L'ART TRAHI
Fors l'amour, tout dans l'art semble à la femme vain: Le génie auprès d'elle est toujours solitaire. Orphée allait chantant, suivi d'une panthère, Dont il croyait leurrer l'inexorable faim;
Mais, dès que son pied nu rencontrait en chemin Quelque épine de rose et rougissait la terre, La bête, se ruant d'un bond involontaire, Oublieuse des sons, lampait le sang humain.
Crains la docilité félonne d'une amante, Poëte: elle est moins souple à la lyre charmante Qu'avide, par instinct, de voir le coeur saigner.
Pendant que ta douleur plane et vibre en mesure, Elle épie à tes pieds les pleurs de ta blessure, Plaisir plus vif encor que de la dédaigner.
SOUHAIT
Par moments je souhaite une esclave au beau corps, Sans ouïe et sans voix, pour toute bien-aimée. À son oreille close, aux rougeurs de camée, Le feu de mon soupir dirait seul mes transports,
Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bords Distillent en silence une ivresse enflammée, M'offrirait son ardeur sans me l'avoir nommée: Nous nous embrasserions, muets comme deux morts.
Du moins pourrais-je, exempt d'amères découvertes, Goûter dans la splendeur de ces charmes inertes L'idéal, sans qu'un mot l'eût jamais démenti;
Lire, au contour sacré d'une lèvre pareille, Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille, À Dieu seul confier ce que j'aurais senti.
TROP TARD
Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard, Sans raisonnable loi, ni prévoyant génie? Ou bien m'as-tu donné par cruelle ironie Des lèvres et des mains, l'ouïe et le regard?
Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part, Tant de fruits à cueillir que le sort me dénie! Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie, Tant de rayons, qui tous m'arriveront trop tard!
Et si je meurs sans voir mon idole inconnue, Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue, À quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux?
À quoi m'aura servi ma main hors de la sienne? Mes lèvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne? Pourquoi vivre à demi quand le néant vaut mieux?
LES AMOURS TERRESTRES
Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu. Née au siècle où je vis et passant où je passe, Dans le double infini du temps et de l'espace Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;
Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu, Dans le monde éternel je n'avais point ta trace, J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race: Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.
Les terrestres amours ne sont qu'une aventure: Ton époux à venir et ma femme future Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;
C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble, Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.
[Illustration]