‹ Les Véritables Entretiens de SocrateChapitre 263 sur 376 · Livre II · SOCRATE

Livre II · SOCRATE

Le courage qui trouve redoutables certaines vérités me semble petit.

Socrate — dit encore son accusateur — persuadait à ses disciples qu’il les rendait plus sages que leur père ; ainsi il détruisait en eux le respect filial.

Le respect filial consiste-t-il à croire que mon père et ma mère ont raison dans tout ce qu’ils disent et dans tout ce qu’ils font ? Si tu réponds : Oui, le respect filial est une sottise et une lâcheté dont, en effet, Socrate nous délivrait. Et, si loin que tu pousses sottise et lâcheté, comment réussiras-tu à conserver le respect filial lorsque ta mère dira le contraire de ce que dit ton père ou lorsque les actions de ton père blâmeront les actions de ta mère ?

Quelquefois Socrate rendait ses disciples moins lâchement et sottement respectueux de leurs parents que ne le veulent les lois écrites. Souvent il les rendait plus respectueux que ne l’exigent les lois écrites et la religion. Il enseignait qu’il faut aimer ses parents, les aider, les nourrir, les sauver. Mais il ne faut point croire sans examen ce que disent des hommes qui peuvent se tromper ; qui, en fait, s’ils ne sont point des sages, se trompent à peu près toujours. Et il ne faut pas leur obéir sans examen. Et il ne faut pas, sans examen, imiter tout ce qu’il font. Socrate nous affranchissait des faux jugements, que ces faux jugements vinssent de nos parents ou d’autre part. Il nous affranchissait de toute obéissance servile et de toute servile imitation. Quoi que puissent dire à ce sujet les vieillards radoteurs, les poètes comiques et les juges, Socrate avait raison.

J’ai indiqué que parfois il nous enseignait à respecter nos parents mieux que ne le demandent les vieillards radoteurs, les poètes comiques, les juges, les prêtres et les lois écrites. Il n’hésitait pas à blâmer Zeus pour la façon dont on raconte qu’il traita son père Kronos, à blâmer Kronos pour l’outrage que, d’après les poètes, il fit à son père Ouranos. Ou plutôt il ne blâmait point ces fantômes, mais il niait leur existence. Il disait :

— Dès qu’on raconte, touchant un dieu, qu’il a accompli quelque action blâmable, tu sais, par cela seul, que ce dieu n’existe point. Mais quel est le dieu personnel dont on ne conte point quelque action blâmable ?

— Tu crois donc, Socrate lui demandait-on · qu’il n’existe aucun dieu ?

— S’il existe ou non quelque dieu personnel, c’est à ta raison que tu le dois demander, non point à Socrate, à un prêtre, à un poète ou à une loi écrite.

— Mais toi, Socrate, quel est ton avis sur cette question ?

— Mon avis m’importe et ne t’importe point. C’est ce que tu penses, non ce que je pense, qui t’importe. Cependant examine ceci : une personne peut-elle être exempte de toute faute ? et un être qui n’est pas exempt de toute faute, le crois-tu vraiment divin ? Examine encore ceci : une personne n’est-elle pas nécessairement sur plusieurs choses en désaccord avec d’autres personnes ? Mais le divin peut-il être en désaccord avec lui-même ?

Je m’aperçois que mon discours s’égare. Je parlais du respect filial. Socrate en connaissait les limites. légitimes mieux que la religion ne les connaît ou que les lois écrites ne les connaissent. La religion et les lois écrites étendent trop loin ces limites d’un certain côté : elles asservissent l’esprit de l’enfant ; et elles commettent un crime contre l’enfant. Mais, d’un autre côté, elles n’étendent pas assez loin les limites de l’amour filial : elles permettent ou ordonnent au fils de véritables crimes contre son père.

Platon a raconté de façon à peu près exacte la rencontre de Socrate et du prêtre Eutyphron.

Eutyphron courait chez l’archonte-roi dénoncer son père pour impiété, quand il rencontra Socrate qui se rendait au tribunal des Héliastes pour répondre à l’accusation de Mélétos. Socrate, oubliant sa propre affaire, s’entretint longuement avec le prêtre sur ce qui est saint et sur ce qui est impie. Il semblait que les deux hommes disaient des choses générales. Mais ces choses, générales en apparence, touchaient à chaque instant au geste légal, saint et abominable qu’Eutyphron voulait accomplir. De sorte que le prêtre Eutyphron finit par renoncer à poursuivre son père. Socrate remporta en cette occasion une double victoire : il fit oublier à Eutyphron qu’Eutyphron était prêtre et citoyen, il fit souvenir Eutyphron qu’Eutyphron était homme et qu’il était fils.

D’après ses accusateurs, Socrate, parce que la loi permet au fils de lier son père convaincu de folie, affirmait que l’homme instruit a le droit de mettre l’ignorant à la chaîne.

Les accusateurs de Socrate se manifestent ici, comme en plusieurs endroits, des menteurs ridicules.

Il est vrai que quelques disciples ont tiré de certains discours de Socrate des conséquences tyranniques. Mais l’imbécile ou l’homme de mauvaise foi tirent de n’importe quel discours n’importe quelle conséquence. Et celui qui tient un discours n’est nullement responsable des conséquences absurdes et contraires à sa pensée qu’un homme de mauvaise foi ou un imbécile en peuvent tirer.

Quant à Socrate, loin d’admettre que le savant peut charger de chaînes l’ignorant, il affirmait que le signe le plus éclatant de l’ignorance c’est le désir de commander aux autres. Le fou furieux, qui commettrait peut-être un meurtre ou qui peut-être se blesserait lui-même, on est bien forcé de l’enchaîner. Mais le fou ordinaire, celui qui fut probablement ton père ; celui à qui, si tu es un bon citoyen, tu donnes souvent ton vote et à qui, si tu es un bon citoyen, tu obéis plusieurs fois par jour, celui-là, quand tu viendras à découvrir sa folie, tu ne tenteras pas de l’enchaîner ; tu tenteras, par amour pour lui, de l’éclairer. Il est probable que tu n’y réussiras point et tu te déclareras, par amour pour toi, que cet insuccès est chose indifférente.

Socrate — poursuit l’accusateur — ne se contentait pas de détruire dans l’esprit de ses disciples le respect pour leur père ; il leur enseignait à mépriser toute leur famille. Êtes-vous malades, leur disait-il, ou montez-vous sur un vaisseau ; vous ne vous adressez pas à des parents, mais vous écoutez un médecin ou vous vous laissez conduire par un pilote. Il ajoutait même qu’un ami n’est bon à rien s’il n’a aucune science et que seuls enfin méritent honneurs et confiance ceux qui savent ce qu’il importe de savoir et qui nous le peuvent enseigner. Or il avait l’art de persuader à la jeunesse que lui-même était fort sage et que personne n’avait plus que lui le talent de rendre les autres sages. Et elle croyait que tous les hommes n’étaient rien en comparaison de Socrate.

Ainsi parlaient les accusateurs. De plain pied leur bassesse connaissait le peuple et combien le peuple est envieux. Mais il est vrai que Socrate fut supérieur à tous les hommes. Et il est vrai que Socrate, qui m’a aidé à naître à la sagesse, est mon père plus que celui qui m’a précipité vers la naissance banale. Or ce que je dis, plusieurs le peuvent dire. Ceux qui le peuvent dire et le disent, je les loue deux fois : de le pouvoir dire et de le dire.

Socrate se servait d’autres expressions que les méchants lui ont reprochées avec succès devant le peuple stupide.

— Dès que la vie les a abandonnés, — disait-il — on se hâte de faire disparaître les corps de ceux mêmes qui nous furent le plus chers. Tant que nous vivons, nous aimons notre corps ; nous y coupons cependant, pour le rejeter loin de nous, ce qui est sans utilité, comme l’excès des ongles, des cheveux ou les callosités. Parfois, nous consentons à de vives douleurs pour nous défaire de certaines portions inutiles de nous-mêmes ; nous les faisons extirper ou brûler par un médecin, et nous croyons que ce service mérite salaire.

Parler ainsi, est-ce enseigner qu’il faut se faire couper en morceaux ou qu’il faut enterrer son père vivant ? Laissons aux poètes comiques et aux orateurs cet art ingénieux de ne pas comprendre.

En montrant que ce qui est sans utilité ne mérite pas d’être trouvé ou même conservé, Socrate engageait les jeunes gens à se rendre utiles. Il les avertissait, qu’à n’en rien faire, ils perdraient avec justice la tendresse même de leurs parents.

Quant à lui, il passait sa vie à se rendre utile, à faire découvrir la vérité par les jeunes gens, à diriger sur leurs erreurs et sur leurs défauts la lumière de leur conscience, à les engager à se corriger. Or il faisait ces choses gratuitement. Parce qu’il donnait des véritables biens, tous les vendeurs de faux biens le haïssaient : magistrats, orateurs, poètes mercenaires.

Afin qu’il pût tout donner, il avait réglé son corps de telle sorte qu’il n’avait presque plus de besoins. Le moindre travail suffisait à procurer le peu dont il se contentait. Il ne craignait ni le chaud ni le froid. Je lui ai toujours connu le même vieux manteau. Je me demande comment il le pouvait maintenir propre et sans trous. Il le rapiéçait par je ne sais quelle condescendance pour la foule et pour ne se point montrer fier de sa glorieuse pauvreté. Pour moi, mes vêtements déchirés crient mon mépris aux êtres préoccupés des étoffes dont ils couvrent leur leurs haillons intérieurs. Socrate me reprochait en riant de montrer à travers les trous de mon pallium mon rayonnant et juste orgueil.

Il ne prenait de nourriture qu’autant qu’il avait faim et ne se mettait pas à table avant que son estomac le demandât. Aussi les aliments les plus grossiers lui étaient une ambroisie ; le lupin amer devenait doux dans sa bouche rieuse. Parce qu’il ne buvait jamais avant d’avoir soif ou après sa soif étanchée, toute boisson lui était agréable. Il disait :

— Tu peux accueillir le vin qui se dirige vers toi ; mais, quand tu cherches à boire, cherche de l’eau.

S’il était invité à quelque festin par bienveillance non par vanité, il ne refusait point de s’y rendre. Mais il ne se livrait à aucun excès.

— Repousse — disait-il — comme autant de poisons les mets qui excitent à manger après que la faim est apaisée ; les liqueurs qui engagent à boire lorsque la soif est éteinte. Respecte en ton estomac et en ta tête deux serviteurs de ton esprit.

Il disait encore, tout souriant :

— Résiste aux charmes de Circé et reste un homme.

Car Circé — affirmait-il — n’usait, pour changer les hommes en pourceaux, d’aucun autre enchantement que l’excès du boire et du manger. Et Athéné, pour protéger Odysseus contre les puissants enchantements, lui avait donné ce charme magique : Tu cesseras de manger dès que tu n’auras plus faim ; tu cesseras de boire dès que tu n’auras plus soif.

Ainsi Socrate nous enseignait en badinant et il rendait utiles jusqu’aux plus ridicules histoires sur les dieux et les héros.

Parfois je lui disais, au sujet de certains préceptes communs :

— Ô Socrate, ce que tu enseignes en ce moment, tous le savent et peu le pratiquent. La science ne suffit donc pas à former la vertu ; il y faut encore la force.

Mais lui prétendait que, jusqu’à ce qu’elle donne la force de lui obéir, la science n’est pas encore science. Lorsque je tombe, c’est toujours parce que la lumière dans quoi je marche reste insuffisante. Je persiste à croire, malgré Socrate, que certaines jambes faibles flageolent et tombent jusque dans la lumière la plus pure et que de bons yeux ne suffisent pas toujours à faire marcher droit.

Socrate ne s’était pas élevé seulement au-dessus de toutes les jouissances qui flattent le corps ; il méprisait aussi, ridicules et amollissantes, les prétendues commodités procurées par la richesse. Accepter de l’argent de quelqu’un, c’était, selon lui, se livrer sans compensation à un maître et tomber dans la plus honteuse des servitudes.

Tous les sophistes n’étaient pas sages en toutes choses. Plusieurs recevaient de l’argent de ceux qui les écoutaient. Quelques-uns se montraient envieux et ils s’efforçaient pour arracher aux autres leurs disciples.

Parmi les plus mauvais sophistes il convient de citer Antiphon. La suite de sa vie prouva qu’il avait toutes les ambitions extérieures ; et, pour les satisfaire, il ne recula ni devant l’assassinat légal, ni devant la guerre civile. On n’a pas oublié ses crimes d’aspirant au gouvernement, ses crimes de gouvernant. On connaît sa fin misérable quand ces Quatre-Cents, dont il était le chef le plus cruel, furent renversés.

Au temps de ma jeunesse, il cherchait à gagner de l’argent par deux moyens : à qui voulait payer, il répétait les enseignements de Gorgias touchant l’art de parler ; il écrivait des plaidoyers mercenaires pour les accusés incapables de composer eux-mêmes leur défense. Il fut le premier inventeur de ce trafic dégoûtant qui donne à l’argent ce qui se doit accorder à la pitié.

Cet Antiphon s’irritait du grand nombre de jeunes gens qui écoutaient Socrate et que, parmi ces jeunes gens, on en vît de riches qui eussent pu payer magnifiquement les leçons d’Antiphon. Ce qui mettait le comble à sa fureur c’est que, entre ces jeunes gens riches, il y en avait — Critias d’abord, Platon ensuite — dont la famille était alliée à la famille d’Antiphon. Il considérait comme une trahison qu’ils préférassent un autre sophiste à leur allié et il affirmait que cette trahison lui causait un tort considérable. Chaque fois qu’il rencontrait un disciple de Socrate, un de ceux principalement qui étaient riches, il lui expliquait qu’on perdait son temps auprès du grossier fils de Sophronisque mais, auprès du grand Antiphon, on apprenait rapidement et sûrement les secrets qui rendent habile et qui rendent heureux.

Bien des fois aussi, agresseur toujours vaincu et meurtri, mais que sa haine force à recommencer le dangereux combat, il vint discuter avec Socrate. Il affirmait que Socrate se rendait malheureux lui-même et rendait malheureux ceux qui l’écoutaient.

Xénophon a rapporté trois des entretiens que Socrate et Antiphon eurent en de telles occasions. Selon sa coutume, ce patriote d’une autre patrie que la sienne, cet athénien qui combattit pour Sparte et contre Athènes fait du cosmopolite Socrate un patriote et un athénien. Car il ne s’est épargné aucun mensonge et à celui qu’il appelle son maître il n’a épargné aucun ridicule. D’une façon générale, si on oublie cet amour de la patrie sottement prêté à un sage, une partie des entretiens de Socrate et d’Antiphon a été rapportée par le fils de Gryllos avec quelque fidélité. Néanmoins je les dirai à mon tour. Je serai d’une exactitude plus scrupuleuse et, sur les points qui importent, je serai plus complet.

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