‹ Les vaines tendresses Études et Portraits littéraires, premier sérieChapitre 1 sur 15 · L'ÉPOUSÉE

L'ÉPOUSÉE

Elle est fragile à caresser, L'Épousée au front diaphane, Lis pur qu'un rien ternit et fane, Lis tendre qu'un rien peut froisser, Que nul homme ne peut presser, Sans remords, sur son coeur profane.

La main digne de l'approcher N'est pas la main rude qui brise L'innocence qu'elle a surprise Et se fait jeu d'effaroucher, Mais la main qui semble toucher Au blanc voile comme une brise;

La lèvre qui la doit baiser N'est pas la lèvre véhémente, Effroi d'une novice amante Qui veut le respect pour oser, Mais celle qui se vient poser Comme une ombre d'abeille errante.

Et les bras faits pour l'embrasser, Ne sont pas les bras dont l'étreinte Laisse une impérieuse empreinte Au corps qu'ils aiment à lasser, Mais ceux qui savent l'enlacer Comme une onde où l'on dort sans crainte.

L'hymen doit la discipliner Sans lire sur son front un blâme, Et les prémices qu'il réclame Les faire à son coeur deviner: Elle est fleur, il doit l'incliner, La chérir sans lui troubler l'âme.

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DISTRACTION

À mon insu j'ai dit: «ma chère» Pour «madame», et, parti du coeur, Ce nom m'a fait d'une étrangère Une soeur.

Quand la femme est tendre, pour elle Le seul vrai gage de l'amour, C'est la constance naturelle, Non la cour;

Ce n'est pas le mot qu'on hasarde, Et qu'on sauve s'il s'est trompé, C'est le mot simple, par mégarde Échappé...

Ce n'est pas le mot qui soupire, Mendiant drapé d'un linceul, C'est ce qu'on dit comme on respire, Pour soi seul.

Ce n'est pas non plus de se taire, Taire est encor mentir un peu; C'est la parole involontaire, Non l'aveu.

À mon insu j'ai dit: «ma chère» Pour «madame», et, parti du coeur, Ce nom m'a fait d'une étrangère Une soeur.

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INVITATION À LA VALSE

SONNET.

C'était une amitié simple et pourtant secrète: J'avais sur sa parure un fraternel pouvoir, Et quand au seuil d'un bal nous nous trouvions le soir, J'aimais à l'arrêter devant moi toute prête.

Elle abattait sa jupe en renversant la tête, Et consultait mes yeux comme un dernier miroir, Puis elle me glissait un furtif: «Au revoir!» Et belle, en souveraine, elle entrait dans la fête.

Je l'y suivais bientôt. Sur un signe connu, Parmi les mendiants que sa malice affame, Je m'avançais vers elle, et modeste, ingénu:

«Vous m'avez accordé cette valse, madame?» J'avais l'air de prier n'importe quelle femme, Elle me disait: «Oui» comme au premier venu.

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CE QUI DURE

Le présent se fait vide et triste, Ô mon amie, autour de nous; Combien peu du passé subsiste! Et ceux qui restent changent tous:

Nous ne voyons plus sans envie Les yeux de vingt ans resplendir, Et combien sont déjà sans vie Des yeux qui nous ont vus grandir!

Que de jeunesse emporte l'heure, Qui n'en rapporte jamais rien! Pourtant quelque chose demeure: Je t'aime avec mon coeur ancien,

Mon vrai coeur, celui qui s'attache Et souffre depuis qu'il est né, Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache Que ma mère m'avait donné;

Ce coeur où plus rien ne pénètre, D'où plus rien désormais ne sort; Je t'aime avec ce que mon être A de plus fort contre la mort;

Et, s'il peut braver la mort même, Si le meilleur de l'homme est tel Que rien n'en périsse, je t'aime Avec ce que j'ai d'immortel.

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UN RENDEZ-VOUS

Dans ce nid furtif où nous sommes, Ô ma chère âme, seuls tous deux, Qu'il est bon d'oublier les hommes, Si près d'eux.

Pour ralentir l'heure fuyante, Pour la goûter, il ne faut pas Une félicité bruyante, Parlons bas;

Craignons de la hâter d'un geste, D'un mot, d'un souffle seulement, D'en perdre, tant elle est céleste, Un moment.

Afin de la sentir bien nôtre, Afin de la bien ménager, Serrons-nous tout près l'un de l'autre Sans bouger;

Sans même lever la paupière: Imitons le chaste repos De ces vieux châtelains de pierre Aux yeux clos,

Dont les corps sur les mausolées, Immobiles et tout vêtus, Loin de leurs âmes envolées Se sont tus;

Dans une alliance plus haute Que les terrestres unions, Gravement comme eux, côte à côte, Sommeillons.

Car nous n'en sommes plus aux fièvres D'un jeune amour qui peut finir; Nos coeurs n'ont plus besoin des lèvres Pour s'unir,

Ni des paroles solennelles Pour changer leur culte en devoir, Ni du mirage des prunelles Pour se voir.

Ne me fais plus jurer que j'aime, Ne me fais plus dire comment; Goûtons la félicité même Sans serment.

Savourons, dans ce que nous disent Silencieusement nos pleurs, Les tendresses qui divinisent Les douleurs!

Chère, en cette ineffable trêve Le désir enchanté s'endort; On rêve à l'amour comme on rêve À la mort.

On croit sentir la fin du monde; L'univers semble chavirer D'une chute douce et profonde, Et sombrer...

L'âme de ses fardeaux s'allége Par la fuite immense de tout; La mémoire comme une neige Se dissout.

Toute la vie ardente et triste, Semble anéantie alentour, Plus rien pour nous, plus rien n'existe Que l'amour.

Aimons en paix: il fait nuit noire, La lueur blême du flambeau Expire... Nous pouvons nous croire Au tombeau.

Laissons-nous dans les mers funèbres, Comme après le dernier soupir, Abîmer, et par leurs ténèbres Assoupir...

Nous sommes sous la terre ensemble Depuis très-longtemps, n'est-ce pas? Écoute en haut le sol qui tremble Sous les pas.

Regarde au loin comme un vol sombre De corbeaux, vers le nord chassé, Disparaître les nuits sans nombre Du passé,

Et comme une immense nuée De cigognes (mais sans retours!) Fuir la blancheur diminuée Des vieux jours...

Hors de la sphère ensoleillée Dont nous subîmes les rigueurs, Quelle étrange et douce veillée Font nos coeurs?

Je ne sais plus quelle aventure Nous a jadis éteint les yeux, Depuis quand notre extase dure, En quels cieux.

Les choses de la vie ancienne Ont fui ma mémoire à jamais, Mais du plus loin qu'il me souvienne Je t'aimais...

Par quel bienfaiteur fut dressée Cette couche? et par quel hymen Fut pour toujours ta main laissée Dans ma main?

Mais qu'importe! Ô mon amoureuse, Dormons dans nos légers linceuls, Pour l'éternité bienheureuse Enfin seuls!

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