent, & les firent bancqueter auecques eulx. Ce pendent Panurge leur contoit les fables de Turpin, les exemples de ſainct Nicolas, & le conte de la Ciguoingne.

Loupgarou doncques s’adreſſa à Pantagruel auec vne maſſe toute d’acier peſante neuf mille ſept cens quintaulx d’acier de Calibes, au bout de laquelle eſtoient treze poinctes de dyamans, dont la moindre eſtoit auſſi groſſe comme la plus grand cloche de noſtre dame de Paris (il s’en failloit par aduenture l’eſpeſſeur d’vn ongle, ou au plus, que ie ne mente, d’vn doz de ces couteaulx qu’on appelle couppeaureille : mais pour vn petit, ne auant ne arriere). Et eſtoit pheée en la maniere que iamais ne pouuoit rompre, mais au contraire, tout ce qu’il en touchoit rompoit incontinent. Ainſi doncques comme il approchoit en grande fierté, Pantagruel iectant ſes yeulx au ciel ſe recommanda à Dieu de bien bon cueur, faiſant veu tel comme s’enſuyt. Seigneur dieu, qui touſiours a eſté mon protecteur & mon ſeruateur, tu voys la deſtreſſe en laquelle ie ſuis maintenant. Rien icy ne me amene, ſinon zele naturel, ainſi comme tu as octroyé es humains de garder & defendre ſoy, leurs femmes, enfans, pays, & famille, en cas que ne ſeroit ton negoce propre, qui eſt la foy, car en tel affaire tu ne veulx coadiuteur : ſinon de confeſſion catholicque, & ſeruice de ta parolle : & nous as defendu toutes armes & defences : car tu es le tout puiſſant, qui en ton affaire propre, & ou ta cauſe propre eſt tiree en action, te peulx defendre trop plus qu’on ne ſçauroit eſtimer : toy qui as mille milliers de centaines de millions de legions d’anges duquel le moindre peut occire tous les humains, & tourner le ciel & la terre à ſon plaiſir, comme iadis bien appareut en l’armee de Sennacherib. Doncques s’il te plaiſt à ceſte heure me eſtre en ayde comme en toy ſeul eſt ma totale confiance & eſpoir : ie te fays veu que par toutes contrees tant de ce pays de Vtopie que d’ailleurs, ou ie auray puiſſance & auctorité, ie feray preſcher ton ſainct Euangile, purement, ſimplement, & entierement, ſi que les abus d’vn tas de papelars & faulx prophetes, qui ont par conſtitutions humaines & inuentions deprauees enuenimé tout le monde, ſeront d’entour moy exterminez.

Alors feut ouye vne voix du ciel, diſant, Hoc fac & vinces, c’eſt à dire, Fais ainſi, & tu auras victoire.

Puis voyant Pantagruel que Loupgarou approcheoit la gueulle ouuerte, vint contre luy hardiment & s’eſcrya tant qu’il peut. A mort, ribault, à mort, pour luy faire paour, ſelon la diſcipline des Lacedemoniens, par ſon horrible cry. Puis luy getta ſa barque, qu’il portoit à ſa ceincture, plus de dix & huyct cacques & vn minot de ſel, dont il luy emplit & gorge & gouzier, & le nez & les yeulx. De ce irrité Loupgarou luy lancea vn coup de ſa maſſe, luy voulant rompre la ceruelle. Mais Pantagruel fut habille & eut touſiours bon pied & bon œil, par ce demarcha du pied gauche vn pas arriere, mais il ne ſceut ſi bien faire que le coup ne tumbaſt ſur la barque, laquelle rompit en quatre mille octante & ſix pieces & verſa le reſte du ſel en terre.

Quoy voyant Pantagruel gualentement ſes bras deſplie, & comme eſt l’art de la haſche, luy donna du gros bout de ſon maſt, en eſtoc au deſſus de la mammelle, & retirant le coup à gauche en taillade luy frappa entre col & collet, puis auanceant le pied droict luy donna ſur les couillons vn pic du hault bout de ſon maſt, à quoy rompi la hune, & verſa troys ou quatre poinſons de vin qui eſtoient de reſte.

Dont Loupgarou penſa qu’il luy euſt inciſé la veſſie, & du vin que ſe feuſt ſon vrine qui en ſortiſt.

De ce non contant Pantagruel vouloit redoubler au coulouoir : mais Loupgarou hauſſant ſa maſſe auancea ſon pas ſur luy, & de toute ſa force la vouloit enfoncer ſur Pantagruel : de faict en donna ſi vertement que ſi dieu n’euſt ſecouru le bon Pantagruel, il l’euſt fendu deſpuis le ſommet de la teſte iuſques au fond de la ratelle : mais le coup declina à droict par la bruſque haſtiueté de Pantagruel. Et entra ſa maſſe plus de ſoixante & treize piedz en terre à trauers vn gros rochier dont il feiſt ſortir le feu pluſ gros que neuf mille ſix tonneaux. Voyant Pantagruel qu’il s’amuſoit à tirer ſadicte maſſe qui tenoit en terre entre le roc, luy court ſus, & luy vouloit aualler la teſte tout net : mais ſon maſt de male fortune toucha vn peu au fuſt de la maſſe de Loupgarou qui eſtoit phee (comme auons dit deuant) par ce moyen ſon maſt luy rompit à troys doigts de la poignee. Dont il feut plus eſtonné qu’vn fondeur de cloches & s’eſcria. Ha, Panurge, ou es tu ? Ce que ouyant Panurge, dict au Roy & aux Geans. Par dieu, ilz ſe feront mal, qui ne les departira. Mais les Geans eſtoient aiſes comme s’ilz feuſſent de nopces.

Lors Carpalim ſe voulut leuer de là pour ſecourir ſon maiſtre : mais vn Geant luy diſt. Par Golfarin nepueu de Mahon, ſi tu bouges d’icy ie te mettray au fond de mes chauſſes comme on faict d’vn ſuppoſitoire, auſſi bien ſuis ie conſtipé du ventre, & ne peulx gueres cagar, ſinon à force de grincer des dentz. Puis Pantagruel ainſi deſtitué de baſton, reprint le bout de ſon maſt, en frappant torche lorgne, deſſus le Geant, mais il ne luy faiſoit mal en plus que feriez baillant vne chicquenaude ſus vn enclume de forgeron. Ce pendent Loupgarou tiroit de terre ſa maſſe & l’auoit ia tiree & la paroit pour en ferir Pantagruel qui eſtoit ſoubdain au remuement & declinoit tous ſes coups, iuſques à ce qu’vne foys voyant que Loupgarou le menaſſoit, diſant, meſchant à ceſte heure te haſcheray ie comme chair à paſtez. Iamais tu ne altereras les pauures gens, Pantagruel lui frappa du pied vn ſi grand coup contre le ventre, qu’il le getta en arriere à iambes redindaines, & vous le trainnoyt ainſi à l’eſcorche cul plus d’vn traict d’arc. Et Loupgarou s’eſcrioit, rendant le ſang par la gorge. Mahon, Mahon, Mahon.

Aquelle voix ſe leuerent tous les Geans pour le ſecourir. Mais Panurge leur diſt. Meſſieurs, n’y alez pas ſi m’en croyez : car noſtre maiſtre eſt fol, & frappe à tors & à trauers, & ne regarde point ou, il vous donnera malencontre. Mais les Geans n’en tindrent contre, voyans que Pantagruel eſtoit ſans baſton : Lors que aprocher les veid Pantagruel, print Loupgarou par les deux piedz & ſon corps leua comme vne picque en l’air & d’icelluy armé d’enclumes frappoit parmy ces Geans armez de pierres de taille, & les abbatoit comme vn maſſon faict de couppeaulx, que nul arreſtoit deuant luy qu’il ne ruaſt par terre. Dont à la rupture de ces harnoys pierreux feut faict vn ſi horrible tumulte qu’il me ſouuint, quand la groſſe tour de beurre qui eſtoit à ſainct Eſtienne de Bourges, fondit au ſoleil. Panurge enſemble Carpalim & Euſthenes ce pendent eſgorgetoyent ceulx qui eſtoyent portez par terre. Faictez voſtre compte qu’il n’en eſchappa vn ſeul & à veoir Pantagruel ſembloit vn faulcheur, qui de la faulx (c’eſtoit Loupgarou) abbatoit l’herbe d’vn pré (c’eſtoient les Geans). Mais à ceſte eſcrime Loupgarou perdit la teſte, ce feut quand Pantagruel en abatit vn, qui auoit nom Riflandouille, qui eſtoit armé à hault appareil, c’eſtoit de pierre de tuffe, & les aultres de pierre ardoyzine. Finablement voyant que tous eſtoient mors getta le corps de Loupgarou tant qu’il peut contre la ville, & tomba comme vne grenoille, ſus ventre en la place mage de ladicte ville : & en tombant du coup tua vn chat bruſlé, vne chatte mouillee, vne canne petiere, & vn oyſon bridé.

Vlà-t-i pas qu’eſt bien chié ! (chanté).

Ens ſon eſtant n’ot de grant que. III. piés,
Et s’ert faés, de vreté le fachiés.

(Huon de Bordeaux, v. 27, portrait d’Oberon)

Au féminin, on ajoutait naturellement un e muet, ce qui faisait trois e de suite, féée, comme aujourd’hui au féminin du participe de créer : créée.