L'OBSTACLE
Les lèvres qui veulent s'unir, À force d'art et de constance, Malgré le temps et la distance, Y peuvent toujours parvenir.
On se fraye toujours des routes; Flots, monts, déserts n'arrêtent point, De proche en proche on se rejoint, Et les heures arrivent toutes.
Mais ce qui fait durer l'exil Mieux que l'eau, le roc ou le sable, C'est un obstacle infranchissable Qui n'a pas l'épaisseur d'un fil.
C'est l'honneur; aucun stratagème, Nul âpre effort n'en est vainqueur, Car tout ce qu'il oppose au coeur Il le puise dans le coeur même.
Vous savez s'il est rigoureux, Pauvres couples à l'âme haute Qu'une noble horreur de la faute Empêche seule d'être heureux.
Penchés sur le bord de l'abîme, Vous respectez au fond de vous, Comme de cruels garde-fous Les arrêts de ce juge intime;
Purs amants sur terre égarés, Quel martyre étrange est le vôtre! Plus vos coeurs sont près l'un de l'autre, Plus ils se sentent séparés.
Oh! que de fois fermente et gronde Sous un air de froid nonchaloir Votre souriant désespoir Dans la mascarade du monde!
Que de cris toujours contenus! Que de sanglots sans délivrance! Sous l'apparente indifférence Que d'héroïsmes méconnus!
Aux ivresses, même impunies, Vous préférez un deuil plus beau, Et vos lèvres, même au tombeau, Attendent le droit d'être unies.
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LA COUPE
Dans les verres épais du cabaret brutal, Le vin bleu coule à flots et sans trêve à la ronde; Dans les calices fins plus rarement abonde Un vin dont la clarté soit digne du cristal.
Enfin la coupe d'or du haut d'un piédestal Attend, vide toujours, bien que large et profonde, Un cru dont la noblesse à la sienne réponde: On tremble d'en souiller l'ouvrage et le métal.
Plus le vase est grossier de forme et de matière, Mieux il trouve à combler sa contenance entière, Aux plus beaux seulement il n'est point de liqueur.
C'est ainsi: plus on vaut, plus fièrement on aime, Et qui rêve pour soi la pureté suprême D'aucun terrestre amour ne daigne emplir son coeur.
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PARFUMS ANCIENS
A FRANÇOIS COPPÉE
O senteur suave et modeste Qu'épanchait le front maternel, Et dont le souvenir nous reste Comme un lointain parfum d'autel,
Pure émanation divine Qui mêlais en moi ta douceur A la petite senteur fine Des longues tresses d'une soeur,
Chère odeur, tu t'en es allée Où sont les parfums de jadis, Où remonte l'âme exhalée Des violettes et des lis.
· · ·
O fraîche senteur de la vie Qu'au temps des premières amours Un baiser candide a ravie Au plus délicat des velours,
Loin des lèvres décolorées Tu t'es enfuie aussi là-bas, Jusqu'où planent, évaporées, Les jeunesses des vieux lilas,
Et le coeur, cloué dans l'abîme, Ne peut suivre, à ta trace uni, Le voyage épars et sublime Que tu poursuis dans l'infini.
· · ·
Mais ô toi, l'homicide arome Dont en pleurant nous nous grisons, Où notre coeur cherchait un baume Et n'aspira que des poisons,
Ah! toi seule, odeur trop aimée Des cheveux trop noirs et trop lourds, Tu nous laisses, courte fumée, Des vestiges brûlant toujours.
Dans les replis où tu te glisses Tu déposes un marc fatal, Comme l'âcre odeur des épices S'incruste aux coins d'un vieux cristal.
· · ·
Et tel, dans une eau fraîche et claire, Le flacon, vainement plongé, Garde l'âcreté séculaire De l'essence qui l'a rongé,
Tel, dans la tendresse embaumante Que verse au coeur, pour l'assainir, Une fidèle et chaste amante, Sévit encor ton souvenir.
Ô parfum modeste et suave, Épanché du front maternel, Qui laves ce que rien ne lave, Où donc es-tu, parfum d'autel!
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