L’ÉCRITEAU
M. Desbretonneaux était un commerçant français de bonne race: pendant toute sa carrière commerciale, il avait été moins préoccupé de gagner de l’argent que d’empêcher les autres d’en gagner. Il avait eu la constante horreur des intermédiaires. Si on lui proposait une affaire d’un rapport certain, il était moins réjoui par ses dix mille francs de bénéfice personnel qu’il n’était gêné et révolté par les douze cents francs qu’empochait le courtier... Il n’arriva jamais à comprendre qu’il est bon de rémunérer ses auxiliaires, de stimuler leur zèle par l’espoir du gain. Il aurait désiré qu’on l’aidât pour ses beaux yeux, alors que lui-même n’eût travaillé pour les beaux yeux de personne.
Pourtant, grâce au secours injuste du Hasard, M. Desbretonneaux fit sa fortune. Il céda son fonds de commerce, après des négociations qui durèrent quatorze mois, et pendant lesquelles les intermédiaires échangèrent force contre-lettres et papiers secrets avec l’acquéreur, afin que tout indice de commission échappât à l’œil inquiet de M. Desbretonneaux.
L’ancien négociant put s’installer à la campagne, dans une villa d’occasion, à laquelle il s’efforça de donner un aspect grandiose, grâce à des travaux qu’il fit exécuter par son jardinier tout seul, et qui, à ce train, ne pouvaient être achevés qu’après cent vingt années, par l’arrière-petit-fils de ce travailleur. Mais c’était un plaisir, pour M. Desbretonneaux et sa famille, que de supputer à tout instant ce que serait un jour «la propriété».
Dans une vente de démolitions, il acheta une grille magnifique, en fer forgé, malheureusement un peu courte pour la façade. Il fallut laisser au milieu une brèche un peu vaste, que toute la famille finit par trouver monumentale.
M. Desbretonneaux ne sortait pas du village. Il y avait autour de la maison de jolies promenades tout à fait semblables, disait-il, à celles qu’on devait trouver un peu plus loin. Dans ces conditions, il est bien inutile d’avoir une voiture, si ce n’est pour le «fla-fla».
Quand il allait chez son banquier, M. Desbretonneaux prenait le chemin de fer. Il profitait de son voyage pour acheter du drap, qu’il apportait ensuite à un ouvrier tailleur retraité, qui habitait le village, et qui lui confectionnait des vêtements bien supérieurs à tout ce qu’il aurait pu trouver à la ville.
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Comment M. Desbretonneaux eut-il soudain l’idée de s’acheter, ou plutôt de se faire fabriquer une automobile?
Bien entendu, il avait le plus grand mépris pour les marques en renom. Pour rien au monde, il n’eût voulu «payer la marque», comme quelques-uns de ses voisins de campagne, avec qui il était entré en relations. Ce fut même le noble désir d’avoir une voiture meilleur marché que les leurs, bien plus rapide, bien plus solide, qui le décida à devenir chauffeur à son tour.
Il mit à profit les six ou sept mois de la mauvaise saison pour faire construire son auto. Pour assembler les divers organes «en acier ou en bronze extraordinaires», qu’il s’était procurés à droite ou à gauche, il dénicha, bien entendu, le petit ouvrier unique que l’on trouve toujours... un mécanicien comme il n’y en avait pas deux. On pouvait parcourir, pour avoir son pareil, les usines du monde entier.
Un matin du mois de juin, M. Desbretonneaux convoqua ses amis pour sortir avec la voiture.
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Il avait appris à conduire lui-même, bien entendu. Vous ne pensiez pas qu’il allait donner deux cent cinquante francs par mois à un chauffeur.
Il emmenait avec lui, sur le marchepied, le mécanicien-constructeur. On pouvait charger cette voiture! Elle ne craignait rien!
M. Desbretonneaux embrassa sa femme, à huit heures juste du matin. «Nous allons faire deux cents kilomètres, et nous reviendrons pour déjeuner».
Puis on se mit en marche, doucement d’abord, pour sortir du pays... Le mécanicien pressait une trompe détachée. Mais c’était un avertisseur bien inutile, car le bruit de la voiture eût suffi à faire ranger les charretiers, à trois lieues en aval.
On eût cru entendre simultanément une batterie mécanique et une machine à écraser les caillous qui, par instants, devait écraser quelque chose d’autre, car des essieux ou du moteur s’élevait le cri d’un animal étrange... A toutes les portes des maisons se montraient des faces anxieuses. Les enfants devaient pleurer, si l’on en jugeait par leurs bouches ouvertes. Le bruit de la voiture couvrait tout autre bruit.
Enfin on arriva en rase campagne... Une belle route déserte, en palier, roulante comme une piste, s’offrait aux buveurs d’air.
Mais les buveurs d’air n’étaient pas encore prêts à boire. L’allure n’avait pas changé sensiblement, si l’énorme bruit persistait toujours. Au bout de cinq cents mètres, M. Desbretonneaux arrêta tout l’appareil, et échangea quelques mots avec le mécanicien, qui prit sa place sur le siège, pendant que lui-même, avec une désinvolture héroïque, s’installait sur le marchepied.
Le mécanicien remit la voiture en marche, et s’employa sans relâche à faire manœuvrer des leviers, avec la diligence d’un marchand de gaufres pressé de servir une clientèle avide. Au bout d’un instant, il renonça à bouger, les mains au volant, pendant que l’équipage continuait son trantran, à une allure de 8 à 10 kilomètres à l’heure. M. Desbretonneaux ni ses passagers ne parlaient... On couvrit ainsi une lieue de pays. Le mécanicien, les yeux devant lui, attendait une intervention de la Providence... Cette magnifique route n’en finissait plus. Enfin, on aperçut une agglomération.
C’était un petit bourg, que M. Desbretonneaux nomma, avec une fierté relative. On arrivait tout de même quelque part... La voiture, continuant sa marche régulière, parvint jusqu’aux premières maisons... On vit alors un poteau, avec un écriteau bleu, que l’on ne déchiffra qu’au bout d’un instant, et sur lesquels le conducteur, M. Desbretonneaux, tous les invités, purent lire cet avis plein de prudence:
Allure modérée prescrite à tous véhicules.
DE HARDIS CHAUFFEURS...
Il a cinquante-cinq ans. Il est court et gros. Il a l’air d’un bon petit menuisier de quartier, qui fait la réparation courante, et qui a sous ses ordres un ouvrier et un apprenti. Mais, en le regardant de près, on trouve que ce menuisier a des habits de drap bien neufs, une jaquette un peu longue, des vêtements cossus et qui viennent d’un tailleur cher. Et on s’étonne de le voir descendre par le grand escalier, et monter dans l’allée, sous le porche, dans une énorme voiture automobile, toute reluisante, pendant qu’un domestique en livrée gros-bleu court devant la porte cochère pour surveiller la sortie.
A la mer, dans la ville tapageuse où ils vont passer l’été, ils emmènent leur automobile, qui a remplacé depuis l’année derrière la victoria à deux chevaux où ils s’installaient tous les deux, lui et sa femme... Sa femme est toute petite, toute maigre, plus âgée, et encore plus triste que lui. Elle a des paupières qui retombent à moitié, comme de petits stores aux ressorts trop faibles. C’est par là-dessous qu’elle vous regarde, de son pauvre regard, qui n’est pas bienveillant, mais qui n’a pas non plus la force d’être malveillant.
Pendant l’hiver, ils dînent en ville une douzaine de fois chez trois ou quatre amis riches, qu’ils traitent eux-mêmes trois ou quatre fois par an. Ils vont au Théâtre-Français, à l’Opéra, à l’Opéra-Comique. Ils vont aussi dans les autres théâtres voir les pièces dont leurs amis leur disent du bien. Mais ils préfèrent les théâtres subventionnés, parce qu’on est abonné et qu’on n’a besoin de choisir ni la pièce ni le jour. Quand on leur donne trois fois le même spectacle dans le courant de l’hiver, et qu’ils entendent leurs amis se plaindre, ils se plaignent aussi.
Quand leurs amis se sont mis à l’automobile, ils s’y sont mis aussi. Se mettre à l’automobile, c’est acheter une voiture. Il a acheté une voiture de soixante-chevaux, parce qu’elle était «en rapport» avec sa grosse fortune.
Leur cocher, un homme rasé, aux gros sourcils hostiles, a appris en trois mois le métier de chauffeur. Il porte maintenant une casquette et une veste marron. On lui avait permis de laisser pousser sa moustache, mais il est sorti de sa lèvre supérieure un poil tellement imprévu, jaune, gris, noir, rouge, qu’on a préféré y renoncer, et que François a gardé sa tête de cocher, très modifiée d’ailleurs par la casquette.
François est un homme très sûr, très prudent, et si affolé de propreté que, même du temps où il était cocher, il ne laissait jamais le garçon qui était avec lui s’occuper du nettoyage de la voiture. Maintenant il se tue de travail sur l’automobile, et sa passion s’accroît de ce que c’est plus compliqué et plus vaste, de ce qu’il y a une plus grande étendue de parties vernies, et par-dessus le marché des cuivres, des aciers, des chaînes qui s’encrassent pour un rien.
A la mer, on se sert de l’automobile comme on se servait de la victoria à deux chevaux. On s’en va, chaque jour, à quatre heures, à deux lieues de la maison, dans le port de mer le plus voisin. La voiture reste exposée pendant une bonne heure devant le casino de ce port de mer, pendant que les patrons prennent du café au lait ou regardent jouer aux petits chevaux. Puis on rentre en faisant un détour d’une lieue, parce qu’il y a trop de poussière sur la route de la mer.
Pendant la halte, le cocher-mécanicien a assez à faire à surveiller le vernis de sa voiture et à empêcher les gamins d’y apposer avec leurs doigts des signatures indélébiles.
Jamais ils n’auraient l’idée de faire une de ces grandes promenades, après lesquelles l’auto revient à la maison, sa large caisse toute blanche d’une poudre glorieuse, avec le noble aspect des anciennes diligences... D’abord ils ne savent pas où aller. Il y a dans le coffre de la voiture des cartes et des guides tout récents et, que l’on n’ouvrira jamais. Le cocher-mécanicien n’a point le goût de l’aventure. Et puis, personne ne leur indique d’excursions. Leurs amis ne sont pas dans le pays.
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J’ai fait connaissance avec ces personnes tout justement dans ce casino où elles venaient goûter tous les jours. Un ami qui était avec moi me présenta. Il s’établit entre nous une conversation languissante, qui s’anima un peu quand un hasard nous apprit que nous nous connaissions depuis très longtemps. Le monsieur et la dame exprimèrent alors tout ce qu’il était en leur pouvoir de sentir, en tant que satisfaction, plaisir et joie. Ce n’était pas considérable, mais on sentait qu’ils n’étaient pas en état de faire mieux.
Ils nous invitèrent à passer quelques jours dans la villa somptueuse où ils n’avaient pas moins de douze chambres d’amis, toutes inoccupées. Nous n’étions libres que pour la quinzaine d’après. Nous acceptâmes l’invitation. Il faut vous dire que nous avions tiqué sur la 60-chevaux qui était à la porte.
Ces gens m’avaient bien paru ce qu’ils étaient, mesquins, bornés et revêches. Mais ils avaient tout de même une grande qualité (à quatre cylindres) qui rachetait tous ces défauts.
Mon ami et moi, nous nous proposâmes de leur remuer un peu leur 60-chevaux. On ferait voir du pays à ce monsieur et à cette dame. On allait développer sérieusement en eux l’amour de la nature. On ferait de l’homme mûr un buveur d’air et de la dame âgée une mangeuse de kilomètres.
Pendant quelques jours nous préparâmes tout un programme. Peut-être même pourrions-nous les entraîner dans un très grand voyage. Moi j’en tenais pour l’Espagne. Mon ami préférait les bords du Rhin.
Nous attendions avec impatience le moment d’arriver là-bas... Nous les vîmes sur le quai de la gare. Ils étaient à pied, mais leur villa se trouvait tout près... Pendant le dîner, nous fûmes extrêmement gentils, gais et prévenants, des invités modèles.
--Est-ce que vous aimez l’auto? nous demanda le monsieur.
--Beaucoup! m’écriai-je, en me modérant un peu... Je ne voulais pas avoir l’air de ne tenir qu’à cela.
--Ah! c’est fâcheux... dit la vieille dame.
--Oui, c’est fâcheux, dit le monsieur. Nous avons précisément envoyé la voiture aujourd’hui à Paris, chez le carrossier. Elle est là-bas pour une quinzaine.
--Un accident? demandai-je d’une voix altérée...
--Non, mais il faut la vernir à neuf. Elle a été absolument abîmée par des gamins...
Telles furent les paroles textuelles que prononça ce hideux vieillard... On était en plein mois d’août, et des chauffeurs sillonnaient les routes admirables, sur des voitures qu’ils étaient allés chercher à l’usine, et qu’ils avaient emmenées impatiemment, sans même les faire peindre...
VILLÉGIATURES
--Et vous passez l’été?
--Toujours au même endroit. Nous avons notre maison de campagne, que nous avons achetée assez cher. Si nous voulions la vendre, nous ne retrouverions jamais notre prix. Alors nous l’habitons.
--Plaignez-vous. Elle est très confortable, située dans un pays charmant...
--Un pays charmant, mais toujours le même. Nous voudrions changer un peu. N’est-ce pas un des charmes des vacances que de se «dépayser»? Maintenant nous avons notre résidence d’été, aussi connue de nous, aussi familière que notre résidence d’hiver. Or, pour bien goûter le plaisir du home, il faut en sortir quelquefois. Nous y sommes emprisonnés. C’est le home à perpétuité. Comme dit l’héroïne du Pain de Ménage, de Jules Renard, nous sommes heureux d’un bonheur auquel il faut se résigner.
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Après la lamentation des gens qui ont «leur propriété», il faut entendre la plainte inquiète de ceux qui ne savent où aller, et qui cherchent des villas sur toutes les côtes de France, de Belgique et d’Angleterre.
Ils s’effraient à l’idée de demeurer vingt-quatre heures dans un hôtel avec leurs bagages en consigne. On voit passer sur les plages de ces petites troupes d’aventuriers timides, peu faits pour l’aventure, des familles sans gîte de gens paisibles, rangés, et qui n’ont pas l’entraînement nécessaire pour coucher sous les ponts...
D’ailleurs, il n’y a même pas de ponts. Les piles de bois goudronné qui soutiennent la jetée sont tapissées d’un vert humide et incrustées de coquillages... On répand des bruits sinistres sur l’encombrement des hôtels... Un monsieur a dû passer la nuit sur un billard... La légende du monsieur sur le billard a cours sur toutes les plages. A noter aussi désormais cette légende plus moderne des chauffeurs malheureux qui ont dû dormir au garage, dans leur automobile.
On avait décidé d’abord de faire soi-même toutes les rues du pays, afin de découvrir les villas meublées sans avoir recours aux agences, de façon que le prix de location ne fût pas majoré de la commission accordée par le propriétaire à l’intermédiaire. Mais, de guerre lasse, on finit par s’adresser à un de ces agents...
Alors commence la promenade à travers la ville. On est tellement fatigué qu’on a frété une voiture, une de ces voitures vénérables appelées paniers, avec une caisse en osier et un dais chancelant. Sur le siège a pris place un vieux forban plein de mystère, et, entre les brancards qui l’étayent, trotte et galope à la fois, mais sur place, le plus osseux et le plus âgé des anciens chevaux de dragons.
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Cet attelage, qui n’avance pas, arrive tout de même à un endroit assez distant du point de départ, on ne sait par quel prodige, probablement parce que la terre tourne sous lui. Un arrêt officiel s’effectue devant une grille, disparue sous de la verdure sauvage. L’agent de location essaie successivement dix clefs, puis finit par ouvrir une petite porte geignarde. On aperçoit à travers des arbres une villa abandonnée, dont les cambrioleurs même ne veulent plus.
--Vous ne pouvez pas juger du jardin, parce qu’il n’est pas soigné en ce moment. Mais il est très joli aussitôt qu’il est ratissé.
Il semble évident que ce jardin, depuis la création du monde, n’a jamais été touché par la main de l’homme. On finit tout de même par distinguer les sentiers couverts d’herbe des pelouses qui n’en ont pas.
On escalade avec mille précautions un perron aux marches tremblantes. Puis recommence la longue et patiente expérience des clefs. C’est toujours la dernière qui marche, au moment où l’on ne s’y attend plus.
La porte s’ouvre enfin sur une nuit plus noire que n’importe quelle nuit, une nuit de derrière les fagots. L’agent et les visiteurs entrent à la file, les mains étendues, comme une théorie d’aveugles. Puis l’agent s’attaque à une croisée, qu’il ouvre malgré les plaintes du vieux bois. Il éventre une persienne si vieille qu’elle ne crie même plus... Un jour dégoûté pénètre dans la chambre.
Pellisson, dans cette pièce, aurait de quoi s’occuper. Les coins de murs soutiennent une quantité de ces travaux légers, de ces petits hamacs de mousseline grise extra-fine, d’où descend jusqu’à terre le fil presque invisible d’un petit funiculaire pour une seule personne.
C’est la salle à manger.
Le salon est aussi encombré d’araignées, mais il contient, en outre, des photographies d’êtres humains, d’odieux inconnus, et même des diplômes encadrés, qui, inlassablement, dans la nuit et le silence, proclament le triomphe de Fourraget Marie au certificat d’études, et les succès de Marchand Louis-Victor au concours de tir.
Ce qu’il y a de curieux, c’est que ce séjour inhabitable devient habitable, une fois habité. On chasse les araignées. On arrache l’herbe des petits chemins, et s’il ne pousse pas de gazon sur les pelouses, c’est qu’il ne faut tout de même pas demander à Dieu l’impossible. Mais la maison, respirant par toutes ses fenêtres ouvertes, s’est animée d’une jeunesse nouvelle. On découvre dans des coins un vieux damier qui possède presque tous ses pions. Il y a sur la table du salon une boîte de cigares à musique, qui charme les âmes juvéniles. On se familiarise avec les photographies, et l’on finit par se réjouir un peu dans sa vanité des succès de Louis-Victor Marchand et de Marie Fourraget.
LE TIR
C’est à Enghien-les-Bains que je fis mes débuts de cavalier. C’est aussi dans cette localité, éminemment sportive, que je m’exerçais, dès l’âge de douze ans, à la rame et au tir à la carabine.
Mes essais de rowing me lassèrent rapidement. Je ne savais pas ramer avec nonchalance. Je mettais un stupide orgueil à prendre des poses de canotier vigoureux. Mon idéal était d’avoir des biceps énormes et durs. Mais, au bout de cinq minutes, le bateau me semblait retenu par quelque amarre invisible. L’eau était résistante comme de la poix.
Je finissais, après des efforts douloureux, par revenir à la rive. Débarrassé de mon bateau, je foulais joyeusement la terre élastique. Mais, avant de me rendre au tir à la carabine, je m’arrêtais un instant devant le marchand de gaufres, qui m’inspira toujours une admiration inconsciente, tant il était sûr de lui-même.
Il avait une façon incomparable de pousser et de retirer les gaufriers, de verser la pâte liquide entre les plaques de fonte surchauffée, qui claquaient ensuite l’une contre l’autre, comme les dents de quelqu’un qui grelotte. Il avait toujours autour de lui un certain nombre de clients et, malgré sa diligence, on n’était pas servi tout de suite, et il fallait attendre son tour. Aussi ne manquais-je point de postuler pour une de ces gaufres si difficiles à obtenir; mais je ne les aimais pas. J’avais beau les secouer, il restait trop de sucre en poudre, et je n’osais pas demander qu’on en mit moins.
La fête d’Enghien durait quinze jours ou trois semaines. Il y avait un jeu de petits chevaux très excitant, où l’on gagnait des pots à tabac et des paniers de porcelaine imitant la paille tressée. On jouait avec ardeur à un jeu de billard où l’on renversait des quilles. On jouait avec moins d’enthousiasme à la toupie hollandaise, car la part de l’adresse y était moindre, et nous n’aimions pas les jeux de hasard. Nous cherchions surtout à la foire d’Enghien des satisfactions de vanité.
Nous nous arrêtions parfois devant l’homme qui vendait de la guimauve. Il avait suspendu à un crochet un gros tas de pâte rose, que ses mains caressantes relevaient et tordaient sans relâche, comme la chevelure de Vénus Astarté. Cet homme vendait également du nougat et du sucre d’orge à l’absinthe. Mais la guimauve était la grande préoccupation de sa vie.
Le dimanche, il y avait quelques forains supplémentaires, l’homme qui vous électrisait, le concessionnaire de la tête de turc, et celui des bonnets de coton.
Vous avez connu le jeu des bonnets de coton. Il y avait sept trous dans une planche peinte en rouge. A chacun de ces trous était adapté un bonnet de coton, la mèche en bas. Il y avait ainsi sept poches où il fallait envoyer, dans l’ordre, sept œufs en bois, en se mettant au bout de la planche. On allait facilement jusqu’au quatrième bonnet, et même au cinquième. Mais on citait les gens qui avait atteint le sixième. Les essais succédaient aux essais, et le borgne ironique, directeur de l’entreprise, gardait dans un panier ses lapins, qui paraissaient bien tranquilles.
Ce fut un des rêves de ma jeunesse, un rêve d’homme d’affaires précoce, de m’installer chez moi moyennant trois ou quatre francs un jeu de bonnets de coton, d’y acquérir par un entraînement sournois une adresse impeccable, et d’aller ensuite rafler tous les lapins dans les fêtes de la banlieue.
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Nos expéditions aboutissaient presque toujours à la baraque de tir. Elle n’avait rien de luxueux. C’était une baraque très petite et très modeste; mais elle avait ainsi l’avantage de n’être pas très profonde. L’œuf qui montait sur le jet d’eau était difficile à manquer, sauf quand il dansait un peu trop. Alors, dans ces cas-là, on laissait à quelqu’un d’autre l’honneur de le dégotter. On s’essayait sur des cartons et sur des pipes. Les pipes n’étaient pas commodes, parce qu’elles étaient très entamées. Le patron ne les remplaçait pas souvent; il fallait tirer sur des petits tuyaux. On ne les pulvérisait qu’avec la grosse carabine; mais la grosse carabine coûtait dix centimes le coup.
C’était la grave question: le tir était trop coûteux. On changeait éperdument des pièces de vingt sous, avec la fièvre d’un joueur en déveine. On y dépensait, en un quart d’heure, l’argent de toute une semaine. Tant pis! On ne sortirait pas les soirs suivants. On resterait à la maison, à lire... Mais il fallait avoir le tuyau de pipe...
On m’a raconté l’histoire d’un capitaine de vaisseau économe qui, dans une des récentes guerres navales, était continuellement partagé entre le désir de bombarder l’ennemi et la crainte de dépenser trop de munitions. Il avait calculé que chaque coup de ses gros canons revenait à près de quatre mille francs. Et ça lui faisait mal au cœur. Alors il faisait des additions et répétait tristement, chaque fois que retentissait le tonnerre de ses bouches à feu: «Vingt-huit mille... Trente-deux mille... En voilà pour trente-six mille francs!»
J’étais un peu dans cette triste situation, au tir à la carabine. Si j’ai souhaité à ce moment-là de gagner un jour beaucoup d’argent, c’était afin de pouvoir le dépenser en coups de flobert ou de «bosquette».
J’ai connu plus tard d’autres établissements de tir, mais mieux installés, avec des cibles pour les armes de guerre, et des «bonshommes» pour le pistolet.
Je me souviens du tir d’Etretat, où l’on tirait à vingt-cinq pas, au commandement, sur une silhouette. Il y avait là un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, qui chargeait les armes, et qui vous faisait les commandements. J’ai assisté à une de ces séances où un jeune homme de la plage «charria» ce vieillard avec beaucoup de respect. Il s’était fait expliquer toutes les règles du tir au commandement.
--Je dirai d’abord: Attention! spécifiait le vieillard... Puis je demanderai: Êtes-vous prêt?... Ensuite de ça, je dirai: Une! Deux! Troisse!... Et feu! Il faut tirer entre le mot: Une! et le mot: Feu!... Je commence!... Attention!... Êtes-vous prêt?
--Non, répond le jeune homme.
--Je recommence, dit le vieillard, un peu étonné... Attention!... Êtes-vous prêt?
--Non, répond le jeune homme.
--Je recommence... Attention!... Êtes-vous prêt?
--Non, dit encore le jeune homme.
Le vieillard s’assit, découragé: «Quand je vous demande si vous êtes prêt, dit-il d’une voix faible, il faut répondre: Oui.»
--Et si je ne suis pas prêt? dit le jeune homme... Pourquoi me demandez-vous si je suis prêt, si vous êtes sûr de la réponse? Ce n’est pas sérieux, ajouta-t-il sévèrement.
Et il partit, laissant le vieillard torturé par le doute à la fin de sa vie, à l’idée que la réglementation du tir au commandement n’était pas parfaite. Mais cette torture dura peu. Car le client facétieux avait laissé un bon pourboire à l’octogénaire; et l’on se console vite à cet âge.
UN SPORT
Il est possible que d’ici cent ans l’automobile ait complètement remplacé le chemin de fer, et que les convois sur voie ferrée aient fait place à des trains sur route ordinaire, qui seront partout si fréquents qu’il n’y aura même plus à se préoccuper de l’heure du train.
Je le regretterai, car s’il est agréable, d’un sens, de n’avoir plus à penser aux horaires, c’était un vrai sport que celui qui consistait à prendre un train. Une fois que le train était pris, ça devenait moins intéressant. Mais «prendre un train», arriver à la gare à l’heure, c’était là une source d’émotions qui avait son charme. J’ai longtemps pratiqué ce sport sans savoir que c’en était un. Mais maintenant que j’y pense, je me reproche de ne pas m’en être douté.
Arriver à l’heure à la gare, bien entendu, c’est arriver à l’heure juste, et non pas dix minutes, ni cinq minutes, ni même deux minutes avant. Je connais bien des gens qui tuent une heure sur les quais de la gare de Lyon, quand ils partent pour Ambérieux ou pour Chalon-sur-Saône, même quand ils ont retenu leur place d’avance. Ce sont des philistins, des vandales.
Qu’ils perdent une heure, ce n’est pas la question. Moi je perds cette heure chez moi à ne rien faire. Mais je ne quitterai mon domicile que lorsque je n’aurai plus devant moi que le temps nécessaire pour aller à la gare. Et je flâne chez moi jusqu’au dernier moment, non parce que je suis un flâneur, mais parce que je suis un sportsman.
Dans le fiacre qui m’emmènera à la gare, je souffrirai terriblement au moindre encombrement de voitures, je tirerai ma montre dix fois, j’exposerai mon visage à la bise glacée pour crier au cocher que nous sommes en retard et qu’il veuille activer l’allure. Pour m’épargner ces petits tracas, je n’aurais qu’à partir cinq minutes plus tôt, mais ça ne serait plus du sport.
Pendant trois ans, j’ai pris tous les matins le même train. Il fallait de chez moi à la gare du Nord quatorze minutes avec un cheval très rapide. J’ai donc adopté ce temps minimum et je ne prenais de voiture que quatorze minutes avant l’heure. Je risquais de tomber sur un mauvais cheval, mais je comptais sur l’amour-propre proverbial des chevaux de fiacre qui, aux plus âgés et aux plus poussifs d’entre eux, fait faire des prodiges.
Ma route était repérée. Je savais qu’il fallait atteindre tel coin de rue au bout de six minutes, sortir de la rue Condorcet deux minutes avant l’heure fatale. J’étais au courant de certaines particularités. Je savais que si l’horloge de la grande ligne marquait cinq minutes de plus que l’heure du départ, il y avait encore du bon, parce que cette horloge avançait d’un peu plus de cinq minutes sur l’horloge intérieure. C’était un rien, vingt ou vingt-cinq secondes, mais ça suffisait pour prendre mon train, c’est-à-dire pour monter dans le dernier wagon, que je rattrapais à la course, le convoi étant déjà en marche.
Il fallait ainsi prendre le train de justesse, au départ lancé. Le départ arrêté était misérable et n’offrait aucun intérêt sportif. Parfois j’en avais jusqu’à Saint-Denis pour me remettre de mon essoufflement.
Il est évident que plus l’enjeu est grand, c’est-à-dire plus il est important de ne pas manquer le train, plus il y aura de sport à partir très en retard.
J’étais navré quand je voyais que je m’étais levé par erreur cinq minutes plus tôt. Comment arriverais-je à tuer ces cinq minutes-là? J’y arrivais. Et ce jour-là j’étais encore plus en retard que de coutume.
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A la campagne, c’est encore plus passionnant. On fait entrer en ligne de compte le retard habituel que le train a sur l’horaire. On sait aussi que si l’on passe sur tel pont en même temps que l’express passe dessous, on aura juste le temps d’arriver à la gare, où le train vous aura devancé, mais où il aura perdu du temps à échanger quelques ballots de toile contre des paniers de poules, et à troquer une vieille dame assez longue à descendre, contre une famille encombrée de valises et d’enfants.
Je recommande également aux amateurs une autre variété de ce sport. Cette variété consiste à prendre deux trains successifs dont le second n’assure pas la correspondance. L’émotion est d’autant plus forte que l’on n’a pas le moyen d’activer le premier train s’il a du retard. Et c’est un chronométrage continuel et enfiévré.
Je me rappelle d’avoir pris de Portsmouth à Londres un train qui devait m’amener à la station de London-Bridge, assez proche de la station de Cannon-Street, d’où partait le train de Douvres, qu’il fallait ne pas manquer, sous peine de passer une nuit à Londres. A vrai dire, il eût été beaucoup plus pratique de ne pas chercher à le prendre, car rien d’urgent ne me rappelait sur la terre natale. Mais je n’avais que très peu de temps pour courir, avec ma valise, d’une gare à l’autre, de London-Bridge à Cannon-Street et cette difficulté m’excitait comme une sorte de gageure... C’était du sport, vous dis-je...
Il m’est impossible de renoncer à une possibilité «d’attraper» un train.
Pendant toute la durée du trajet de Portsmouth à Londres, je me posai cette question: Le train aura-t-il ou non du retard? Aux stations, je regardais s’il n’était pas en retard sur son temps. Et j’avais toutes les peines à lire les chiffres microscopiques d’un épais indicateur, où je perdais constamment la bonne page.
Dans la dernière demi-heure, je me mis à interroger deux voyageurs qui se trouvaient dans mon compartiment, et qui n’avaient pas eu la prévoyance d’apprendre le français, alors qu’ils auraient bien pu s’attendre à voyager en ma compagnie. Avant d’engager la conversation, j’alignai dans mon esprit le pauvre effectif de mots anglais que j’avais sous mes ordres. C’était une petite bande bizarre et cosmopolite, où figuraient des mots allemands et d’autres termes hybrides ou sans nationalité définie. C’eût été encore bien si j’avais pu mettre en mouvement ce vocabulaire à la manque. Mais aussitôt que l’on avait besoin d’eux, ces mots prenaient peur et se sauvaient comme des lapins.
Un des Anglais se découragea tout de suite, me regarda avec une pitié ma foi très gentille, et reprit sa lecture. L’autre Anglais mit à m’écouter et à se faire entendre une telle persistance, un dévouement si plein de bonté, que je feignis de le comprendre et hochai la tête avec énergie.
Je ne savais pas au juste si ma montre retardait ou marchait bien. Cependant, il me semblait que le trajet tirait à sa fin, et qu’il n’était pas plus de neuf heures du soir. Nous nous arrêtâmes dans des stations que je croyais chaque fois être London-Bridge. Je demandai à chacun de mes deux compagnons: London-Bridge? London-Bridge? Ils me répondaient: «Oh! no!» Si bien que je me décourageai, que je n’osai plus rien leur demander du tout, et que lorsque nous arrivâmes dans le véritable London-Bridge, je ne bougeai plus de ma place... Mais ils me dirent ensemble: London-Bridge! en criant comme des malheureux, et me poussèrent de force sur le quai.
Ce qui fut un peu ridicule, c’est que j’arrivai à Cannon-Street plus de cinq minutes avant l’heure... Mais j’étais excusable, connaissant si mal la langue et le pays.
ALBERT
A cette époque--je vous parle d’il y a quatre ans--je n’avais pas encore conquis cette compétence, faite de trois ou quatre notions heureusement choisies, et qui me permet de soutenir honorablement mon rang dans une conversation ayant trait à l’automobile, soit dans un salon, soit sur un trottoir, au milieu d’un groupe de badauds arrêtés auprès d’une voiture.
C’est ainsi qu’à l’heure actuelle je peux dire à un mécanicien, en chiquant des yeux:
--Vous avez des pneus de 90 (ou mieux encore: du 90) aux quatre roues. Vous ne trouvez pas que c’est un peu faible pour l’arrière?... Il est vrai que c’est plus commode, pour les pneus de rechange, de n’avoir qu’une seule dimension.
Je sais également que dans les voitures de certaines marques, la barre de direction du modèle 1906 est derrière l’essieu, au lieu d’être devant l’essieu, comme en 1905.
C’est bien plus intéressant, et je dirai plus élégant d’être au courant de ces particularités, que de connaître les pièces essentielles qui composent une voiture. Ainsi, j’ai été très longtemps sans savoir au juste ce que c’était que le carburateur. Je devenais aussi très prudent quand on se mettait à parler du différentiel, par exemple. Mais, ayant appris par hasard ce qu’entendaient les chauffeurs par le mot alésage, l’emploi judicieux de ce vocable suffit tout de suite à me poser.
C’est ainsi que s’instruisent les gens du monde. Et c’est ainsi que la conversation d’un homme paresseux, mais doué d’un peu de tact, éclipse tout de suite celle d’un savant laborieux. Il s’agit de ne pas commettre de bourdes, de savoir d’avance les emplacements dangereux sur lesquels il ne faut pas s’aventurer, et d’amener par de petits chemins le troupeau des écouteurs sur un terrain où l’on se sent plus ferme.
Je sais un monsieur qui, en se taisant habilement sur les questions d’art et de littérature et en orientant la conversation vers les questions médicales, réussit chaque fois à placer les connaissances spéciales qu’il a acquises en matière d’appendicite, ayant eu la bonne fortune d’être opéré récemment. Ce monsieur a présentement la réputation d’un brillant causeur.
· · ·
En 1902, j’avais, en ce qui concernait l’automobile, une ignorance très complète, très confortable, plein de sécurité. Mais j’aimais beaucoup faire de l’auto. Ma voiture n’était pas encore arrivée de l’usine. (Je l’attends toujours... Et le pis, c’est que je ne sais toujours pas dans quelle usine elle est en fabrication...)
Je n’avais donc pas de voiture; mais chose plus grave, l’ami chez qui je me trouvais n’en avait pas non plus. C’était une situation un peu pénible. J’en étais gêné pour lui. Je le décidai à louer pour six semaines un tacot assez important.
Ce tacot ne marchait vraiment pas mal, les jours où il était bien disposé. Et même quelquefois, quand il se montait un peu, il dépassait le cinquante à l’heure, mais du vrai cinquante, du cinquante de chronomètre, pas du cinquante de chauffeur. Bien entendu, il ne faisait pas ça naturellement et sans se donner du mal. On remuait; la voiture et les voyageurs ne cessaient de trembler.
Albert, le mécanicien, était un grand bon garçon, vraiment pas fier avec les invités. Il n’abusait pas de sa toute-puissance.
Il acceptait gentiment tous les itinéraires qu’on lui proposait. Il n’avait pas pour sa voiture cette sollicitude--d’ailleurs souvent louable--que montrent certains mécaniciens, qui traitent leur robuste 30-chevaux comme une petite fille chétive et n’emploient pour elle que de l’huile de foie de morue.
Albert était toujours prêt à marcher. Il répondait gentiment aux questions. Mais il parlait peu. Il devait avoir dans la tête et dans le cœur une grande passion. Chaque fois que l’on s’arrêtait dans un bourg, il se précipitait chez le marchand de cartes postales, puis au bureau de poste. Il couvrait de phrases ardentes non seulement la partie réservée à la correspondance, mais encore, du côté de l’image, tout le ciel des paysages, l’eau des rivières et les murs blancs des maisons.
Ces préoccupations sentimentales d’Albert n’avaient rien de déplaisant. Nous le considérions avec sympathie, en prenant parfois en pitié son visage un peu triste.
Malheureusement, conformément à une théorie médicale très en faveur dans le peuple, le mal d’amour d’Albert entraîna un mal de dents. Il souffrit pendant trois nuits (au point de ne pas fermer l’œil). Il voulut à toutes forces continuer son service. J’essayai de l’en dissuader, par bonté d’âme, et aussi par un autre sentiment que je sentis poindre en moi un après-midi; j’étais assis à côté de lui sur le siège, et il me confia qu’à certains moments il avait tellement mal qu’il ne voyait plus clair... Nous allions à ce moment-là à quarante-huit à l’heure, sur une route bordée d’arbres solides.
Je rapportai ce propos le soir même au conseil de famille, et l’on décida d’urgence que dès le lendemain matin Albert serait conduit, ou plutôt se conduirait chez un dentiste de Rouen. Deux d’entre nous furent désignés pour l’accompagner, et je me vois toujours dans cette rue de Rouen, sur le trottoir, auprès de l’auto, qui semblait en panne, devant une maison où au deuxième étage, un dentiste américain réparait notre organe essentiel...
ALLER ET RETOUR
--Une première pour Saint-Guillaume-en-Caux!
--Une première simple?
--Oui, aller seulement.
--Voilà, Monsieur. Deux francs quarante.
--... Deux premières pour Saint-Guillaume-en-Caux!
--Tiens! Monsieur et Madame Bardumeux! C’est vous qui étiez derrière moi! Si je m’attendais à vous trouver à Rouen! Et vous allez comme nous à Saint-Guillaumne?
--Mais oui, Monsieur Poulard. Nous sommes aux environs de Rouen depuis trois semaines, chez des amis. Et nous allons passer l’après-midi de ce dimanche à Saint-Guillaume, probablement dans la maison où vous allez.
--Chez les Petitgrand?
--Chez les Petitgrand... Mais ne restons pas là à causer. Nous gênons la circulation. Et je crois que le train est formé et que nous pouvons aller nous installer... C’est par là... Tenez, Monsieur Poulard, voilà un excellent compartiment de milieu où il n’y a personne.
--Madame Bardumeux préfère aller en avant ou en arrière?
--En avant, en avant.
--Dans ce cas, prenez ce coin. Vous n’aurez pas le soleil... Ah! il fait bon être assis! Est-ce que nous allons trouver une grande société chez les Petitgrand?
--Je ne pense pas. Nous ne serons que trois invités. Mᵐᵉ Petitgrand l’a écrit à ma femme. Ce qui me donne à penser qu’ils nous feront faire une promenade dans leur automobile, et qu’en tout cas, très probablement, ils nous ramèneront à Rouen. C’est même pour ça que je n’ai pas pris de billets de retour.
--Tiens! j’ai eu la même idée! Je n’ai pas profité de la réduction, parce que j’ai pensé que les Petitgrand nous ramèneraient en auto et que notre retour serait perdu.
--Ils ont une très belle automobile...
--Oh! très belle, Madame, vingt-quatre chevaux. Je l’ai vue l’autre jour à Rouen. Petitgrand m’a dit qu’elle était excellente.
--Ce sont des gens très gentils. Ils ne savent pas quoi faire pour être agréables à leurs amis. C’est vraiment très aimable à eux d’avoir songé à me dire de venir. Ils ont su indirectement que j’étais à Rouen. Ils m’ont invité l’autre jour pour le premier dimanche.
--C’est comme nous. Il a rencontré mon mari il y a quelques jours à la gare de Rouen. Il l’a invité tout de suite. Petitgrand n’est pas libre en semaine. Il est très tenu à Paris pour affaires. Il vient à Saint-Guillaume du samedi au lundi.
--Ses affaires, je crois, vont très bien?
--Oh! très bien! C’est un homme intelligent. Mon mari l’a vu à l’œuvre. D’ailleurs, pour que ces gens-là se paient une vingt-quatre chevaux!
--On tient facilement six dans la leur, avec le mécanicien. Et c’est une voiture fermée?
--Oui, Madame, une voiture fermée.
--Heureusement, parce que moi, avec mes névralgies, mon mari ne me laisserait pas monter dans une voiture découverte. Et puis, je n’aurais aucun agrément à me décoiffer et à recevoir la poussière. Tandis que, dans une voiture fermée, c’est vraiment un plaisir exquis. Oh! je me réjouis beaucoup, beaucoup, de faire cette promenade en auto. Et la route est bonne de Saint-Guillaume à Rouen?
--Parfaite. Ce sera une délicieuse promenade, surtout avec les Petitgrand. Petitgrand est un vrai causeur...
--Sa femme n’est pas sotte non plus. Nous nous sommes connues jeunes filles. C’est une personne fort distinguée. Vous savez qu’elle est excellente musicienne.
--Ah! je ne savais pas.
--J’espère que vous allez en juger. C’est la perfection.
· · ·
--Trois premières aller simple pour Rouen... Je prends les billets, Bardumeux.
--Oui, je vais vous rendre ça. Mais dépêchez-vous, le train est en gare. Viens vite, Agathe. Venez, Poulard... Au revoir, Petitgrand, au revoir...
--A bientôt. Maintenant que vous savez le chemin...
--Certainement, certainement...
--Rouen, en voiture!...
--Dépêche-toi, Agathe, dépêche-toi. Voilà trois places dans ce compartiment.
--Il n’était que temps. C’est terrible de monter comme ça dans un train en marche.
--C’est Petitgrand qui nous a retardés. Il vient nous reconduire à la gare en pantoufles. Il n’avançait pas. Il y a encore bien quinze cents mètres de la gare chez lui.
--Eh bien! Qu’est-ce que vous dites de ça, Bardumeux?
--Sans commentaires!
--Qu’est-ce que vous dites de la visite à l’auto, dans la remise? Qu’est-ce qu’ils ont fait de leur auto? Est-ce qu’il y avait quelque chose de cassé?
--Non, le mécanicien m’a dit qu’elle était en excellent état.
--Alors, quoi? Ils ne s’en servent pas?
--Non, ils la montrent. Ils font une petite exposition.
--Moi, pendant que j’étais avec Irma Petitgrand, qui me rasait à me faire voir ses poules, j’attendais de minute en minute qu’on parle de la promenade... Quand ils ont dit qu’ils allaient nous reconduire, j’ai cru que ça y était.
--Moi aussi. Et Bardumeux aussi. Mais il s’agissait de nous reconduire à la gare, seulement, et à pied.
--Ni lui ni Irma, mon excellente amie, n’ont eu l’idée que ça nous amuserait d’aller en auto.
--Comment! Ils n’en ont pas eu l’idée! Ils en ont eu l’idée parfaitement. Ils n’ont pas voulu, voilà tout!
--Mais enfin, monsieur Poulard, concevez-vous cela?
--Ce sont des gens qui ne veulent pas dépenser d’essence, tout simplement.
--Quelques francs d’essence!
--Quelques francs d’essence, Madame, c’est quelques francs! Ce n’est pas comme le monsieur qui a une voiture avec un cheval. Son cheval, qu’il sorte ou qu’il ne sorte pas, mange de l’avoine. Mais la voiture ne mange de l’essence que lorsqu’on la sort. Alors, au moment de sortir, ils y regardent à deux fois. Ils pensent à ce qu’ils dépenseront comme essence, comme huile à graisser, comme usure de pneus. Ils pensent aussi aux risques de crevaisons. Alors, comme ils ont suffisamment épaté l’invité en lui montrant la voiture dans la remise, ils préfèrent le distraire d’une façon moins coûteuse.
--En lui jouant du piano?
--Oui, Madame, croyez-vous qu’on nous a gâtés! Ah! ils ménagent leur voiture, mais ils ne ménagent pas leur piano! Deux heures, montre en main, de Schumann, de Beethoven, de Grieg! C’est une bonne musicienne, il n’y a pas d’erreur. Nous le savons. Nous avons fait cinquante-deux kilomètres aller et retour pour le constater. Deux heures de musique, sans repos! Il est vrai que pendant qu’on entendait la femme on avait cette consolation qu’on n’entendait pas le mari avec ses histoires d’économie politique! Il veut faire croire qu’il est un grand financier. Ça fait partie de son programme d’épate!.. Je ne sais pas si ses belles théories l’ont conduit à la fortune.
--Pourtant son auto...
--Ah! Madame! si tous les gens qui ont des automobiles étaient riches!
--Alors, vous croyez que cette automobile...
--Oh! je ne dis rien, je ne dis rien! Mais je voudrais bien voir la facture acquittée...
DANS LE TRAIN
On ne m’a pas adressé, à moi, le questionnaire de l’Auto. On ne m’a pas demandé quelle voiture j’utilisais pour aller dans Paris, et quelle voiture pour les excursions à la campagne, si je préférais l’auto au train pour les longs voyages, si je regardais le paysage, si je conduisais moi-même...
J’avais pourtant sur tous ces points des réponses bien préparées.
A Paris, j’ai un certain nombre d’automobiles à ma disposition. Elles stationnent en face du Grand Hôtel, sur le boulevard des Capucines. J’aime mieux les laisser là que devant ma porte, parce que les frais de stationnement seraient un peu trop considérables. Voyez-vous quinze automobiles devant chez moi, avec leurs petits drapeaux baissés et leurs cadrans au bleu?
Je ne défends pas à mes mécaniciens de mettre mes voitures à la disposition d’autres personnes, et je trouve tout naturel que ces personnes leur remettent de petites sommes.
A la campagne, j’emploie des voitures plus fortes. Leur puissance et leur marque changent suivant les pays. Ainsi, chez mon ami Jos, aux environs de Caen, je me sers habituellement d’une 40-chevaux. Chez mon ami Lucien, aux environs d’Honfleur, j’ai une 30-chevaux. Je ne trimballe pas mes voitures d’un endroit dans un autre. Je les laisse chez mes amis, et je leur permets de s’en servir, même quand je ne suis pas là, à charge pour eux de payer l’essence, le mécanicien, l’impôt, les diverses petites réparations, voire le prix d’achat du châssis, de la carrosserie et des accessoires. J’ai adopté cette petite combinaison pour les mettre à leur aise.
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Si je regarde le paysage? Mais, tout le temps, inlassablement, sans désemparer. Et c’est même une des raisons qui font que je m’abstiens de conduire. Une autre de ces raisons, c’est que mes compagnons de voyage me prient doucement de ne pas me mettre au volant, en ajoutant que si je m’y installe nonobstant leurs prières, ils auront le regret de quitter la voiture et de m’en faire descendre moi-même. Ces gens-là ont une mesquine horreur de l’imprévu!
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Pour les longs voyages, je m’en tiens au chemin de fer, malgré certains inconvénients, la nécessité de se trouver à une heure fixe à un endroit donné, et toutes sortes de petites formalités vexatoires, telles que celle du billet. Comment la science moderne, qui a fait tant de choses, qui a perfectionné l’éclairage des trains, supprimé les trépidations, comment a-t-elle pu laisser subsister cette barbarie du billet! Voilà qui gâte toutes les prévenances des Compagnies!
Sans cette odieuse formalité, un voyage en chemin de fer serait presque une partie de plaisir. Les compartiments ne sont plus, comme au temps jadis, de ces prisons cahotées, tapissées d’un drap poussiéreux et qui sentait la houille. Les enfants aiment les voyages, n’est-ce pas? Hé bien, quand j’étais petit, je considérais un voyage en chemin de fer comme un supplice classé, qui m’effrayait autant que la perspective de mettre des bottines neuves, de me faire couper les cheveux, ou de prendre un bain.
Et puis, à cette époque, dans le train, on ne voyait rien. A travers le petit cadre des vitres, même quand le temps n’était pas trop brumeux, on n’apercevait que les montées et descentes monotones des fils télégraphiques. Maintenant, en se promenant dans les couloirs, on a vue sur de vastes échappées de pays. Je sais bien qu’on est souvent gêné par les talus qui se font un malin plaisir de se soulever brusquement, afin de nous masquer le paysage. Je sais bien que les trains de marchandises se livrent aussi à ce genre de sport. Ils passent toujours au moment où vous regardez au dehors. Vous vous détournez avec dépit... Le train, pour vous aguicher à nouveau, fait passer deux ou trois plates-formes, puis vous bouche la vue à nouveau avec ses hauts wagons sombres. Mais enfin, tout de même, les trains de marchandises ne sont pas éternels, et il y a des moments où l’on peut voir quelque chose. On peut faire du tourisme sur les voies ferrées.
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Ce qu’il faut regretter pourtant, de la vieille époque, c’est le compagnon de voyage. Dans les wagons-couloirs, le monsieur inconnu que le hasard a placé dans notre compartiment n’est pas lié à nous comme jadis. Il peut sortir, s’en aller vagabonder dans le couloir. Il nous quitte ou nous le quittons pendant une heure ou deux, pour gagner le wagon-restaurant. Dans les anciens compartiments, la vie de ce quidam était pour une demi-journée ou une journée mêlée à la vôtre... Il y avait une période de défiance et d’attente. On commençait par ne pas se regarder, par se mépriser, avec la rancune d’une intrusion réciproque. Puis, l’instinct de sociabilité faisait son œuvre. On ramassait un paquet tombé, on prêtait obligeamment une gazette. Puis la glace de la discrétion fondait peu à peu... L’inconnu nous dévoilait sa vie, son nom, nous parlait de ses relations, et après le déjeuner au buffet, nous remettait sa carte de visite et des lettres de recommandation pour ses amis influents.
Aujourd’hui, dans le wagon moderne, avec cette portière toujours ouverte sur le couloir et sur la liberté, on se regarde parfois, on s’observe, on se parle beaucoup moins. C’est un plaisir d’un autre ordre. De vivantes devinettes sont en face de nous. Il faut nous aider de différents indices, examiner les vêtements, les décorations, les livres, les journaux, les initiales gravées sur les sacs de voyage...
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Quelquefois, ces énigmes ne nous donnent jamais leur solution; ce ne sont pas celles qui nous laissent le souvenir le moins curieux.
Deux personnages étranges étaient assis en face de moi, deux très vieux vieillards. Ils étaient déjà installés, quand, arrivant au dernier moment, j’étais entré dans leur compartiment à toute vitesse. J’étais essoufflé, j’avais les yeux troubles, j’étais tout ému à l’idée que j’aurais pu manquer le train... Ce ne fut qu’au bout d’un instant que je songeai à regarder ces deux octogénaires, qui venaient de je ne sais où et s’en allaient je n’ai jamais su où...
C’étaient peut-être le frère et la sœur. C’étaient peut-être le mari et la femme, devenus absolument semblables à force de vivre ensemble.
Presque glabres, coiffés d’une toque de soie qui ne laissait voir aucun cheveu, vêtus de douillettes noires qui descendaient jusque sur leurs bottines d’étoffe, ils étaient vraiment tout pareils, et il eût été impossible de dire quelle était la femme, et quel était l’homme, si la femme n’avait gardé ses moustaches...
ARGAN CHAUFFEUR
Le Malade imaginaire avait ceci de bon que constamment il se croyait malade. Il ne sortait jamais de chez lui, et sa neurasthénie ne sévissait que sur son entourage.
Nous avons de nos jours des Argans intermittents, qui ne se croient malades que par accès. Mais leurs accès les prennent n’importe où, au théâtre, au café, en automobile.
Un des derniers Argans que j’aie connus--j’en ai connu des légions--était un gaillard rondelet, orné d’une belle barbe blonde, et respirant la plus parfaite santé. Ce portrait physique est d’ailleurs indifférent, car ce genre de neurasthénie n’est jamais révélé par l’apparence extérieure de l’individu, lequel peut être grand ou petit, gros ou mince.
Le jour où nous arrangeâmes cette partie d’auto, Argan était dans une période d’accalmie. Aussi nous demanda-t-il avec empressement d’être des nôtres. La plupart du temps, on ne peut pas l’avoir, parce qu’il a mal à la gorge (c’est-à-dire une crainte, une quasi-certitude de diphtérie), ou mal au ventre (le cancer probable), ou des oppressions (angine de poitrine imminente). Ces symptômes sont plus ou moins ceux des maladies qu’il prévoit: il n’a qu’une science de la médecine incomplète, évitant autant qu’il peut d’entrer dans un volume de médecine, d’où il ressortirait contaminé par mille appréhensions diverses.
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Nous étions arrivés pour déjeuner à onze heures dans un restaurant d’une toute petite ville de l’Yonne. Repas appétissant, auquel nous fîmes tous honneur, à l’exception toutefois de notre ami, qui, vous le pensez bien, suit toujours un régime compliqué.
Il lui fallut de la viande hachée, des légumes sans beurre, du pain grillé. Il ne fut pas question de boire de l’eau du pays, ni même de l’eau minérale, qui pouvait être falsifiée. Il se fit apporter des feuilles de thé et une lampe à esprit de vin, où il fit bouillir de l’eau lui-même. Le thé une fois fait, comme la théière, selon une vieille tradition, fonctionnait mal, il renversa sur la nappe une bonne partie du liquide bouillant, inondant le pain de ses voisins. On protesta, mais il rejeta toute la faute sur cette sacrée théière, d’où le thé ne coulait pas tout d’abord, puis s’échappait, l’instant d’après, à flots torrentueux.
S’étant occupé de sa propre alimentation, il ne se fit pas faute ensuite de critiquer la nôtre, nous prédisant toutes sortes de malheurs, parce que nous mangions des concombres, puis du cresson, arrosé, nous dit-il, avec des eaux empoisonnées.
Nous n’attachions pas d’importance à ces prédictions sinistres; mais il est agaçant tout de même, pendant que l’on mange, d’avoir en face de soi un conférencier qui analyse votre nourriture et commente votre façon de manger.
--Ah! que je suis content, ne cessait-il de répéter, en s’installant dans la voiture, ah! que je suis content de n’avoir pas mangé de vos terribles concombres et de votre sale cresson...
· · ·
--Voulez-vous dire au mécanicien d’arrêter pendant un instant?
J’étais placé sur le siège et je me retournai... Je vis notre ami Argan très pâle et très agité. Je priai immédiatement le mécanicien de stopper, ce qu’il fit d’assez mauvaise grâce, car la voiture allait remarquablement.
L’auto arrêtée, Argan descendit, puis, sans mot dire, il alla s’étendre sur l’herbe, de tout son long.
Nous descendîmes également, et nous l’entourâmes, assez effrayés.
--Qu’y a-t-il?
--Il y a... que j’ai l’appendicite!
Nous connaissions Argan, et ce n’était pas la première alerte qu’il soulevait dans notre petit groupe. Mais, quoi? cela pouvait être vrai. Et cette déclaration était d’autant plus impressionnante qu’il était assez pâle et avait les yeux un peu troubles.
--Écoutez, nous dit-il à demi-voix. Penchez-vous pour que je puisse vous parler tout doucement, sans faire aucun effort. Il faut aller me chercher un médecin dans la prochaine ville, et me le ramener ici...
--Ne serait-il pas plus simple de te transporter doucement dans l’auto?...
--Vous êtes fous!... Quand on a une crise d’appendicite, il faut garder l’immobilité absolue...
... L’un de vous va rester près de moi, ajouta-t-il en me désignant. Les autres vont chercher un docteur, et me le ramener.
--Je suis certain, m’écriai-je (sans en être certain) que vous n’avez pas l’appendicite... Mais je suppose que vous l’ayez, et qu’on vous opère; on ne vous opérera pas là, sur le chemin... Et d’ailleurs, je ne sais pas si l’on va trouver un médecin qui soit capable de vous opérer...
--Il sera en tout cas capable de m’examiner. Peut-être ma maladie n’est-elle pas l’appendicite, mais une typhlite, ou une attaque de choléra, ou une manifestation de cancer... Oh! mon Dieu! mon Dieu! dépêchez-vous. Nous perdons un temps précieux...
La voiture partit. Je restai seul avec Argan, toujours étendu au bord du fossé. Il geignait doucement...
--Si j’ai l’appendicite, dit-il d’une voix entrecoupée, on me... portera... jusqu’à la... prochaine ville... dans une civière... Il y a bien un hôpital... J’espère qu’on aura... le temps... de faire venir un chirurgien... de Paris...
Puis il ferma les yeux. J’étais un peu effrayé. Mais je m’aperçus, au bout d’un instant, qu’il dormait, avec une respiration bien régulière...
Le temps ne passait pas vite. J’ai su plus tard qu’ils avaient eu beaucoup de mal à ramener un docteur. Le médecin du petit bourg où ils s’arrêtèrent tout d’abord était en course dans la campagne, et il avait fallu lui donner la chasse. On le ramena de chez un laboureur qui souffrait d’une entorse, et dont il était en train de masser le pied.
Quelques minutes avant leur retour, Argan se réveilla....
--Ah! gémit-il, j’ai le cœur barbouillé... Et comme je regrette de n’avoir pas mangé de concombres. Au moins, je me dirais que c’est ça...
--Comment va votre ventre?
--... Peut-être mieux... répondit-il après une légère hésitation. La douleur s’est faite plus sourde... Mais je n’ose encore rien dire...
Je fus persuadé à ce moment qu’il n’avait rien du tout. Et je commençai à le regarder avec une certaine hostilité.
Le docteur était un homme à face rude, moustachu et grimaçant. Il descendit de l’auto avec autorité et se rendit droit au malade.
Argan ouvrit son pantalon, retroussa sa chemise et nous aperçûmes un ventre imposant, rebondi et tranquille... Mais il y a de ces ventres tranquilles qui recèlent les pires cataclysmes intérieurs...
Le docteur posa deux doigts entre le nombril et la hanche droite... Argan poussa un cri émouvant...
--Je vous ai fait mal? dit le docteur.
--Non, dit Argan un peu penaud; seulement, j’ai eu tellement peur que vous me fassiez mal à cet endroit-là que j’ai crié par angoisse.
Le docteur appuya plus fort...
--Aucune sensibilité, déclara-t-il. Vous n’avez rien. Un léger froid... ou quelque gaz...
Argan se rhabilla et se releva. Il prit un air grave, un peu triste, pour ne pas montrer sa joie, au milieu du froid silence de ses compagnons...
UN INVITÉ
On se demanda cette année-là, au château de Gerbeville, si l’on allait inviter Robardet. On avait invité à trois ou quatre reprises des gens devant lui, et il était bien difficile de ne rien lui dire... On décida de lui écrire un petit mot pas très engageant; on lui disait qu’on était installé du côté de Pont-l’Evêque, et que, s’il passait par là, il serait sûr de trouver de bons amis au château de Gerbeville... Et la lettre partie, on pensa qu’on n’avait peut-être pas été assez gentil, et qu’il allait regarder cette proposition comme une dérobade. Mais ces craintes furent dissipées et firent place d’ailleurs à d’autres craintes, au reçu d’une dépêche de Robardet disant qu’il arriverait le surlendemain pour quelques jours... («Quelques» est un adjectif terriblement indéfini!)
Justement mon cousin Guillaume, le châtelain de Gerbeville, partait pour Paris pour aller chercher une magnifique cinquante-chevaux avec laquelle nous nous proposions de faire mainte excursion dans le pays.
Guillaume est un garçon de très bonne humeur; il prit la défense de Robardet.
C’était, dit-il, un compagnon parfois un peu discoureur et un peu pédant, mais, en somme, il avait de bons côtés et n’était pas aussi envahissant que nous avions l’air de le croire...
S’il dit «quelques jours», c’est pour ne pas nous désobliger, mais il restera deux jours au plus.
Il écrivit sur-le-champ à Robardet qu’il allait à Paris, qu’il comptait revenir à Gerbeville en auto, et qu’il le ramènerait avec lui s’il le voulait bien.
Nous pensions que Robardet accepterait la proposition, non pas qu’il eût affiché un goût spécial pour l’automobile, mais parce qu’il détestait le chemin de fer et particulièrement cette formalité qui consistait à échanger un ou deux louis d’or contre cet exigu morceau de carton que délivrent les préposés.
Guillaume partit donc pour Paris. Il retrouva là-bas Robardet, et tous deux prirent rendez-vous au garage, pour se mettre en route à neuf heures du matin.
· · ·
La voiture était encore chez le carrossier; on l’avait promise pour le matin à sept heures. A neuf heures précises, Robardet arriva au garage, accompagné d’une malle considérable et embusqué derrière des lunettes noires, grosses comme des lanternes. Guillaume vint cinq minutes après. La voiture n’était pas encore revenue de chez le carrossier, mais elle était en route... elle arrivait sur le camion... elle serait là dans cinq minutes, dit le directeur du garage. Il tira sa montre, pour donner quelque valeur à ses pronostics, purement arbitraires d’ailleurs...
La voiture arriva deux heures et demie plus tard. Pendant qu’on la déchargeait avec beaucoup de précautions, Robardet dit à Guillaume:
--Vous feriez bien de manger un morceau, puisqu’il est l’heure de déjeuner...
Il ne dit pas: «Nous ferions bien», il a le sentiment des nuances.
Et il a aussi des principes: il ne faut jamais inviter à déjeuner l’ami qui vous a à son bord. On a l’air de ne pas vouloir rester son obligé... C’est presque indélicat.
Ils allèrent dans un restaurant des Champs-Elysées. Robardet évita de prendre la carte en main et de commander le menu, mais il donna des conseils.
Après le déjeuner, les deux amis se rendirent en hâte au garage, où l’imposante cinquante-chevaux à six places, toute neuve, semblait les attendre pour partir... Mais en s’approchant ils virent qu’elle n’avait que trois roues et reposait en partie sur un cric, ce qui ne laissa pas de les inquiéter, d’autant que le garage était absolument désert et qu’on ne savait pas ce qu’était devenu le mécanicien.
Au bout de quelque temps un jeune ajusteur, vêtu de toile bleue, passa nonchalamment sous le hall et voulut bien leur expliquer qu’une des roues était à l’atelier... Elle tournait mal, et la fusée avait besoin d’un coup de lime. Il ajoutait que cela durerait un quart d’heure. Puis il s’éloigna, en rêvant.
Deux heures après, l’auto était toujours sur ses trois roues. De l’avis des gens compétents, il vaut mieux ne pas s’embarquer sans la quatrième roue, dont l’absence compromet gravement l’équilibre de la voiture (étant donné surtout que, pour se mettre en marche, on préfère retirer le cric...).
Enfin, vers quatre heures, deux ouvriers entrèrent sous le hall, en poussant devant eux la roue, comme un lourd cerceau. L’un des ouvriers prit dans un pot de fer une espèce de confiture jaunâtre; il prenait ça à pleines mains comme un enfant mal élevé. Puis il fourrait cette confiture tout autour de la fusée... Enfin il mit la roue en place avec de grandes précautions. Il semblait que tout fût terminé. Mais ces ouvriers étaient enragés de précision; ils tirèrent des mètres en cuivre de leur poche, se mirent à mesurer l’écartement des roues, à serrer et à desserrer les écrous de la barre de direction, dans une folie de minuties que Guillaume et Robardet arrivaient difficilement à comprendre.
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Cependant, depuis pas mal de temps déjà le soleil avait déserté les vitres du hall. Il s’en allait vers l’Occident, en prenant sur la voiture une avance considérable.
Guillaume se demandait s’il était sage de partir, étant donné qu’on ne se mettrait guère en route avant six ou sept heures. Mais Robardet lui persuada que la marche de nuit était bien préférable... Il avait quitté son petit appartement, sa malle était faite et il ne se souciait pas de passer une nuit à l’hôtel.
Enfin il arrive toujours un moment où une réparation est terminée. C’est à la minute où l’on n’y pense plus, où l’on en a pris son parti. Les voyageurs furent invités à s’installer, et la voiture, dont les quatre roues semblaient tourner comme par enchantement, quitta victorieusement le hall, gagna la porte du Bois, puis Saint-Germain, puis la route de Quarante-Sous.
Robardet était joyeux. Guillaume pensait: «Pourvu que tout aille bien!»
Robardet s’était emparé d’un plan immense dont il suivait les lignes rouges. Guillaume, qui sait cependant lire les plans, n’avait point osé, impressionné par son autorité, lui retirer ses fonctions.
La bonne route n’est malheureusement teinte en rouge que sur le plan. Dans la réalité elle est blanche comme les autres. Par deux fois Robardet envoya le mécanicien dans une direction qui n’était pas celle qu’il fallait, ce qui donna l’occasion de vérifier l’excellence de la marche arrière.
Après avoir dîné à Evreux, on repartit, phares allumés, dans la nuit. Guillaume, qui n’avait jamais voyagé après neuf heures du soir, n’était pas tranquille, d’autant qu’à partir de Lisieux on devait prendre des petits chemins pour arriver à Gerbeville et qu’il était peu probable que la science topographique de Robardet se perfectionnât dans l’obscurité...
La lampe électrique allumée dans la voiture projettait assez de lueur pour qu’on pût examiner le plan. Robardet donnait fidèlement les instructions au mécanicien... Mais il les donnait toujours un peu tard et disait: «A droite! à droite!» quand on s’était déjà engagé sur la route de gauche.
Guillaume était un peu inquiet. Il se demandait comment tout cela allait finir...
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Cela finit de la façon la plus simple du monde:
A un tournant du chemin, la voiture alla dans une barrière, qu’elle coucha sous elle, pendant que le lecteur du plan annonçait:
--Un passage à niveau!
Il ne se trompait pas. C’était bien un passage à niveau...
La cinquante-chevaux alla donner contre un petit mur qui se trouvait de l’autre côté de la voie. On entendit un fracas terrible...: les phares, brisés, s’éteignirent... Quelques instants après l’homme du passage à niveau arriva avec une lanterne--car les gardiens des passages à niveau ont toujours des lanternes allumées à côté de leur lit, afin d’arriver en toute hâte auprès des chauffeurs blessés qui sont venus heurter, la nuit, les passages à niveau dépourvus de lanternes.
On réussit à faire sortir la voiture de la voie et à la mener sur la route. La barre de direction était complètement faussée, mais avec beaucoup de précautions ils purent parcourir à six à l’heure les douze kilomètres qui les séparaient de Gerbeville.
Guillaume ne disait rien. Le chauffeur était sombre. Robardet gardait la sérénité d’un homme vraiment fort...
On arriva à Gerbeville à trois heures du matin. Tout le monde était couché. A la lueur d’une triste lanterne le mécanicien examina les blessures de la voiture: quinze jours de traitement au garage et chez le carrossier. Pendant ces deux semaines on pourrait se distraire en faisant des excursions aux environs, à pied, ou en louant des voitures à âne, ou bien encore en allant chercher à plusieurs kilomètres un train qui, deux fois par jour, venait troubler la tranquillité d’une petite gare.
--C’est, disait Robardet, un peu de ma faute, si tout cela est arrivé.
--Mais non, dit poliment Guillaume.
--Mais si, dit Robardet. En tous cas, après cet accident, où nous avons couru ensemble un si grand péril, je ne peux plus vous quitter comme ça. Je reste avec vous toute la saison.
ÉCLUSES ET BARRIÈRES
L’Auto nous dépeignait, il y a quelques semaines, d’une façon vraiment saisissante, les difficultés que peut avoir un malheureux chauffeur désireux de sortir de Paris. Il est certain que si nous avons la guerre, et si une armée d’autos étrangères arrive malheureusement à envahir le territoire, la sécurité de Paris ne sera pas menacée. Mieux que des ponts-levis et des fossés, les caniveaux de la banlieue et les pavés infranchissables défendront la Ville-Lumière. D’autant que même si les autos ennemies arrivaient à passer les portes de Paris, elles seraient arrêtées dès les premiers tours de roues par les difficultés encore plus inouïes qu’elles rencontreraient à l’intérieur de nos murailles. Et, comme elles n’auraient pas le merveilleux entraînement des taxi-autos et des taxi-hippos de chez nous, elles ne tarderaient pas à culbuter dans les palissades, chaussées dépavées, tranchées, monticules de sable, que les Vaubans de la voirie ont disposés habilement dans les moindres artères.
Ces précautions n’ont pas été prises uniquement en vue d’une invasion étrangère, mais aussi pour régler et endiguer l’impétueux torrent de la circulation parisienne. Un jour, on s’est aperçu que de fragiles sergents de ville ne suffisaient plus, et que leur bâton blanc n’avait plus que la force souvent précaire d’un emblème. Alors on a créé, notamment sur les grands boulevards, des espèces d’écluses. C’est surtout, je crois, contre les autos, jugées trop puissantes, que ces sages mesures ont été prises. Qu’on pût aller de la Madeleine à la Porte Saint-Martin à la vitesse de vingt kilomètres à l’heure, voilà qui était inadmissible. Le système des écluses s’imposait, pour réduire considérablement cette allure et pour rétablir une égalité démocratique entre le véhicule le plus doué de force et le piéton le moins favorisé (soit le vieillard goutteux ou la jeune fille convalescente). Sur les boulevards, la tâche de l’administration se trouvait simplifiée par l’abondance même des véhicules dans la voie principale et dans les artères de croisement. Il suffisait, à certains endroits, d’organiser quelque resserrement de voie, quelque ingénieux défilé des Thermopyles, pour obtenir sur lesdits boulevards cet imposant stationnement, ces cortèges immobilisés comme sur les tableaux de triomphe, enfin ces glorieux encombrements dont Paris a le monopole. Les heures passent, le soleil décrit un orbe majestueux, cependant que, sur les cadrans des taximètres, des totaux ruineux s’accroissent sans cesse, par petites secousses sismiques. Les cochers et les chauffeurs les ont mis en effet au tarif horokilométrique, d’après une théorie sans doute discutable, mais qu’il est souvent malaisé de discuter.
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Les travaux du Métro, que l’on considère avec plus de patience, ne suffiraient pas à entraver la circulation. Aux endroits où le Métro ne doit pas passer, il faut trouver des prétextes pour barrer des rues. Ces prétextes, le pavé de bois ou l’asphalte les fournissent à chaque instant. Mais il s’agit pour le service des travaux de ne point procéder au hasard. L’ingéniosité consiste à barrer en même temps deux rues parallèles, de façon à empêcher les débouchés possibles, et à obliger les malheureux taxis errants à mille détours, au bout desquels un écriteau inopiné se dresse, qui les oblige à rebrousser chemin. Et ainsi la marche d’un fiacre à travers les rues ressemble un peu à la marche du pion dans ce petit jeu qui se joue sur un damier et qui s’appelle le chat et la souris. Dans un dédale savamment combiné, autos, victorias à chevaux, voitures de laitiers, omnibus, vélos, motocyclettes, vont, viennent, stagnent, reculent, cherchent, s’effarent et gémissent, pendant que le service de la voirie sourit cruellement, tel le Minotaure.
Le plus curieux, c’est que dans ces rues barrées pour cause de travaux, on voit rarement des travailleurs. La voie est déserte, la croûte d’asphalte est enlevée par endroits et des morceaux de tarte en bitume sec gisent sur la chaussée. Mais on n’aperçoit aucun ouvrier, et la note d’animation n’est donnée que par d’agiles commerçants ambulants, qui vendent des porte-monnaie, de la poudre pour les cuivres, des appareils à découper artistement les légumes ou de gaies petites manivelles destinées à fouetter la crème Chantilly. Assurément, ce n’est pas uniquement pour aider au développement de ces industries qu’on arrête brusquement la vie roulante de nos rues et de nos faubourgs; est-ce au moins pour donner à nos concierges, privés de villégiature, l’illusion d’une paix champêtre?
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Il n’y a qu’une catégorie de rues qui puissent être assurées de n’être jamais barrées; ce sont les rues détériorées et qui, par leur mauvais état naturel, rendent inutile la création d’obstacles factices. Telle l’avenue de Villiers à certains endroits, entre la place Malesherbes et la rue Cardinet. Quel démon perfide, habile sculpteur sur pavé de bois, a creusé ces ornières compliquées, fait saillir ces exhaussements soudains, combiné ces petites banquettes et ces douves imprévues? L’autre nuit, une auto qui passait là-dedans se sépara d’une de ses roues. La voiture avait semblé tout à coup s’enfoncer dans la terre, et ses passagers, en même temps, avaient aperçu la roue d’avant de droite qui roulait toute seule, à quelques mètres sur la gauche, ivre de liberté. Pendant qu’un des chauffeurs était allé chercher du secours, l’autre, un monsieur barbu et respectable, était resté en surveillance auprès de la voiture, et, tout fier d’avoir été d’un accident, donnait complaisamment des détails à tous les passants curieux qui faisaient cercle autour de l’auto désemparée. Des gentlemen attardés, des garçons de café rentrant au logis et de tranquilles apaches assistaient à ce cours du soir pour adultes. Seuls, les agents cyclistes ne s’arrêtaient pas; car les agents cyclistes ne sont préoccupés que de guetter les voitures en vitesse, et les accidents ne les intéressent point; ils passent, sans daigner les voir, devant les voitures en carafe, et méprisent d’une façon générale l’immobilité, cet excès de lenteur.
LES RÊVEURS
Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand je vais en auto et que je suis installé sur le siège, à côté du mécanicien, il m’est impossible de distraire mes yeux du spectacle toujours renouvelé de la route. J’ai beau avoir fait cent fois le même chemin, je découvre ou je précise des coins de paysage que je n’avais jamais bien vus. Ainsi, cette route de Varaville à Cabourg, que j’ai si souvent parcourue, elle était ce matin plus jolie et autrement jolie que les autres fois. Sinueuse et calme entre les haies d’arbres qui la bordent, elle avait l’air d’une rivière (au cours très lent). Elle tournait à droite, puis brusquement à gauche, puis à droite encore, sans qu’il fût possible de savoir pourquoi. Elle était d’une gaîté silencieuse; pas pressée du tout, elle s’amusait discrètement.
Cependant notre sirène mugissait, sinistre, comme pour prévenir mille dangers. O! la voix peu enchanteresse des sirènes d’autos! J’imagine que les jolies personnes qui finissaient en queue de poisson avaient tout de même, pour entôler les navigateurs, des chants plus captivants.
Il n’y avait personne sur la route, et vraiment cette sirène insistante joignait l’inutile au désagréable. Cependant, comme le chemin, las d’avoir tourné, se décidait à filer tout droit, nous aperçûmes, à deux cents pas devant nous, une carriole qui allait son petit train, en plein milieu de la route. La sirène saisit avec joie ce léger prétexte et se mit à geindre avec véhémence.
A quoi pensent les charretiers et les paysans qui conduisent les carrioles? On les croit occupés de vils calculs: ce sont des poètes! On croit qu’ils supputent, et ils rêvent...
Quand brusquement ils entendent la sirène et la trompe, ils ont toujours l’air d’enfants réveillés en sursaut. Ils donnent un coup de guide saccadé, dirigent leur cheval droit sur le bas-côté, et cheminent tout près du fossé, d’une façon un peu inquiétante. Le temps n’est plus où ils maugréaient contre l’automobile. Non, ils sont résignés. Depuis qu’ils savent très bien qu’on n’entendra pas leurs injures, ils ont fait un grand pas vers la modération et le silence.
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Il n’y a pas qu’eux en France qui soient des rêveurs. Il suffit que certains hommes aient une tâche fixe identique pour essayer de s’en évader par les moyens les plus rapides.
Il n’est pas nécessaire d’être isolé dans de grands espaces vides, comme les pâtres chaldéens. On peut être entouré d’une foule affairée et bruyante. La Tour d’Ivoire n’a pas nécessairement des parois d’ivoire véritable. Construite par le rêve, elle est hermétiquement close et d’une solidité à toute épreuve. Ainsi les contrôleurs d’omnibus, qui sont dans les stations, m’ont toujours paru les hommes les plus indifférents aux bruits du monde, les plus détachés des préoccupations humaines, et notamment des questions de transport et de correspondances. Et quand ils demandent quelle est la personne descendue de l’impériale, c’est avec une sorte de voix de l’au-delà, mais qui n’en est pas moins autoritaire.
L’automobile, l’autobus, a un peu agité toutes ces ombres et sorti de leurs méditations toutes ces personnalités songeuses. Mais, il y a peu de mois encore, avec quelle admirable lenteur le contrôleur quittait son petit chalet tranquille pour arriver jusqu’à l’omnibus. Et tous les gens pressés qui se trouvaient dans le véhicule comprenaient tout à coup qu’ils avaient tort d’avoir tant de hâte: l’indolence du contrôleur leur donnait une leçon édifiante sur la vanité de leurs occupations.
Je n’ai vu des exemples d’un aussi beau nonchaloir que chez les conducteurs de ces voitures publiques que l’on appelle encore des diligences. Je prenais quelquefois la diligence sur une route de douze kilomètres qui séparait deux ports de mer de ma connaissance. Jamais je n’ai eu une aussi forte impression de l’esclavage, de l’esclavage éternel, sans nul espoir de rébellion. L’homme, coloré solidement et plein de moustache, qui conduisait la voiture, était l’autorité même. Denis de Syracuse, auprès de lui, eût paru un blond timide. La station qu’il faisait à mi-route devant une petite auberge se prolongeait ou s’abrégeait à son gré, durant que son chargement humain cuisait au soleil, aussi docile que des ballots de cotonnade. Qu’est devenu cet homme terrible, maintenant qu’un autobus a remplacé son asthmatique patache? Je ne puis croire qu’il se soit résigné à un autre métier, et comme les places de dictateurs et de tyrans sont rares, j’imagine qu’il a disparu brusquement des yeux du monde, englouti sans doute par la terre.
On a voulu opposer à ces champions de nonchalance, les contrôleurs d’omnibus et les conducteurs de diligences, certains employés des compagnies de chemins de fer, les préposés ou préposées aux billets dans les gares balnéaires. Et le fait est qu’il est très intéressant quand le train est en gare et va partir d’une seconde à l’autre, de voir le préposé aux billets indécis au milieu de ses petits casiers. J’en ai vu un qui préparait un petit carton manuscrit pour chaque voyageur. Je ne sais pas ce qu’il y notait, mais ça n’en finissait pas; on avait l’impression qu’il écrivait ses mémoires.
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Au fond, cette lenteur est bien une lenteur nationale. Elle est même internationale et universelle. Et le charretier rêveur que nous rencontrons sur les routes n’est qu’un échantillon pas plus spécial que les autres; seulement, les autres, nous ne les rencontrons pas.
Déjà l’automobile en a corrigé un certain nombre. Ceux-là, on les reconnaît de très loin, par la façon scrupuleuse et exagérée dont ils tiennent leur droite. Mais les autres, ceux qui n’y pensent pas, ceux qui ne se dérangent que lorsque l’auto a freiné, pourquoi errent-ils sur la gauche de la route au lieu de vaguer sur la droite?
D’après les lois du hasard, il devrait y en avoir un tiers sur la droite, un tiers sur la gauche, et le reste au milieu. Mais non, il faut qu’ils aillent tous du même et du mauvais côté.
Je connais cependant un pays où ils restent tout naturellement sur leur droite: c’est en Angleterre, où il faut prendre sa gauche.