‹ Les vaines tendresses Études et Portraits littéraires, premier sérieChapitre 6 sur 15 · L'ÉTRANGER

L'ÉTRANGER

SONNET.

Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu? Ton coeur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravisse, Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse: Il semble qu'un bonheur infini te soit dû.

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu? À quelle auguste cause as-tu rendu service? Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice, Quelle est la beauté propre et la propre vertu?

À mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine, À mes dégoûts divins, il faut une origine: Vainement je la cherche en mon coeur de limon,

Et, moi-même étonné des douleurs que j'exprime, J'écoute en moi pleurer un étranger sublime Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom.

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LA VERTU

J'honore en secret la duègne Que raillent tant de gens d'esprit, La Vertu; j'y crois, et dédaigne De sourire quand on en rit.

Ah! souvent l'homme qui se moque Est celui que point l'aiguillon, Et tout bas l'incrédule invoque L'objet de sa dérision.

Je suis trop fier pour me contraindre À la grimace des railleurs, Et pas assez heureux pour plaindre Ceux qui rêvent d'être meilleurs.

Je sens que toujours m'importune Une loi que rien n'ébranla; Le monde (car il en faut une) Parodie en vain celle-là;

Qu'il observe la règle inscrite Dans les moeurs ou les parchemins, Je hais sa rapine hypocrite, Comme celle des grands chemins,

Je hais son droit, aveugle aux larmes, Son honneur, qui lave un affront En mesurant bien les deux armes, Non les deux bras qui les tiendront,

Sa politesse meurtrière Qui vous trahit en vous servant, Et, pour vous frapper par derrière, Vous invite à passer devant.

Qu'un plaisant nargue la morale, Qu'un fourbe la plie à son voeu, Qu'un géomètre la ravale À n'être que prudence au jeu,

Qu'un dogme leurre à sa manière L'égoïsme du genre humain, Ajournant à l'heure dernière L'avide embrassement du gain,

Qu'un cynisme, agréable au crime, Devant le muet Infini, Voue au néant ceux qu'on opprime, Avec l'oppresseur impuni!

Toujours en nous parle sans phrase Un devin du juste et du beau, C'est le coeur, et dès qu'il s'embrase Il devient de foyer flambeau:

Il n'est plus alors de problème, D'arguments subtils à trouver, On palpe avec la torche même Ce que les mots n'ont pu prouver.

Quand un homme insulte une femme, Quand un père bat ses enfants, La raison neutre assiste au drame Mais le coeur crie au bras: défends!

Aux lueurs du cerveau s'ajoute L'éclair jailli du sein: l'amour! Devant qui s'efface le doute Comme un rôdeur louche au grand jour:

Alors la loi, la loi sans table, Conforme à nos réelles fins, S'impose égale et charitable, On forme des souhaits divins:

On voudrait être un Marc-Aurèle, Accomplir le bien pour le bien, Pratiquer la Vertu pour elle, Sans jamais lui demander rien,

Hors la seule paix qui demeure Et dont l'avénement soit sûr, L'apothéose intérieure Dont la conscience est l'azur!

Mais pourquoi, saluant ta tâche, Inerte amant de la vertu, Ô lâche, lâche, triple lâche, Ce que tu veux, ne le fais-tu?

LE TEMPS PERDU

SONNET.

Si peu d'oeuvres pour tant de fatigue et d'ennui! De stériles soucis notre journée est pleine: Leur meute sans pitié nous chasse à perdre haleine, Nous pousse, nous dévore, et l'heure utile a fui...

«Demain! j'irai demain voir ce pauvre chez lui, «Demain je reprendrai ce livre ouvert à peine, «Demain, je te dirai, mon âme, où je te mène, «Demain je serai juste et fort... Pas aujourd'hui.»

Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites! Oh! l'implacable essaim des devoirs parasites Qui pullulent autour de nos tasses de thé!

Ainsi chôment le coeur, la pensée et le livre, Et pendant qu'on se tue à différer de vivre, Le vrai devoir dans l'ombre attend la volonté.

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LES FILS

SONNET.

Toi que tes grands aïeux, du fond de leur sommeil, Accablent sous le poids d'une illustre mémoire, Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire Éclore, et comme une aube y faire un point vermeil!

Je te plains, car peut-être à tes aïeux pareil, Tu les vaux, mais le monde ébloui n'y peut croire: Ton mérite rayonne indistinct dans leur gloire, Satellite abîmé dans l'éclat d'un soleil.

Ah! l'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue, Peut du moins arracher au séculaire oubli Le nom qu'il y ramasse encore enseveli;

Dans la durée immense et l'immense étendue Son étoile, qui perce où d'autres ont pâli, Peut luire par soi-même et n'est point confondue!

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LE CONSCRIT.

A la barrière de l'Étoile, Un saltimbanque malfaisant Dressait, dans sa baraque en toile, Un chien de six mois fort plaisant.

Ce caniche, qui faisait rire Le public au seuil rassemblé, Était en conscrit de l'Empire Misérablement affublé.

Coiffé d'un bonnet de police, Il restait là, fusil au flanc, Debout, les jambes au supplice Dans un piteux pantalon blanc;

Le dos sous sa guenille bleue, Il tentait un regard vainqueur, Mais l'anxiété de sa queue Trahissait l'état de son coeur.

Quand las de sa fausse posture Le pauvre petit chien savant Retombait, selon la nature, Sur ses deux pattes de devant,

Il recevait une âpre insulte Avec un lâche coup de fouet, Mais, digne sous son poil inculte, Sans crier il se secouait;

Tandis qu'il étreignait son arme Sous les horions sans broncher, S'il se sentait poindre une larme, Il s'efforçait de la lécher.

Ce qu'on trouvait surtout risible, Et ce que j'admirais beaucoup, C'est qu'il avait l'air plus sensible Au reproche qu'au mauvais coup.

Son maître, pour sa part de lucre, Lui posait sur le bout du nez De vacillants morceaux de sucre, Plus souvent promis que donnés.

Touché de voir dans ce novice Tant de vrai zèle à si bas prix, Quand à la fin de son service Il rompit les rangs, je le pris.

Or, comme je tenais la bête Par les oreilles, des deux mains, L'élevant à hauteur de tête Pour lire en ses yeux presque humains,

L'expression m'en parut double, J'y sentais deux soucis jumeaux, Comme dans l'histrion que trouble L'obsession de ses vrais maux.

Un génie excédant sa taille Me semblait étouffer en lui, Et du vieil habit de bataille Forcer le dérisoire étui.

Et j'eus l'illusion fantasque Que par les yeux de ce roquet Comme à travers les trous d'un masque, Un regard d'homme m'invoquait...

Cet étrange regard fut cause, J'en fais aux esprits forts l'aveu, Qu'ami de la métempsycose En ce moment j'y crus un peu.

Mais bientôt, raillant le prodige: «Ce bonnet, ce frac suranné, Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je, Une géhenne de damné?»

Lors j'ouïs une voix pareille A quelque soupir m'effleurant, Qui semblait me dire à l'oreille: «Oui, plains-moi, j'étais conquérant.»

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ABDICATION

Je voudrais être, sur la terre, L'unique héritier des grands rois Dont la force et l'éclat font taire Tous les revendiqueurs des droits,

De ces rois d'Asie et d'Afrique, Monarques des derniers pays Où les maîtres sont, sans réplique, Sans réserve, encore obéis.

Je verrais, à mon tour idole, Les trois quarts du monde vivant Se prosterner sous ma parole Comme un champ de blés sous le vent.

Les tributs des races voisines Feraient affluer par milliers Les venaisons dans mes cuisines, Les vins rares dans mes celliers,

Des chevaux plein mes écuries, Des meutes traînant leurs valets, Des marbres, des tapisseries, Des vases d'or, plein mes palais!

Sous mes mains j'aurais des captives Belles de pleurs, et sous mes pieds Les têtes fières ou craintives De leurs pères humiliés.

Je posséderais sans conquête Mon vaste empire, et sans rival! Dans la sécurité complète D'un pouvoir salué légal.

Alors, alors, ô joie intense! Convoquant mon peuple et ma cour, Devant la servile assistance Moi-même, en plein règne, au grand jour,

Avec un cynisme suprême, Je briserais sur mon genou Le sceptre avec le diadème, Comme un enfant casse un joujou;

De mes épaules accablées Arrachant le royal manteau, Aux multitudes assemblées Je jetterais l'affreux fardeau;

Pour les déshérités prodigue Je laisserais tous mes trésors, Comme un torrent qui rompt sa digue, Se précipiter au dehors;

Cessant d'appuyer ma sandale Sur la nuque des prisonniers, Je rendrais la terre natale Aux plus fameux comme aux derniers;

J'abandonnerais à mes troupes Tout l'or glorieux des rançons; Puis je laisserais dans mes coupes Boire mes propres échansons;

Sur mes parcs, mes greniers, mes caves, Par-dessus fossé, grille et mur, Je lâcherais tous mes esclaves Comme des ramiers dans l'azur!

Tout mon harem, filles et veuves, S'en retournerait au foyer, Pour enfanter des races neuves Que nul tyran ne pût broyer,

Qui ne fussent plus la curée D'un vainqueur, suppôt de la mort, Mais serves d'une loi jurée Dans un libre et paisible accord,

Fondant la cité juste et bonne Où chaque homme en levant la main Sent qu'il atteste en sa personne La dignité du genre humain!

Et moi qui fuis même la gêne Des pactes librement conclus, Moi qui ne suis roseau ni chêne, Ni souple, ni viril non plus,

Je m'en irais finir ma vie Au milieu des mers, sous l'azur, Dans une île, une île assoupie Dont le sol serait vierge et sûr,

Ile qui n'aurait pas encore Senti l'ancre des noirs vaisseaux, Dont n'approcheraient que l'aurore, Le nuage et le pli des eaux.

Dans cette oasis embaumée, Loin des froides lois en vigueur, Viens, dirais-je à la bien-aimée, Appuyer ton coeur sur mon coeur;

Des lianes feront guirlandes Entre les palmiers sur nos fronts, Et tu verras des fleurs si grandes Qu'ensemble nous y dormirons.

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LE RIRE.

Les bêtes, qui n'ont point de sublimes soucis, Marchent, dès leur naissance, en fronçant les sourcils, Et ce rigide pli, jusqu'à la dernière heure, Signe mystérieux de sagesse, y demeure: Les énormes lions qui rôdent à grands pas, Libres et tout-puissants, ne se dérident pas;

Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves; Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves, Enchaînés au plaisir, enchaînés au devoir, Sous la loi de chercher et ne jamais savoir, De ne rien posséder sans acheter et vendre, De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre, D'appréhender la mort et de gratter leur champ, Les hommes ont un rire imbécile et méchant!

Certes le rire est beau comme la joie est belle, Quand il est innocent et radieux comme elle! Vous, les petits enfants, pleins de naïf désir, Qui des mains écartez vos langes pour saisir Les brillantes couleurs, ces mensonges des choses, Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses, Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor, Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor! Vous, pouviez rire aussi, même en un siècle pire, Vous, nos rudes aïeux qui ne saviez pas lire, Et ne pouviez connaître, au bout de l'univers,

Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts; Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes, C'était pour vous la fin de l'horreur et des larmes, Et peut-être, oublieux de ces fléaux lointains, Vous aviez des soirs gais et d'allègres matins. Mais nous, du monde entier la plainte nous harcèle: Nous souffrons chaque jour la peine universelle, Car sur toute la terre un messager subtil Relie à tous les maux tous les coeurs par un fil: Ah! l'oubli maintenant ne nous est plus possible! Se peut-on faire une âme à ce point insensible D'apprendre, sans frémir, de partout à la fois, Tous les coups du malheur et tous les viols des lois:

Les maîtres plus hardis, les âmes plus serviles. L'atrocité sans nom des tourmentes civiles, Et les pactes sans foi, la guerre, les blessés Râlant cette nuit même au revers des fossés, L'honneur, le droit trahis par la volonté molle, Et Christ, épouvanté des fruits de sa parole, Un diadème en tête et le glaive à la main, Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain! N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore!

Mais nous sommes ainsi; tel un vase sonore Au moindre choc du doigt se réveille et frémit, Tandis qu'il tremble à peine et vaguement gémit Du tonnerre éloigné qui roule dans la nue, Telle, au moindre soupir dont l'oreille est émue Nous sentons la pitié dans nos coeurs tressaillir, Et pour les cris lointains lâchement défaillir; Trop pauvres pour donner des pleurs à tous les hommes, Nous ne plaignons que ceux qui souffrent où nous sommes.

Quand nos foyers sont doux et sûrs, nous oublions Malgré nous, près du feu, les grelottants haillons, Et le bruit des canons, le fauve éclair des lames, Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes; Ou, nous-mêmes sujets au sort des malheureux, Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux.

Ah! si nos coeurs bornés que distrait ou resserre Leur félicité même ou leur propre misère, A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir, Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir!

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LE VASE ET L'OISEAU

Tout seul au plus profond d'un bois, Dans un fouillis de ronce et d'herbe, Se dresse, oublié, mais superbe, Un grand vase du temps des rois.

Beau de matière et pur de ligne, Il a pour anse deux béliers Qu'un troupeau d'amours familiers Enlace d'une souple vigne.

A ses bords autrefois tout blancs La mousse noire append son givre; Une lèpre aux couleurs de cuivre Étoile et dévore ses flancs.

Son poids a fait pencher sa base Où gît un amas de débris, Car il a ses angles meurtris, Mais il tient bon l'orgueilleux vase.

Il songe: «Autour de moi tout dort, Que fait le monde? Je m'ennuie, Mon cratère est plein d'eau de pluie, D'ombre, de rouille, et de bois mort.

Où donc aujourd'hui se promène Le flot soyeux des courtisans? Je n'ai pas vu figure humaine A mon pied depuis bien des ans.»

Pendant qu'il regrette sa gloire, Perdu dans cet exil obscur, Un oiseau par un trou d'azur S'abat sur ses lèvres pour boire.

«Holà! manant du ciel, dis-moi, Toi devant qui l'horizon s'ouvre, Sais-tu ce qui se passe au Louvre? Je n'entends plus parler du roi.

--Ah! tu prends à l'heure où nous sommes, Dit l'autre, un bien tardif souci! Rien n'est donc venu jusqu'ici Des branle-bas qu'ont faits les hommes?

--Parfois un soubresaut brutal, Des rumeurs extraordinaires, Comme de souterrains tonnerres Font tressaillir mon piédestal.

--C'est l'écho de leurs grands vacarmes: Plus une tour, plus un clocher Où l'oiseau puisse en paix nicher. Partout l'incendie et les armes!

J'ai naguère, à Paris, en vain Heurté du bec les vitres closes, Nulle part, même aux lèvres roses, La moindre miette de vrai pain.

Aux mansardes des Tuileries Je logeais, le printemps passé, Mais les flammes m'en ont chassé. Ce n'était que feux et tueries.

Sur le front du génie ailé Qui plane où sombra la Bastille, J'ai voulu poser ma famille, Mais cet asile a chancelé.

Des murs de granit qu'on restaure Nous sommes l'un et l'autre exclus, Là le temps des palais n'est plus, Et celui des nids, pas encore.»

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