L’ORGANISATEUR
L’été dernier, à la campagne, nous avions la bonne fortune d’avoir avec nous un organisateur. C’était un organisateur au repos. Il avait tant organisé pendant l’hiver, qu’il ne demandait qu’à souffler un peu. Il se plaignait beaucoup des rudes fatigues endurées pendant la mauvaise saison. Il n’y avait pas eu à Paris d’homme plus surmené, ni plus malheureux. On se demandait, d’ailleurs, pourquoi. Rien, en effet, ne l’obligeait à organiser...
--Enfin, voyons, si ça vous fatigue tant et si ça vous ennuie, pourquoi continuez-vous ce dur labeur?
L’organisateur avait alors un douloureux sourire et disait qu’il était faible, qu’il se jurait toujours de renoncer à son métier et que chaque fois il se laissait faire et succombait aux sollicitations... N’est-ce pas? On a beau être sûr de ne pas recommencer, se dire qu’on fait un travail de chien pour ne rien récolter, si ce n’est bien souvent de l’ingratitude, on a beau songer à sa santé, à sa tranquillité, on ne peut laisser dans l’embarras des gens qui n’ont confiance qu’en vous, qui sans vous ne sauraient où donner de la tête. On cède, en se disant que c’est la dernière fois... Et ce n’est jamais la dernière fois...
C’est ainsi que l’organisateur, malgré ses protestations, dut organiser en une année cinq banquets, trois bals à l’Hôtel Continental, un certain nombre de concours de marche, une fête aéronautique et ne posa pas moins de quatre premières pierres. Car notre ami appartient également à cette noble caste des poseurs de premières pierres, de ces gens qui ne considèrent qu’une seule pierre des écoles, des musées, des ponts et se désintéressent de toutes les autres pierres subséquentes de ces monuments et ouvrages d’art.
Ils pensent également que les cuirassés de trente millions, que les paquebots de deux cents mètres n’ont de raison d’être que pour être «lancés», après avoir été bénis, dans un port pavoisé, au milieu des fanfares. Sitôt lancés, ces monstres de la mer n’existent plus à leurs yeux. Ils peuvent, s’ils le veulent, couler au fond des eaux ou se déchirer contre les récifs. L’annonce de ces catastrophes ne produira dans l’âme du lanceur de bateaux qu’un sentiment d’indifférence, nuancé à peine par l’espoir d’un nouveau navire à lancer pour remplacer celui qui vient d’être perdu.
Le Destin, qui fit naître organisateur notre malheureux ami, l’a naturellement conduit dans les milieux les plus propices à l’exécution de la tâche pour laquelle il était désigné et marqué au front. Il s’est trouvé dirigé, nécessairement, vers les sociétés de tir, de gymnastique, de vélo, les sociétés de théâtre, les associations d’anciens élèves. Comment peut-il être ancien élève de tant d’institutions différentes? Je ne pense pas qu’il se soit fait mettre à la porte de plusieurs écoles. Mais, tout enfant, encore, il savait sans doute obscurément quelle œuvre il aurait à remplir et changeait certainement d’institution pour augmenter le champ de ses futurs anciens condisciples.
Plusieurs villes de France se disputent l’honneur de lui avoir donné le jour; il fait partie d’une dizaine de sociétés provinciales, qui portent toutes un nom de mets du terroir. Et il n’a pas plutôt organisé le banquet du «Haricot Rouge» qu’il lui faut en toute hâte penser au bal du «Foie de Canard».
C’est ce qu’il nous racontait, avec un air accablé, le soir de son arrivée parmi nous. Et il nous dit avec lyrisme son ivresse d’être débarrassé momentanément de tous ses soucis: les pourparlers avec les restaurateurs, les insignes à commander, les invitations à faire imprimer, les accessoires de cotillon, les cigares, les orchestres, les bouquets aux dames artistes qui veulent bien prêter leur concours! Comme il allait jouir de la vie, égoïstement, lui qui ne faisait que se consacrer à autrui! C’était bien son tour d’être un peu tranquille! Oh! les flâneries dans les prés, les promenades sur les routes ombragées! Et, pour le soir, il apprendrait enfin à jouer le bridge; car, à Paris, il ne joue jamais. Le voyez-vous attablé à une table de jeu, lui qu’on vient déranger à chaque instant, pour réclamer ses instructions ou invoquer son autorité!
On le promena le lendemain toute la journée. Il avait l’air un peu mélancolique des gens qui ne s’habituent pas tout de suite à leur bonheur. On lui apprit le bridge, le soir, et il feignit de s’y intéresser. Quand on se quitta pour aller se coucher, il nous serra la main avec effusion et nous dit avec une ardeur un peu factice: «Voilà la vie, la vraie vie!»
Mais le lendemain matin, on le vit errer comme une âme en peine sur la terrasse du château. Il y avait d’un côté de vastes prairies désertes, de l’autre une superbe forêt. On n’apercevait, en fait d’agglomérations, qu’un tout petit village, qui se trouvait à deux lieues de là. Il nous dit qu’il allait faire une longue promenade à pied... Quand il revint pour déjeuner, très en retard, il nous apprit avec résignation qu’il était allé jusqu’à ce petit village, que c’était dans quinze jours la fête annuelle et qu’il organisait une course en sacs et une retraite aux flambeaux.
TOURISTES
Ce vieux monsieur à la tête trop grosse ressemblait énormément à sa femme. Tous deux avaient le masque démesurément large et des yeux débordants. Ils étaient de la même taille, pas assez courts pour être considérés comme des nains et pour avoir la gloire d’être des phénomènes.
Le monsieur avait encore sur la tête des cheveux épais et rudes, et qui n’avaient pas blanchi. Il était clair qu’à un moment donné la Nature ne s’était plus occupée de cet être inintéressant, et lui avait laissé ses cheveux noirs. La dame était noire aussi, mais ses bandeaux et ses torsades étaient d’emprunt. Tous deux étaient vêtus tristement et solidement de vêtements aussi inusables qu’eux-mêmes.
Ils habitaient dans un appartement très cher, dont quinze chambres sur dix-huit n’étaient pas meublées. Mais la salle à manger, la chambre à coucher et un des salons étaient remplis de vieux meubles d’un grand prix, achetés d’un seul coup.
Le monsieur avait fait sa fortune dans le commerce... Comment avait-il pu gagner un franc? Il semblait avoir au juste l’esprit d’initiative, le génie entreprenant d’un soliveau. Mais de l’argent et de l’or, par des lois mystérieuses, étaient venus s’agglomérer et s’amonceler autour de lui. Quand il eut gagné plusieurs millions, il alla trouver son notaire, à qui il put dire juste les paroles nécessaires pour exprimer qu’il voulait vendre son fonds. Le notaire lui trouva un acquéreur. Il déménagea et vint habiter un très beau quartier. Il n’avait l’air ni heureux, ni malheureux. Il était probablement très heureux.
Il acheta une forte limousine de bonne marque. On lui indiqua un bon mécanicien.
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Le seul ennui qu’il parut éprouver, ce fut le jour de leur première sortie, quand il fallut dire au mécanicien où il voulait aller.
Il n’avait pas la moindre connaissance géographique. Quand on prononçait devant lui les noms de Melun ou de Versailles, il les reconnaissait simplement. Les notions étaient rangées pêle-mêle dans son esprit, comme dans un dépôt de ferraille. Ça s’y trouvait, voilà tout.
Le mécanicien proposa Rouen. Ils n’avaient aucune raison pour refuser. Ils partirent un matin, à huit heures.
Le vieux monsieur était installé à côté de sa femme dans la voiture. Ce fut encore ce jour-là une image très spéciale de bonheur à deux que celle de ces vieillards silencieux, qui regardaient droit devant eux et dont le visage restait impassible. Ils tournaient la tête machinalement quand ils entendaient un coup de trompe, ou regardaient en l’air quand on passait sous un pont.
Le mécanicien les amena dans un restaurant de Rouen, où le vieux commanda le déjeuner d’une voix basse et tranquille, après avoir consulté du regard le regard toujours consentant de sa femme.
Le mécanicien vint les reprendre à trois heures. Puis ils rentrèrent à Paris après avoir eu une panne de pneu. Entre Vernon et Bonnières, la voiture s’était arrêtée. Le mécanicien était descendu et leur avait dit: «J’ai un pneu d’arrière qui fiche le camp.» Le vieux monsieur avait incliné la tête, la dame aussi. Ils étaient restés dans la voiture. On avait haussé le tout avec un cric, et le mécanicien avait procédé avec diligence à la réparation.
Quelques jours après, le mécanicien les emmena à Fontainebleau, puis à Meaux. Comme la belle saison arrivait, il leur demanda un jour: «Monsieur, Madame n’auraient-ils pas l’idée de faire un grand voyage en France, et l’on pousserait jusqu’en Italie?» Ils acceptèrent. Le mécanicien leur demanda trois jours pour mettre la voiture en état.
Ce mécanicien adorait l’auto. Il aimait sincèrement la nature et se grisait de grand air. Mais il se dit que ce voyage serait plus agréable s’il emmenait à côté de lui, sur le siège, une petite amie.
Il vint donc demander à Monsieur et à Madame d’emmener sa femme avec lui. Le monsieur accepta d’un petit hochement de sa grosse tête, après avoir recueilli chez sa femme un avis favorable, également silencieux.
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Ce fut un voyage charmant pour le mécanicien et sa jeune compagne. Ils avaient à l’œil une bonne voiture. Ils étaient bien logés et confortablement nourris. Ils avaient fini par ne plus faire attention aux deux véritables colis que renfermait le fond de la limousine.
Ils parcoururent les bords de la Loire, puis le Plateau Central, puis le Dauphiné, puis la Savoie, passèrent en Piémont, en Lombardie, en Vénétie. Le mécanicien se contentait, à l’arrivée dans chaque ville, de dire à ses maîtres: «Nous voici à Turin, ou à Milan, ou à Venise...» Il allait toujours dans le meilleur hôtel; mais, très gentiment, prenait toujours pour Monsieur et Madame la meilleure chambre. Il mangeait à une petite table à part avec sa petite amie. Le dîner fini, il allait trouver Monsieur et Madame et leur disait, s’il avait envie de se reposer: «On ne voyage pas demain, n’est-ce pas, Monsieur et Madame?» Et Monsieur répondait, dans ce cas: «Non, pas demain.»
C’est le mécanicien également qui fixait les heures de départ. Il s’était rendu compte au bout de très peu de temps de la barbarie qu’il y avait à faire lever de trop grand matin ces personnes âgées. Aussi partait-on vers dix heures, tranquillement, et faisait-on de courtes étapes.
La voiture se comportait bien. Elle absorbait de l’essence à sa suffisance. De temps en temps on procédait à une petite réparation pas trop onéreuse.
On revint à Paris par le Midi de la France, en passant par un village du Languedoc, où la petite amie du mécanicien avait sa vieille grand’mère.
L’hiver fut moins agréable. Le mécanicien n’aimait pas le travail de ville. Aussi expliqua-t-il à Monsieur et à Madame que la voiture «fatiguait» beaucoup dans le service de Paris. Il leur enseigna une excellente occasion, un coupé à deux chevaux qui fut employé pour la plupart des courses. La limousine sortait de temps en temps, tous les cinq à six jours, pour ne pas en perdre l’habitude.
Il arriva que, pendant cet hiver, le mécanicien se brouilla avec sa petite amie. Mais, aux approches du printemps, il fit la connaissance d’une autre demoiselle. Il annonça donc à ses patrons qu’il avait divorcé et s’était remarié. Puis il proposa une longue excursion d’été en Belgique, en Hollande et sur les bords du Rhin, car sa nouvelle amie était blonde, elle aimait la rêverie et les paysages allemands.
UN CHEVAL FASHIONABLE
Il fallait vraiment que Mᵐᵉ Hofer, la cantinière qui gagna un million, habitât dans une de ces citadelles de l’hippisme qu’est forcément un quartier de cavalerie, pour faire à un de nos confrères cette déclaration énorme «qu’elle ne comptait pas acheter d’automobile».
Conçoit-on cela? Une gagnante de gros lot qui n’achète pas d’automobile?
Toutes les Perrettes de ma connaissance qui, leur pot au lait sur la tête, attendent avec une confiance impatiente le tirage des loteries, toutes ces joueuses me font la même réponse quand je leur demande ce qu’elles feraient, une fois le gros lot encaissé... «J’achèterai une automobile.»
Quelques-unes disent: «J’achèterai deux automobiles: une électrique pour Paris, une voiture à pétrole pour la campagne.»
C’est surtout à la campagne qu’il est agréable d’avoir une automobile. La raison avouée, c’est «le paysage». La raison inavouée, presque inconsciente, c’est le besoin de faire de la poussière. Faire de la poussière... depuis longtemps, bien avant l’invention des automobiles, cette expression a signifié: faire de l’esbrouffe, de l’épate, du luxe. Quand nous disons d’un ton haineux, en regardant notre prochain: «En fait-il, une poussière!», c’est avec l’espoir secret qu’un jour viendra où nous ferons de la poussière à notre tour.
Au fond, le westrumitage, le goudronnage, le pétrolage, et tous les procédés qui tendent à supprimer la poussière, font le tort le plus grave au commerce de l’automobile, et les clubs, chambres syndicales et autres pouvoirs vigilants devraient bien faire une guerre sournoise aux ennemis de la poussière bienfaisante.
Je m’étonne que certains fabricants n’aient pas adapté à leurs voitures des balais à hélice pour augmenter l’ampleur des tourbillons et la longueur du sillage. Ce que nous demandons--et nous espérons que le prochain Salon de l’Automobile nous donnera satisfaction sous ce rapport,--c’est la voiture pas trop cher, donnant un bon rendement de poussière, produisant un bruit considérable et dissimulant un humble petit moteur sous un capot de dimensions énormes.
Il ne faut pas perdre de vue ce point essentiel, et nous ne cesserons d’y insister: l’automobile n’est pas seulement un instrument idéalement commode et agréable, c’est surtout un signe de luxe. «Ce sont des gens très bien; ils ont une automobile.» On est classé.
On ne lit plus dans les romans (qui nous donnent une idée si exacte des opulences et des somptuosités mondaines): «Le châtelain passa dans son superbe landau, au trot de ses admirables steppeurs...» On ne parle que de sa quarante, sa soixante-chevaux, et même de sa trois cents-chevaux, comme j’ai pu lire récemment dans l’œuvre d’un de mes confrères (à qui l’essence ne coûtait rien).
On serait mal venu à parler désormais des chevaux d’un milliardaire. C’est ce qui me détermine à vous raconter en toute hâte une certaine histoire américaine qui, au train où vont les choses, ne serait plus comprise d’ici très peu de temps.
Cette histoire me fut contée par un jeune journaliste de Boston, doué d’une certaine fantaisie, et à qui, en raison des vieilles traditions d’hospitalité française et de l’heure avancée, il ne fallait pas demander des preuves rigoureuses de ce qu’il disait.
--J’habitais, me disait-il, dans une maison de campagne, à une dizaine de milles d’une des résidences d’été de M. Mackay. Un matin, je vis s’arrêter devant ma maison le piqueur de M. Mackay et je reconnus avec émotion, dans cet homme au teint coloré, un de mes frères de lait. (J’ai eu trois nourrices et j’ai un certain nombre de frères de lait qui, tous, n’occupent pas une situation aussi brillante.)
«Le frère de lait conduisait un cheval attelé à un sulky, et ce cheval, je l’appris avec émotion, était le cheval favori de M. Mackay, celui qu’il faisait atteler de préférence quand il allait se promener dans la campagne. Le piqueur m’apprit même le petit nom de ce cheval; mais je l’ai oublié, tant j’étais troublé au moment de la présentation... Je fis entrer mon frère de lait chez moi pour lui offrir à boire (il buvait maintenant autre chose que du lait). Mais auparavant, j’avais conduit le cheval de M. Mackay dans une écurie qui me servait de débarras. Je lui fis le plus de place possible en jetant hâtivement dehors tout ce qui encombrait l’écurie: une bicyclette hors d’usage et un vieux bois de lit; puis je mis à sa disposition une botte de paille et un seau d’eau, tout en regrettant de ne pas être mieux pourvu pour recevoir des chevaux de milliardaires... Mais j’étais pris à l’improviste. Et si j’avais pu m’attendre...
«Un quart d’heure plus tard, quand après d’honnêtes libations mon frère de rhum et moi nous revînmes à l’écurie, nous vîmes avec satisfaction que le cheval de M. Mackay avait tiré un bon parti de mes humbles ressources: il avait détaché un brin de la botte de paille et buvait lentement son seau d’eau avec un chalumeau.»
A L’ÉTROIT
Nazzaro, à la vitesse moyenne du Circuit, ne mettrait pas tout à fait deux minutes et demie pour aller de la Madeleine à la Bastille. Et il est probable qu’il irait un peu plus vite encore, car le parcours n’est pas très accidenté.
Ce serait d’ailleurs une jolie course à faire, un dimanche matin. On arrêterait la circulation pendant une heure ou deux. On se servirait de la rue de Lyon pour la lancée et on aurait la rue Royale et la place de la Concorde pour s’arrêter.
La Coupe des Grands Boulevards... L’Auto devrait étudier ça.
Grâce à la locomotion nouvelle, les distances de ville n’existent plus. Quand on a une auto devant sa porte, et qu’un rendez-vous vous appelle à quatre heures, on quitte son bureau à quatre heures dix. Et l’on arrive avant que le quart d’heure de grâce ne soit écoulé.
D’ailleurs, les distances de ville à ville existent à peine. Les grandes routes sont devenues des rues. Ainsi, un peu après Bonnières, on se trouve en présence de deux rues, la rue d’Evreux et la rue de Rouen. On salue dix voitures au passage entre Evreux et Lisieux. C’est comme une allée du Bois.
La France, qui nous semblait quelque chose d’énorme, d’inconcevable, d’aussi grand que le monde, la France, on voit ce que c’est maintenant: un très beau patelin, mais en somme assez limité. L’Italie, la Suisse, l’Allemagne, ce n’est pas plus loin que jadis la banlieue. Constantinople, Pétersbourg, c’est, si vous voulez, la grande banlieue.
Pour faire ce qui s’appelle une excursion, il faut franchir l’Oural ou l’Asie Mineure. Aller jusqu’au bout de la Sibérie, ça commence à être un petit voyage. Mais un voyage n’est sérieux que si l’on traverse le détroit de Behring.
Dans quinze ans on fera le tour du lac Tchad. Nous connaîtrons le Sahara comme le Ranelagh. Et on vendra de l’essence à 39 centimes dans les moindres oasis.
C’est à ce moment que l’automobile, victorieuse du cheval, commencera à s’attaquer au chameau. Et le chameau mordra bientôt le sable du désert.
Sur de jolies routes arctiques et antarctiques, des chauffeurs velus s’avanceront irrésistiblement vers les pôles, au grand effroi des ours blancs, qui courront bêtement devant les voitures, comme les veaux des zones tempérées.
Tout le monde, en voiture et en voiturette, ira regarder la figure du pôle nord, et l’on retournera chez soi en disant: «C’est ça? Eh bien! vrai!» On aura beau édifier aux deux pôles une petite colonne, pour montrer que c’est bien là; on aura beau mettre à côté une balance, un truc pour la bonne aventure et un appareil automatique pour distribuer des cartes postales et des flacons d’odeur, on n’empêchera pas que le pôle Nord et le pôle Sud seront des petits endroits sans gaîté... Alors ayant tout épuisé des joies panoramiques de la terre, on commencera à se trouver à l’étroit sur cette boule archi-connue. Et on cherchera les moyens d’aller dans les autres astres. Au fond, on ne s’en est jamais occupé sérieusement. Mais maintenant tout le monde est las de rouler sur les mêmes méridiens et sur les mêmes degrés de latitude. Alors il faut espérer que nos aérostiers, nos constructeurs de moteurs, vont s’y mettre, et qu’ils vont inventer le merveilleux appareil qui nous permettra de parcourir les 66 millions de kilomètres qui nous séparent encore de Mars, les jours où il veut bien se rapprocher de nous.
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Ce n’est pas évidemment pour rien et par hasard que le grand installateur du système planétaire nous a placés à proximité de ces deux planètes, Mars et Vénus, dont l’une est de 57 degrés plus froide et l’autre de 55 degrés plus chaude que la Terre. Le temps n’est pas éloigné où nous irons passer l’hiver dans la planète Vénus et l’été dans la planète Mars.
Les habitants de Mars, qui vivent depuis pas mal de temps dans cette température de 30 degrés au-dessous de zéro, ont dû prendre des mesures en conséquence. Leurs organismes sont habitués au froid. C’est une race très remuante et très active, à l’opposé des indolents habitants de Vénus, qui doivent avoir les côtes en long.
D’ailleurs des gens dignes de confiance qui ont connu en Russie ces températures martiennes de 30 au-dessous m’ont affirmé que, par les temps secs, on ne sent pas le froid.
Trente degrés, qu’est-ce que c’est que ça? C’est une température terrienne. Ce qui commence à compter, ce sont les 219 degrés de Neptune.
Il est évident que ça devient plus anormal, et que les gens de là-bas doivent mener une autre vie que la nôtre.
D’abord, à ce numéro-là du thermomètre, la plupart des corps changent d’état. Tel gaz, pimpant et léger, est un liquide moins dégagé d’aspect, ou même un solide inerte et sans grâce.
Il est bien probable que les Neptuniens ne sont pas faits comme nous. Peut-être ressemblent-ils à ces bêtes antédiluviennes qui allongent dans le musée de Kensington leur squelette interminable... Mais puisque nos astronomes à la vue courte ne nous donnent pas sur eux de renseignements suffisants, nous aimons mieux nous figurer qu’ils nous ressemblent. C’est ainsi que nous façonnons Dieu à notre image. Admettons que les Neptuniens sont des gens comme nous, mais plus grands, proportionnés à leur planète. Et imaginons, derrière un vaste zinc, un limonadier géant débitant de l’air en bouteilles et même en magnum, pendant qu’à la terrasse un autre gars de Neptune se fait servir comme apéritif de l’oxygène absinthé.
CITRONNET
Citronnet était le plus célèbre de sa famille. On ne voyait d’ailleurs jamais son père, un vague bûcheron. Quelquefois, sa mère traversait le village avec une charge de bois mort. Mais, dans la Grande-Rue, qui était la grand’route, on connaissait bien Citronnet.
Citronnet était âgé d’une dizaine d’années. On ne savait pas s’il était jamais allé à l’école. Il passait à travers toutes les lois sur l’enseignement. Je crois qu’on ne pouvait dire au juste à quelle commune il appartenait, et que personne n’élucidait ce problème, moins intéressant sans doute pour l’histoire que celui du véritable berceau d’Homère.
D’ailleurs, on sentait obscurément qu’il ne fallait pas arracher Citronnet à ses fonctions. Dans le village où tous les hommes, toutes les femmes, tous les gosses travaillaient, soit aux champs, soit dans des usines proches, Citronnet était «le badaud». Il était l’emblème haï et jalousé de l’oisiveté éternelle.
Il passait pour un mauvais sujet, qui n’avait peur de rien. La vérité est qu’il avait peur de tout. Mais, dans le désœuvrement où il vivait, il était poussé tout à coup par les lubies. Si l’idée lui venait de faire une blague à une poule, d’isoler tout à coup un poussin égaré, ou bien de taquiner un veau attaché devant l’auberge, rien ne pouvait arrêter en lui ce besoin impérieux de faire quelque chose. N’étant pas satisfait par une vie inoccupée, ce besoin d’agir se manifestait par des actions irrégulières, qui indignaient les habitants. Aussi le jeune Citronnet vivait-il un peu comme un paria. On lui parlait de côté. On ricanait parfois en le voyant, et l’air apeuré et doux qu’il avait pour regarder le monde le faisait considérer comme individu le plus dissimulé du département, d’un machiavélisme peut-être sans but, mais évident.
Les autos qui s’arrêtaient chez l’épicier, pour prendre de l’essence, avaient tout de suite la clientèle de Citronnet qui restait cependant à une certaine distance des pneus. Car il savait bien que si par malheur un des boudins s’était dégonflé, il n’y aurait eu qu’une voix pour accuser la malveillance...
Citronnet n’avait jamais été en auto, même pendant trente mètres. Il aurait bien voulu s’accrocher un jour derrière une voiture pour aller jusqu’à la sortie du village. Mais il était trop surveillé par le marchand d’essence, par la dame du tabac, par la forge, par tout le monde.
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Or, un jour, une auto grise à deux places s’arrêta pour faire de l’essence. Elle avait un énorme capot à l’avant, et derrière les baquets un arrière en biseau. Le chauffeur, pour conduire, était presque couché sur le dos... Une fois qu’elle eût pris son essence, il y eut un peu de coton pour la mise en marche, si bien que l’épicier, qui avait affaire, rentra dans sa boutique. Comme il faisait très chaud, la dame du tabac, à l’inverse du capucin du baromètre, restait à l’intérieur de sa maison. La forge ne marchait pas... La route était libre... Les deux chauffeurs avaient pris place dans la voiture.
Citronnet s’installa sournoisement à l’arrière. La voiture démarra... Dès le début, Citronnet comprit que ça marcherait trop vite. Il eut l’idée de descendre à l’instant même... Mais ça allait trop vite déjà. Aux dernières maisons du village, l’auto filait à pleine allure. Citronnet, accroché tant bien que mal, fermait et ouvrait les yeux, ne sachant s’il avait plus peur de ce qu’il voyait ou de ce qu’il ne voyait pas.
Au bout d’un instant, il se risqua à regarder devant lui. La route montait, droite comme un mur. Il eut l’espoir de voir ralentir la voiture, mais la voiture ne ralentit pas... Au haut de la côte, on aperçut un petit village... On le traversa à toute vitesse... C’était fini. On ne s’arrêterait plus qu’au bout du monde.
Quelles réflexions se faisait Citronnet? Il ne savait pas. Ça marchait trop vite. Il se disait confusément qu’il allait se trouver très loin, dans un pays inconnu, et sans aucune espèce de ressource. En effet, le petit sou que la veille il avait reçu d’un autre chauffeur à qui il était allé chercher du tabac, ce sou unique avait été dilapidé le matin même, en un achat de boules de gomme.
On passait au milieu d’un paysage magnifique. Mais, comme tout bon buveur d’air, Citronnet semblait dédaigner le paysage. On entra dans une forêt assez fraîche, sur une maudite route roulante, où l’allure de la voiture s’accrut encore.
Puis la forêt s’éclaircit peu à peu, et fit place à une plaine qui n’était pas sans grandeur. La route, toute plate, filait entre des champs très plats. Citronnet se demandait dans quel pays on se trouvait, si c’était encore la France, ou l’Europe...
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Puis, brusquement, après une embardée, la voiture s’arrêta. Et un des deux messieurs à lunettes, qui ne mâchait pas ses expressions, lança une expression toute crue... Citronnet avait sauté à terre et se tenait sur le bord du chemin... C’est alors qu’un des chauffeurs l’aperçut, le regarda avec stupéfaction, et lui demanda d’où il était sorti. Ce chauffeur était bien sûr d’avoir vu la route déserte, rien qu’un instant auparavant. Et Citronnet semblait avoir jailli du sol poudreux, telle Astarté de l’onde amère.
Tout en le réquisitionnant pour aider au démontage du pneu, les deux chauffeurs, soupçonneux, continuèrent à interroger leur compagnon imprévu. Ils finirent par en avoir le cœur net et par savoir qu’ils l’avaient ramassé quelque part...
Mais où donc? Ils ne s’étaient pas arrêtés depuis près de cent kilomètres. Ils regardèrent sur leur carte et nommèrent la patrie de Citronnet. Le jeune déraciné avoua qu’il était en effet originaire de ce pays lointain, et les chauffeurs, ne sachant que penser, l’examinèrent.
Je voudrais bien vous dire qu’ils l’emmenèrent à Paris, l’attachèrent à leur maison, que Citronnet grandit à leur service, et qu’il finit par épouser la fille de l’un d’eux, belle et riche héritière. La vérité est qu’ils se bornèrent à le mettre en chemin de fer, dans un compartiment de troisième classe... C’était aussi un des rêves de Citronnet d’aller en chemin de fer. Mais ce bonheur lui arrivait trop subitement. Il n’en jouit pas autant qu’il aurait dû.
Quelques-uns de ses concitoyens furent un peu étonnés quand il débarqua à la gare du pays.
On lui demanda: «D’où c’est-il qu’tu viens?... Là-v-où qu’tu t’es en allé?...» Citronnet n’était pas loquace. Il murmura quelques rauques explications, et cette aventure fut loin de modifier dans un sens favorable sa réputation locale.
UNE RACE QUI S’ÉTEINT
--Regarde de tous tes yeux, regarde!
C’était, je crois, le terrible Ogareff qui s’adressait en ces termes à Michel Strogoff, pendant que l’on chauffait la lame de sabre, pour la passer ensuite, incandescente, devant les yeux de l’envoyé du Tsar.
Il n’est pas question pour le moment de nous passer à tous devant les prunelles des lames portées ainsi à une température plus haute que celle du rouge-blanc. D’autant que nous ne trouverions pas tous, à point nommé, en pensant à notre famille une larme protectrice qui nous préserverait, comme elle en préserva Strogoff, du fâcheux effet de ce sport sibérien.
Pourtant nous ne saurions trop vous exhorter à regarder de tous vos yeux autour de vous, car le spectacle devant lequel la plupart des hommes passent, d’ailleurs indifférents, le spectacle en vaut vraiment la peine.
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Vous savez pourtant ce que c’est qu’une ère? C’est quelque chose d’important, une ère; les siècles, à côté d’une ère, ne sont que des petits garçons. Eh bien! nous sommes en ce moment à ce point si rare de l’histoire où il nous est permis d’assister à l’arrivée d’une ère nouvelle, et, en même temps, à l’agonie d’une ère ancienne. Il y a en ce moment deux ères sur le pavé de Paris, celle toute-puissante d’éclat et de jeunesse de la locomotion nouvelle, et l’ère décrépite, asthmatique, râlante, de la traction animale.
Regardons-les de tous nos yeux ces véhicules hier encore familiers, aujourd’hui déjà étranges, qu’emmènent des grosses bêtes grises, jaunes ou noires. Un omnibus à chevaux n’est-il pas déjà aussi barbare qu’un pousse-pousse égyptien? Et les cochers, les cochers ne nous font-ils pas l’effet d’apparitions, de fantômes, en chair et en os, qui entrent tout vivants dans le Préhistorique?
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Regardez-les encore, car bientôt nous ne les verrons plus. Examinons leurs variétés diverses, dont quelques-unes d’ailleurs ont déjà disparu.
Les auteurs de romans-feuilletons ne connaissaient qu’un exemplaire du cocher de fiacre, qu’ils appelaient l’automédon. C’était lui qui disait: «Hue, Cocotte!» ou «Suffit, bourgeois!» Il fouettait sa bête, d’ordinaire maigre et poussive, par opposition aux robustes percherons que le cocher des berlines «enveloppait d’un large coup de fouet».
Le cocher de fiacre des romans était aussi étroitement défini que le portier ou le porteur d’eau. Pourtant, disons-le, il y avait et il y a encore des spécimens très différents de cochers de fiacre. La race, en ces dernières années, s’est affinée. Le cocher de fiacre d’il y a vingt ans avait une bien mauvaise réputation. Il passait pour un être grossier, insolent, âpre au gain. Il oubliait toute politesse, quand il s’agissait de faire remarquer à ses clients leur manque de générosité. Il leur exprimait sa façon de penser avec une rudesse toute barbare. On trouve encore, parfois, autour des gares de ces cochers d’une autre époque. Ce sont ceux qui font du camping, la nuit, dans les stations de débarcadères, qui sont comme des Musées de Cluny des anciennes voitures de louage, de ces extraordinaires véhicules, de ces véritables fiacres classiques, plaintifs et cahotés, pleins d’humidité et de courants d’air, et qu’un de mes amis définissait ainsi: «Appareils de vieux fer et de vieux bois pour pousser les chevaux malades.»
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Nous voyons aujourd’hui beaucoup de fiacres propres et vernis comme des voitures de maître, attelés de chevaux moins fringants, du moins en bonne santé. Ils sont conduits par des cochers corrects, bien entourés dans leur couverture et qui tiennent au moins leurs rênes, au lieu de les laisser flotter sur leur cheval, comme Hippolyte ou comme ce cocher barbu en veston de toile, au chapeau de paille mis très en arrière. Ce cocher-là, paisiblement, les jambes croisées, malgré les remontrances des gardiens de la paix, s’obstine à fumer la pipe pendant que les voyageurs de sa victoria reçoivent dans la figure des parcelles de cendre enflammée et de fines gouttelettes, le tout au prix de dix centimes les quatre cents mètres.
Ce cocher traditionnel est, je l’ai dit, d’aspect très paisible, mais le moindre incident de parcours détermine chez lui une véritable irruption d’injures. Le blanchisseur qui lui coupe sa ligne, le cocher de maître qui passe un peu trop près de lui, sont immédiatement pris à partie. Il se livre, bien qu’il les voie pour la première fois, à des appréciations les plus sévères sur leur intelligence et n’hésite pas à salir leur vie privée.
Pourquoi le cocher moderne, pourquoi surtout le mécanicien sont-ils moins mal embouchés? C’est sans doute qu’ils vont plus vite. L’homme qui crie, qui invective, est celui que l’on dépasse. Quelquefois, le cocher plus rapide, empoigné au passage, se retourne pour répondre par une injure aussi violente. Mais c’est là comme une hostilité d’usage, quelque chose comme un devoir de politesse, et où la rancune n’a aucune part. Au fond, la meilleure réponse et la plus dédaigneuse, c’est la vitesse... La colère du charretier dépassé se perd dans le vent.
Les gens sur les routes continuent à crier après le chauffeur; mais ils crient avec de moins en moins de conviction, parce qu’ils s’aperçoivent que leurs injures n’atteignent plus la voiture.
Voilà comment l’automobile adoucira les mœurs. Les mécaniciens qui vont vite, n’ont pas le temps d’«agrafer» leur prochain qui, au bout de deux secondes est déjà loin d’eux. Les tombereaux seront remplacés par les volumineux poids lourds, trop imposants, trop réguliers dans leur marche pour ne pas être entourés de respect. Le charretier disparaîtra comme le cocher de fiacre et, avec eux, une certaine verdeur, une assez belle truculence de la langue vulgaire, qu’il faudra sans doute regretter, car le besoin d’être violent et incisif poussait toujours les «empoigneurs» de la rue à chercher des mots nouveaux, non émoussés par leur emploi de tous les jours, et cette recherche et cette invention continuelles donnaient, il n’y a pas à dire, pas mal de nerf au langage.
UN VRAI PUR
Parmi les types sympathiques que j’ai rencontrés au cours de ma carrière déjà longue de chauffeur amateur, j’ai déjà signalé ce mécanicien si aimable, qui porte, à vélo ou à pied, les lettres à la poste, qui donne un coup de main au valet de chambre pour balayer l’appartement, qui se met au besoin à un petit travail de jardinage. Il s’acquitte de ces différentes fonctions avec une bonne humeur parfaite, qui ne cesse qu’au moment précis où il est question de faire un tour en automobile...
Et combien j’ai aimé aussi ce vieux négociant retiré, qui s’est bien offert le luxe d’une quarante-cinq chevaux, mais chez qui le besoin d’ostentation est fortement combattu par une vigilante parcimonie! Il veut bien promener sa voiture le plus possible dans Paris où l’usure des pneus et la consommation d’essence sont insignifiantes. Mais comme il souffre lorsqu’on sort des fortifications! Sa torture commence quand on arrête devant le marchand d’essence. Il a un regard de vrai malade anxieux, quand il voit les bidons pleins d’un beau liquide transparent se vider l’un après l’autre dans le réservoir insatiable.
J’ai connu aussi cet autre propriétaire d’auto qui ne sort jamais d’un petit cercle étroit, tracé autour de sa maison de campagne, non pas par avarice et pour ménager sa voiture, mais par une espèce de manque d’imagination, par une timidité devant les routes inconnues.
Mais ceux-là, à vrai dire, ne sont pas des chauffeurs. Ils ont une voiture parce qu’il faut en avoir une quand on est dans une certaine situation sociale. Ils ne connaissent de la machine que ce que leur en dit leur mécanicien; celui-ci les instruit négligemment, selon sa fantaisie. Il faut qu’ils se contentent de ce qu’il leur dit. D’ailleurs, ils s’en contentent. Leur compétence n’est appréciable que lorsqu’ils parlent de leurs pneus. Ils ont lu les factures et savent très bien qu’un pneu de 135, ce n’est pas la même chose qu’un pneu de 105. Avez-vous remarqué que c’est toujours aux pneus qu’ils s’intéressent? Ils vont même jusqu’à examiner l’enveloppe crevée, pour voir si elle pourra encore servir.
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Mais, je vous dis, cette variété de chauffeurs à la manque n’a rien qui me passionne. Bien plus curieux est cet automobiliste forcené de la première heure qui a toujours eu dans sa remise des voitures de bonne marque, mais qu’il ne sort jamais sur les routes, parce qu’il n’aime dans le sport automobile que la contemplation, la possession de la voiture.
Qu’est-ce que ça peut lui faire de filer sur les grands chemins à quarante, soixante, quatre-vingts kilomètres à l’heure? Il n’aime pas le mouvement et le déplacement inutiles, il n’aime pas le paysage, il ne regarde rien. Les villages que l’on rencontre sont toujours le même village, les paysans ressemblent aux paysans comme les arbres aux arbres. Il s’écrierait volontiers: Que de verdure, que de kilomètres!
Ce qu’il lui faut, c’est sa voiture. Il n’est pleinement heureux que lorsqu’il la voit dans sa remise, bien à lui, toute propre, indemne de poussière et vidée d’invités intrus. Le dimanche matin, il se lève à quatre heures, et il va dans sa remise, et il retrouve chaque fois l’impression délicieuse qu’il a éprouvée le jour où la voiture est venue de chez le carrossier, bien reluisante, ornée de pneus tout blancs. Il a beaucoup souffert quand elle est sortie pour la première fois. Toute cette poussière infâme qui venait encrasser les chaînes! Ce vernis, ce beau vernis de coffre, aussi net que du cristal, la route le prendrait et le ternirait à chaque tour de roue!
Il ne se refuse pas à faire marcher le moteur dans la remise. Il est heureux quand il tape bien. A quoi bon le faire marcher sur les routes? A quoi bon parcourir des distances, dépasser des bornes, subir la trépidation des bouts de routes pavés et la secousse souvent inattendue de ces brutes de caniveaux?
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Mais quelle astuce pour repousser les propositions de promenades dont ses parents et ses amis le tyrannisent! Il a un peu honte de les refuser carrément, et d’avouer sa passion--que le vulgaire ne peut comprendre--de l’automobile immobile. Il sait bien que tous ces profanes riraient de lui... Alors il faut, chaque dimanche, inventer des prétextes nouveaux. Parfois il feint d’être retenu à Paris, ou plutôt à Neuilly, où il habite, par une invitation à déjeuner. Il va déjeuner au restaurant, et guette l’après-midi le moment où tout le monde sortira de chez lui, pour retourner en toute hâte dans sa remise. Et cet homme de quarante ans passés n’hésite pas à monter dans cette voiture arrêtée, à prendre le volant à deux mains, et à rester parfois des demi-heures entières dans une position de vainqueur de circuit, tenace et infatigable, mais ivre de contentement à l’idée que sa voiture ne marche pas!
Pour qu’il se décide à sortir, il faudrait un temps extrêmement sec, un ciel inaltérable. Et le temps n’est jamais assez sec, ni le ciel assez bleu. Aussi vit-il dans l’angoisse chaque samedi à l’idée qu’il pourra faire beau le lendemain...
Il vient d’ajouter un trait magnifique à sa glorieuse et pure carrière de chauffeur en chambre. Comme il pouvait difficilement, étant donné qu’il habitait la banlieue, ne pas venir en automobile à Paris, où l’appellent des affaires quotidiennes, il a déménagé. Il a pris un appartement près de la rue Beaubourg, à deux pas de son bureau. Il a fallu pour cela aller dans une vieille maison, qui sent une étrange odeur de vieux plâtras, où le parquet est accidenté, où les portes se sont soulevées et laissent passer sous elles une grande quantité de courants d’air terre à terre. Mais l’appartement, bas de plafond, tapissé d’un papier défraîchi, se loue en même temps qu’une spacieuse écurie, désaffectée, où notre ami a installé sa voiture dans des conditions parfaites de confortable. Il inventera des prétextes pour ne pas quitter Paris pendant la belle saison. Il fera son possible pour que la précieuse auto passe tout son été bien tranquille, et même tout l’automne, jusqu’au moment où elle sera remplacée par un modèle plus récent acheté au Salon de l’Automobile. Car la passion de notre ami exige qu’il ait sans cesse dans sa remise les primeurs de la construction automobile, les engins de la toute dernière heure.
LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS
Le dimanche matin, la fameuse question de la pluie et du beau temps est presque seule à l’ordre du jour.
Quand on s’éveille, quand on se guérit peu à peu de la cécité et de l’illusion nocturnes, quand on quitte ses songes à soi pour rentrer dans la vie de tout le monde, il faut un peu de tâtonnements pour retrouver le jour qu’il est. On revient de l’exil des rêves, on s’informe... Ce matin, d’abord pareil aux autres, c’est un matin très différent, un matin de dimanche... Dimanche, oui, en effet... C’était bien hier samedi...
Alors, quand on est à peu près réveillé, quand on a repris sa place dans la vie officielle, on se demande, comme tout le monde, s’il va faire beau... Les volets sont fermés et vous présentent confusément par petites raies blanches semblables des échantillons du jour. On en évalue l’intensité lumineuse... Et alors il faut savoir l’heure. Car s’il est déjà neuf heures, ces petites raies de lumière, ça n’est pas assez clair pour être des morceaux de beautemps.
Le plus souvent, en cette saison décevante, le ciel ne vous donne pas d’indication certaine. On dirait qu’il s’amuse de tous ces yeux inquiets qui l’interrogent. C’est assez rare qu’il nous apporte une joie complète avec un beau soleil bien franc. Et il sait aussi qu’un temps noir et une pluie irrémissible nous amèneraient trop rapidement à la résignation. C’est donc toute la matinée une série de changements à vue. Ce matin, les moyens les plus grossiers étaient mis en usage. Il venait de là-haut les choses les plus disparates. Un soleil éclatant faisait place à du grésil. Tantôt la joie quittait le cœur des directeurs de vélodromes pour venir habiter l’âme des impresarii de théâtres, et tantôt, se croisant avec la détresse, elle refaisait en sens inverse le même chemin.
Je me rappelle qu’étant jeune, je souhaitais ardemment la pluie, parce que j’aimais beaucoup les matinées des théâtres. Mes parents n’admettaient pas qu’on pût s’enfermer quand il faisait du soleil. C’était une impiété. Mais les jeunes gens se disent qu’ils ont devant eux beaucoup de journées de soleil et qu’ils peuvent en laisser perdre quelques-unes.
Plus tard, quand j’ai été directeur sportif de Buffalo, je me suis habitué à détester la pluie imbécile, anti-sportive, qui vient, avec ses douches obliques, se mettre en travers des évents les plus intéressants.
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Toute la matinée, le personnel du vélodrome, debout contre les barrières, levait les yeux au ciel, comme un équipage de navigateurs anxieux.
Il y a toujours dans tous les milieux une personne qui sait prédire le temps. Ces réputations naissent tout à fait par hasard, après un pronostic juste. Mais aussitôt qu’une personne a reçu des éloges pour avoir prédit le temps qu’il a fait, elle se sent remplie d’un gros orgueil... Elle sait bien ce que sa réputation peut avoir de fragile; elle s’habitue à ne pas risquer d’avis trop prompt, à suspendre ses jugements, à employer des formules évasives. Et on l’entend répéter à la fin de la journée: «Eh bien! j’avais bien dit qu’il ferait beau temps!» avec une telle autorité qu’on oublie complètement qu’elle n’avait rien dit du tout.
Du reste, nous avons toujours besoin de prophètes. Il venait jadis chez mes parents un frotteur sourd, vers qui nous nous précipitions avidement pour savoir le temps qu’il ferait le dimanche. Je ne sais pas pourquoi, mais son visage rouge, immobile comme un visage de bronze, donnait une impression d’infaillibilité. Quand il lui arrivait de prophétiser juste, on disait: «Le frotteur l’avait dit!» et son prestige se trouvait consolidé pour des semaines. Et si le temps n’était pas conforme à ses prévisions, c’était le temps qui avait tort.
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La profession y était évidemment pour quelque chose. D’instinct on a confiance dans les frotteurs... Mais on a peut-être pour cela des raisons positives: le frotteur, d’après la consistance de la cire, la façon dont elle prend sur le parquet, se rend compte de l’état hygrométrique de l’air, et, grâce à ces données établit ses prévisions... Je vous donne cette explication, mais, moi, je n’en ai pas besoin et je crois aux frotteurs par une espèce de foi.
Cependant les marins sont encore plus écoutés. Ils vivent sur une très ancienne réputation. Les yeux constamment fixés sur l’horizon, nous les voyons dans tous nos souvenirs littéraires, froncer leurs sourcils (épais) et dire d’une voix rude: «Voilà un grain qui se prépare!»
Un jour, par un temps magnifique, je me promenais dans le port de Trouville pour regarder les yachts. Je m’étais arrêté devant un très petit bateau qu’un marin accroupi nettoyait paisiblement. Auprès de lui, un homme du port, presque aussi désœuvré que moi, le regardait les bras ballants.
Le marin se leva, fixa les yeux au loin sur le quai, et dit, en apercevant un monsieur qui venait de notre côté.
--Voici M. Durandel qui vient voir si son bateau peut sortir cette après-midi... Mais comme, moi, je ne suis pas disposé, il est bien probable qu’on ne sortira pas.
M. Durandel s’approchait. C’était un quinquagénaire cossu, mais timide, qui se cachait derrière une terrible moustache grise.
Il resta pendant quelques instants sur le bord de l’eau; on sentait qu’il voulait parler... Au bout d’un instant, il se risqua à dire:
--Beau temps, ce matin...
La figure du marin s’assombrit d’une moue sinistre:
--Heu! heu! Ceux qui vont sortir aujourd’hui pourront bien s’en repentir. Et, sans ajouter d’autre mot, il tendit son bras vers l’horizon, où, dans un ciel admirable, on apercevait deux petits nuages blancs, d’autant plus inquiétants qu’ils étaient presque imperceptibles.
--Ah! vous croyez qu’il n’est pas prudent?...
Le marin ne répondit strictement rien et continua d’astiquer son bateau.
--Bon, dit M. Durandel, je ferai un tour en auto...
Et il s’éloigna à pas résignés, pendant que j’admirais le prophète qui, supérieur à maint autre clerc en température, avait au moins de bonnes raisons pour le guider dans ses oracles.