‹ Les Véritables Entretiens de SocrateChapitre 376 sur 376 · Livre IV

Livre IV

Sathon a publié, parmi ses Dialogues, une Apologie de Socrate. Souvent mensonger, cet ouvrage, même lorsqu’il se rapproche de la vérité, avilit, affadit et banalise le Sage. Il transforme en paroles civiques des paroles qui furent hardiment et vigoureusement humaines.

Personne ne peut rapporter, tel qu’il fut prononcé, le puissant discours de Socrate. Le Sage n’était pas de ceux qui gravent des paroles d’abord dans la cire des tablettes, puis dans la cire de leur mémoire. Sûr de son cœur et de sa raison, il ne préparait point ce qu’il devait dire ou, si l’on préfère, il le préparait par toute sa vie et toutes ses méditations. Et il laissait entendre courageusement les sons mélodieux que le choc de la circonstance, quelle qu’elle fût, tirait de deux lyres merveilleuses, son cœur et sa raison.

Je ne pourrai donner maintenant l’équivalent de ce que j’ai donné jusqu’ici. Sur le procès fameux, et inconnu, et toujours raconté de façon mensongère, je n’ai point de notes immédiates, chaudes encore de l’événement, et qui conservent presque tout, et qui respectent le moindre mot ou le moindre tour de phrase remarqué. J’étais trop troublé, trop irrité contre les méchants et les imbéciles qui osaient accuser un Socrate, juger un Socrate, condamner un Socrate. Ma colère et mon désespoir, comment m’auraient-ils permis d’écrire en ces heures passionnées ? J’étais un fils qui voit en danger le meilleur des pères, qui le voit marcher en souriant vers la mort. J’étais comme ivre de je ne sais quelle honte farouche et d’une haine âpre contre les hommes qui sont capables de tels crimes. Dès que je ne pouvais plus rester auprès de Socrate ou travailler à sa libération, je fuyais toute présence ; je fuyais aussi, je ne sais pourquoi, ma demeure. Nulle solitude ne me paraissait assez déserte. Je marchais à travers la campagne, je courais comme un fou. Parfois je criais des injures au ciel et à la terre. Ou je pleurais. Ou, pour forcer ma rage au silence, j’enfonçais mes dents au coin de mon manteau.

Lorsque, deux ans plus tard, je lus l’Apologie de Socrate telle que la publiait Sathon, mon indignation me mit le stylet à la main. D’après mes souvenirs réveillés par les mensonges mêmes de Sathon, j’écrivis, aussi fidèlement que je le pus, les paroles de Socrate.

J’ai voulu confesser d’avance que ce qui suit est moins exact que les entretiens rapportés aux trois premiers livres de ce pieux ouvrage. Mais ce qui suit est vingt fois plus véritable que tout ce qu’on a publié sur le même sujet. Ce qui suit est aussi fidèle que le peut être un souvenir déterré après deux années.

Hommes athéniens, mes accusateurs ont parlé avec ruse et avec éloquence. Et ils vous ont mis en garde contre ce qu’ils appellent mes ruses et mon éloquence. Ils ont parlé comme on combat, et ils croient que je vais parler comme on combat. Ils se trompent. Soldats d’une cause injuste, et qui en veulent à la vie d’un innocent, ils s’imaginent que cet innocent va lutter par tous les moyens pour sauver sa vie. Or je suis indifférent à ma vie et, si je parle, c’est pour votre intérêt, non pour le mien. Car je vous aime et il ne m’est pas indifférent que vous commettiez ou non l’injustice. Mais les moyens injustes ou lâches ne me paraissent point propres à combattre l’injustice.

Vous épargner une fois par hasard un geste injuste et vous laisser partir d’ici aussi mauvais que vous y êtes venus, cela serait indigne de moi et peut-être… Ne murmurez pas, hommes athéniens, si, par le mépris de ce qui dépend de vous, j’échappe à une puissance que je respecte seulement quand elle est juste et dans la mesure où elle est juste.

Si je tenais à la vie, je triompherais sans peine par les moyens qui réussissent aux autres accusés. Je refuse de les employer. Je veux rester étranger au langage flatteur et persuasif qui sert d’ordinaire devant les tribunaux. Je prétends parler devant un tribunal comme je parlerais autre part. Je reste calme sans nul effort devant ce que vous appelez mon danger ; mais je fais un grand effort pour conserver mon calme devant l’effroyable danger que vous courez.

Pour moi, je sais toujours éviter les vrais dangers. Et c’est de moi qu’il dépend, non de vous ou de Mélétos, que je les évite.

Les vrais dangers sont l’injustice et le mensonge. Rien ne me fera dire un mensonge ou une parole injuste. Aujourd’hui comme toujours, je maintiendrai mon âme en bon état. Quant à mon corps, il dépend de beaucoup de choses méchantes et de beaucoup d’accidents : peu m’importe qu’il soit détruit par une tuile qui tombe sur ma tête ou par un vote qui tombe sur ma conduite.

Mes accusateurs ont dit des mensonges nombreux et énormes ; ils ont dit aussi quelques petites vérités. Si j’étais habile, si je désirais sortir vainqueur du combat extérieur où je semble engagé, il me serait facile de nier tout ce qu’ils ont dit : en les faisant glisser sous leurs énormes mensonges, je cacherais sans peine leurs petites vérités. Mais je ne consens pas à être habile. Mais je veux sortir vainqueur du seul combat intérieur. Ou plutôt je suis vainqueur déjà puisque je suis certain de ne me laisser entraîner à aucun mensonge, à aucune injustice et à aucune lâcheté.

On m’accuse de violer les lois. De quelles lois s’agit-il ? Car j’ai peut-être violé les ridicules lois dont ils parlent, et peut-être je m’en glorifie. Mais mes ennemis violent les véritables lois, les lois qui ne changent point.

Quant à vos lois écrites, qui changent selon les caprices des hommes, daignerai-je examiner si je leur ai obéi ou si je leur ai désobéi ?

Hommes athéniens, lequel d’entre vous se vantera de n’avoir jamais enfreint aucune de vos lois ?

Vous rappellerai-je, hommes athéniens, l’affaire des stratèges qui n’avaient pu ensevelir les corps des citoyens tués en combat naval près des îles Arginuses ? Oui, je vous rappellerai comment, ce jour-là, vous avez violé la loi. Vous vous êtes obstinés à juger tous les accusés en même temps et votre loi exigeait qu’on fît à chaque accusé un procès différent. Le sort avait voulu que je préside votre assemblée en qualité d’épistate. Je refusai de prendre des votes illégaux. Mais d’autres me remplacèrent avec empressement et servilité. Seul de tous les sénateurs, je combattis, ce jour-là, en faveur de la loi. Malgré vos cris et vos menaces, malgré les orateurs qui se préparaient à m’accuser, je protestai, au nom de la loi, contre votre décret qui violait outrageusement la loi. Plus tard, vous vous êtes repentis. Votre repentir a-t-il rendu la vie aux hommes que votre injustice avait tués ?

Prenez garde à ce que vous ferez aujourd’hui. Si vous me condamnez, vous vous en repentirez. Votre repentir ne me rendra pas la vie et ne corrigera en rien votre injustice.

Avez-vous puni tous ceux d’entre vous qui ont violé la loi dans l’affaire des stratèges des îles Arginuses ? Eh ! si vous aviez mis à mort tous ces meurtriers, qui resterait-il aujourd’hui pour m’accuser et pour me juger ?

Pourquoi ai-je observé et défendu la loi ce jour-là ? C’est que vous la violiez par passion et par haine, non par justice. Mais, quand la justice l’a voulu, c’est moi qui ai violé la loi.

Vous rappellerai-je l’affaire de Léon le Salaminien ? Oui, je vous rappellerai comment, en cette occasion, ma justice a violé l’injustice de la loi.

Les Trente m’avaient mandé, moi cinquième, au Tholos. Ces magistrats représentant la loi d’alors nous ordonnèrent d’amener de Salamine Léon le Salaminien afin qu’on le fît mourir. Les quatre autres obéirent. Pour moi, je me retirai dans ma maison et me livrai à mes occupations coutumières comme si je n’avais reçu aucun ordre. Si le gouvernement des Trente avait duré encore un peu de temps, ma mort aurait suivi ma désobéissance. L’injustice des Trente eût épargné à Mélétos, à Anytos, à Lycon, — et à vous tous peut-être — une injustice.

Ainsi, tantôt vous violez les lois, tantôt vous leur obéissez ; tantôt je viole vos lois, tantôt je leur obéis. D’où vient donc que je ne suis pas d’accord avec vous ?

C’est que nous n’obéissons pas et ne désobéissons pas dans les mêmes circonstances et pour les mêmes causes. Vous violez les lois écrites comme des tyrans, mais je les viole comme un homme juste… Ne murmurez pas, hommes athéniens. Vous pouvez faire beaucoup mieux que murmurer ou beaucoup plus mal : vous pouvez me tuer. Épargnez-vous donc le ridicule de murmurer contre un homme qui, si vous le voulez, est un mourant.

Vous violez vos lois par folie et je les viole par sagesse. J’obéis à vos lois quand elles se rapprochent de la justice ou quand elles me paraissent indifférentes. Je leur désobéis dès qu’elles sont injustes. Mais celui qui désobéit ainsi à la loi est meilleur que la loi.

Je désobéis à la loi, non comme vous, et comme les marchands, et comme les voleurs de grand chemin, mais comme un législateur… Vos murmures recommencent, hommes athéniens. Attendez du moins d’avoir compris ce que je veux dire.

Hommes athéniens, il y a des lois non écrites et éternelles ; des lois qui ne sont pas athéniennes ou laconiennes, grecques ou barbares, mais humaines ; des lois que chacun, homme libre ou esclave, peut lire dans son cœur et dans sa raison. Et il y a des lois écrites qu’on ne peut lire que sur des tables, des tablettes et des volumes déroulés ; de pauvres lois d’un petit coin et d’un petit moment, qui changent selon les temps et selon les pays. Aux premières il faut toujours obéir. Les secondes sont méprisables dans la mesure où elles s’éloignent des premières.

Qui appelez-vous législateur ? Celui qui fait de nouvelles lois. Mais faire une nouvelle loi, n’est-ce pas, presque toujours, abolir une loi ancienne ? Moi j’appelle législateur celui qui fait une loi nouvelle seulement si la loi nouvelle est plus proche que l’ancienne de la loi non écrite.

Hommes athéniens, il y a des lois non écrites qui font que le blé est mûr au milieu de l’été. Vous n’écrivez pas une loi qui ordonne de moissonner tel jour plutôt que tel autre. Si une telle loi existait et si le jour choisi arrivait trop tôt cette année de sorte qu’il vous fallût couper votre blé avant sa maturité, j’appellerais législateur celui qui abolirait cette loi.

Vous riez, hommes athéniens. Quand il s’agit du blé ou des fruits, vous n’êtes pas assez fous pour porter des lois qui contraignent à recueillir les nourritures avant l’heure ou trop tard, avant leur point de maturité ou quand elles seraient pourries. Mais, quand il s’agit du juste et de l’injuste, vous avez beaucoup de telles lois. Je suis législateur en leur désobéissant pour obéir aux vraies lois, aux lois non écrites.

Fatigués d’une guerre malheureuse concernant la possession de Salamine, vos pères défendirent, sous peine de mort, de jamais rien proposer, de vive voix ou par écrit, pour revendiquer la propriété de l’île. Vous savez cela et comment Solon, jeune encore, désobéit : feignant la folie, il chanta une élégie en faveur du renouvellement de la guerre. Loin de mettre Solon à mort comme l’exigeait la loi, vos pères, enflammés par son chant, firent la conquête de Salamine. Ceux qui approuvent cette conquête approuvent Solon d’avoir violé la loi. Vous savez aussi comment, plus tard, ce même Solon abolit les lois cruelles de Dracon et les remplaça par des lois plus douces. Êtes-vous certains qu’il ne reste aucune cruauté et aucune injustice dans les lois de Solon ?

Solon le législateur a aboli des lois très mauvaises. Socrate le législateur abolit dans son cœur, dans sa raison, dans ses gestes, dans le cœur, la raison et les gestes de ceux qui l’écoutent, des luis qui, moins mauvaises que celles de Dracon, sont mauvaises encore.

Car les lois écrites sont toujours mauvaises. Elles contiennent toujours de nombreuses injustices et de nombreuses cruautés. Et comment éviteraient-elles cette injustice essentielle de s’appuyer sur la force et de faire artificiellement du mal à celui qui leur désobéit ? C’est pourquoi Socrate le législateur ordonne que tu obéisses aux seules lois non écrites, afin que tu évites les punitions préparées par la nature.

Je vous entends murmurer bien souvent, hommes athéniens. Pourtant vos lois écrites ordonnent d’écouter l’accusé en silence. Si vous ne pouvez résister, même pour obéir à des lois que vous approuvez, aux mauvais sentiments qui sont en vous, comment résisterais-je, pour obéir à des lois que je méprise, au dieu qui est en moi ?

Car un dieu est en moi… Ne vous récriez pas, hommes athéniens… Un dieu est en moi comme en chacun de vous. J’ai appris à l’écouter au lieu d’écouter les mauvais sentiments et les lois écrites. Et, si je le pouvais, je voudrais vous apprendre à l’écouter. Celui qui vous donnerait une telle science serait le plus grand des législateurs, puisque, après lui, vous n’auriez plus jamais besoin de législateurs et de lois écrites. Ainsi vous proclameriez le plus grand des médecins l’homme qui rendrait inutiles après lui médecins et remèdes.

Un dieu est en moi ; un dieu est en chacun de vous. Je le crois et l’affirme depuis longtemps. C’est pourquoi on m’accuse d’introduire de nouvelles divinités. Et cette accusation est véritable et injuste : puisque je proclame, en effet, des divinités que vous ne connaissez point et puisque ces divinités existent.

On m’accuse aussi de rejeter les dieux que la Cité honore. Cette seconde accusation est véritable et injuste.

Elle est véritable puisqu’elle dit ce que je fais. Elle est injuste puisqu’elle ignore que ce que je fais est bien et puisqu’elle propose de me mettre à mort pour ma science et pour ma vertu.

Non, je ne crois pas aux contes que vous allez répétant sur les dieux. Je ne crois ni aux contes que le maigre Mélétos, nez plus long que l’intelligence, bégaie et criaille dans son Œdipodie, ni aux contes que l’aveugle Homère chante d’une voix forte et mélodieuse. Je ne crois pas que chaque dieu, impie envers les autres dieux, veuille autre chose qu’eux et les combatte. Non, par Zeus ! il n’y a pas un Zeus qui ait maltraité son père Kronos. Non, par Kronos ! il n’y a pas un Kronos qui ait mutilé son père Ouranos. Non, par les dieux, quels qu’ils soient, de la bonté, de la bonne foi et de la pudeur, il n’y a ni un Arès, qui se réjouisse du meurtre, ni un Hermès qui aime le vol, le mensonge et le commerce, ni une Aphrodite qui manque à la sainteté du mariage. Impies, vous faites des dieux plus méchants que les plus méchants d’entre vous et vous exigez que je les honore. Mais moi je refuse d’adorer le mensonge, même quand vous l’appelez Hermès ; je refuse d’adorer le meurtre, même quand vous l’appelez Arès… Depuis quelques instants, hommes athéniens, vos murmures grandissants me forcent, contrairement à ma coutume et à mes goûts, à élever la voix et à dire sur un ton de colère les paroles de la raison. Je suppose avec bienveillance que vos murmures s’indignent contre Arès le meurtrier, contre Hermès le voleur… Hommes athéniens, hommes athéniens, ne vous agitez pas ainsi. L’heure n’est pas venue de passer au vote et de me sacrifier comme un taureau. Un peu de patience : l’heure ne tardera guère. Vous pourrez bientôt, par un meurtre de plus, honorer la bienfaisance de vos dieux et la douceur de vos lois.

Vous parlerai-je longuement du dieu qui est en moi et qui est en chacun de vous ? Non, car la clepsydre coule vite et d’ailleurs mes paroles coulent sur vous aussi inutiles que l’eau de la clepsydre.

Pourtant le dieu qui est en chacun de vous est plus divin que tout l’Olympe. Et, si vous l’écoutiez, il ne vous conseillerait jamais, celui-là, le mensonge, le meurtre ou d’être ingrat envers votre père.

Je suis encore accusé de corrompre la jeunesse. Ici, l’accusation est aussi fausse qu’injuste. Car les vraies corruptrices sont les lois écrites, les religions. Hommes athéniens, vous êtes impatients de condamner. Vous n’écoutez plus mes paroles. Vous ne murmurez plus contre moi comme tout à l’heure. Mais chacun bavarde sans gêne avec ses voisins. Et le bruit de vos conversations couvre ma voix. Tant pis pour vous, non pour moi. J’en ai assez dit pour mon honneur. J’en ai assez dit pour la honte de vos lois et de ce que vous allez faire.

Souriant, les bras croisés, Socrate regardait l’agora s’agiter et bourdonner, ruche où est entré un insecte étranger. Ou parfois il portait les yeux sur la clepsydre qui versait ses dernières gouttes. Quand elle eut fini de couler, on prit les votes. Les juges étaient au nombre de 556. Ceux qui votèrent pour Socrate furent 275 ; mais 281 votèrent contre lui. Selon la loi, on redonna la parole au condamné afin qu’il indiquât lui-même quel châtiment il croyait mériter. Alors Socrate parla ainsi où à peu près :

Hommes athéniens, j’étais préparé au jugement que vous venez de prononcer. Mais une chose réjouit mon cœur : c’est le grand nombre de justes qui habitent cette ville. Malgré les efforts des amis de Mélétos, des amis d’Anytos et des amis de Lycon, il suffirait de déplacer trois voix pour que la Cité elle-même se montre juste en cette occasion. Soyez loués, hommes athéniens : nulle autre Cité grecque ou barbare ne réunit, un aussi grand nombre de citoyens capables d’entendre sans s’irriter les blâmes que méritent la loi écrite et la religion.

Maintenant vous me dites : « Nous savons que Mélétos te juge digne de mort. Mais nous voulons savoir aussi de quelle peine tu te juges digne toi-même. » Et, si je consentais à me condamner à la prison, à une amende ou à l’exil, les plus méchants même d’entre vous seraient heureux d’épargner ma vie. Mais ils ne seraient pas heureux uniquement dans ce qu’il reste de bonté aux cœurs les plus pervertis. Ils se réjouiraient aussi dans leur méchanceté ; ils riraient de m’avoir rendu complice de leur injustice. Hommes athéniens, je ne vous donnerai pas ce plaisir mauvais. Je ne mentirai pas en m’avouant coupable ; je ne commettrai pas l’iniquité de me condamner, si peu que ce soit, moi qui n’ai mérité aucune peine. L’injustice que vous avez commencée malgré mes avertissements pleins de pitié, continuez-la et achevez-la, si vous voulez. Mais ce sera sans mon aide et ce sera malgré mes avertissements désormais pleins de mépris… Voici que vos murmures recommencent, si courageux contre un homme déjà condamné… Vous exigez absolument que je me condamne moi-même. Allons, je vois qu’il faut vous obéir. Je me condamne donc ; je me condamne à perpétuité ; je me condamne à être, jusqu’à ma mort, nourri au Prytanée… Ne vous irritez pas ainsi, hommes athéniens. Je vais vous faire une nouvelle concession et telle que je n’ai jamais fait la pareille à personne. Je vais, puisque cette considération vous est indifférente, cesser d’examiner ce qui est juste ou injuste et regarder seulement ce qui est possible ou impossible.

J’ai 71 ans, hommes athéniens, bel âge pour mourir, non pour errer en exil ou pour entrer en prison. Que dites-vous ? Ah ! j’entends. Plusieurs me crient : « Une amende ! une amende ! » Mais vous savez combien je suis pauvre et que je ne pourrais la payer. « D’autres paieront pour toi ! » me crie encore votre bienveillance. Mais, hommes athéniens, voulez-vous être ridicules au point, quand c’est Socrate qui est poursuivi, de condamner d’autres hommes, que nul n’accuse, à payer une amende ? Ma pitié vous épargnera un tel ridicule. Et je ne vous laisse qu’un choix : envoyez-moi au Prytanée ou envoyez-moi à la mort.

Les juges délibèrent sur la peine et prononcent la condamnation à mort. Socrate reprend la parole :

— Malgré mes efforts, hommes athéniens, je n’ai pas réussi à vous éviter tout ridicule. Vous allez tuer un homme que la vieillesse eût bientôt tué sans votre aide. Vous porterez le long des siècles le ridicule d’avoir tué un mourant. Pour moi, je porterai le long des siècles la gloire d’avoir fait ce que je voulais et obtenu ce que je désirais. Ne l’avez-vous pas compris aux paroles orgueilleuses prononcées aujourd’hui par le modeste Socrate ? je voulais cette condamnation et je désirais cette mort. Vous m’avez obéi et servi quand vous croyiez me nuire. Car je dirai toute la vérité, maintenant que vous ne pouvez plus revenir sur votre jugement. En ce qui vous concerne, je suis, dès cette heure, un homme mort. Et je me réjouis dans ma mort.

Pourquoi est-ce que je me réjouis dans ma mort ? C’est que, ô hommes athéniens, ô mes bien-aimés, il me restait peu de temps pour vous enseigner les vérités que je sais et qui, écoutées, vous rendront bons et heureux. Et vous m’écoutiez si mal, tant que j’étais un vivant. Vous couriez entendre le bonhomme Socrate pour rire de lui et de ce qu’il disait, ou pour rire de ceux qu’il embarrassait et réfutait. Cependant vous ne cessiez pas, pour si peu, d’agir et de parler comme ceux dont il vous avait fait rire. Mais vous êtes prompts au repentir et, quand vous avez tué quelqu’un injustement, il arrive que le mort grandit dans votre mémoire et y vit une vie plus puissante. Quand Socrate sera parti, vous entendrez ses paroles résonner en vous plus haut que vous ne les entendiez résonner à vos oreilles. Vous entendrez très haut mes dernières paroles : « J’ai voulu mourir, hommes athéniens, pour que vous m’entendiez enfin et que vous deveniez enfin bons et heureux. » Dès que je serai mort, entendez donc très haut dans votre cœur cette parole qui sera peut-être pour plusieurs le commencement ému de la vertu et du salut : « Socrate a voulu mourir par amour pour nous. »

Les paroles que je vais rapporter maintenant, je ne les ai pas entendues de la bouche de Socrate. Le jour où elles furent prononcées, Eschine me les a répétées en présence d’Aristippe, de Cébès et de Simmias. Elles sont entrées profondément dans mon esprit. Mais je ne les ai mises par écrit que de longues années après. J’oserais affirmer que je n’ajoute rien à ce qui m’a été rapporté ; je suis moins certain de ne rien oublier.

Les jours qui suivirent la condamnation de Socrate, nous allions dans la prison passer auprès de lui tout le temps que permettaient les Onze. Cependant, en secret, Aristippe, Eschine, Cébès, Simmias et moi avions réuni une somme considérable. Nous avions acheté les geôliers et tout préparé pour la fuite du condamné. Les quatre que je viens de nommer et moi nous étions seuls à connaître le projet et les négociations. Nous croyions prudent de renfermer le secret entre un petit nombre d’hommes. Nous nous gardions surtout d’en rien dire à Sathon et à son ami Criton, que nous considérions comme les plus dangereux des bavards.

Eschine, que son caractère aimable et souriant rendait particulièrement propre à de telles négociations, s’était abouché seul avec ceux qu’il s’agissait de gagner. Il était censé n’agir qu’en son propre nom : ainsi les complices se sentiraient plus sûrs du secret et, d’autre part, ils se montreraient moins exigeants dans leurs prétentions.

Lorsque toutes choses furent prêtes et que l’approche du danger conseilla de hâter l’exécution, Eschine se rendit à la prison avant le jour. Il fut introduit dans le cachot quand Socrate dormait encore et il s’assit en silence auprès de notre maître, admirant le calme de son sommeil. Cependant les premières lueurs de l’aube éveillèrent le condamné et les deux hommes eurent ensemble un entretien que je rapporterai de mon mieux. Ceux qui liront ce qui suit n’auront pas besoin que je leur rappelle combien menteusement Sathon a déformé ce dialogue. On sait qu’il a poussé l’impudence jusqu’à remplacer l’un des deux interlocuteurs réels par son vieil ami Criton, qui n’était point là, qui, à ce moment, dormait peut-être dans les bras même de Sathon.

SOCRATE

Comment viens-tu de si bonne heure, Eschine ? Ou n’est-il pas très matin ?

ESCHINE

Il est très matin, en effet.

SOCRATE

Quelle heure environ ?

ESCHINE

L’aube se lève. Même dehors, il doit faire encore presque nuit.

SOCRATE

Je m’étonne que le geôlier ait consenti à te laisser déjà entrer.

ESCHINE

Il est accoutumé à me voir. Il est serviable. Et je sais l’art de rendre les geôliers peu farouches.

SOCRATE

Qui t’a enseigné cet art facile ? Est-ce celui qui jeta un gâteau de miel dans la gueule de Cerbère ?

ESCHINE

Lui-même, Socrate.

SOCRATE

Viens-tu seulement d’arriver ?

ESCHINE

Il y a quelque temps que je suis là.

SOCRATE

Pourquoi t’es-tu assis auprès de moi sans rien dire, au lieu de m’éveiller sur le champ ?

ESCHINE

T’éveiller ! Par Morphée, je m’en gardais bien. Si j’étais à ta place et que je pusse dormir, je considérerais comme un ennemi l’homme qui m’éveillerait.

SOCRATE

Il me semble que tu te fais facilement des ennemis, cher Eschine.

ESCHINE

Je t’admirais de dormir comme un enfant sur qui veille sa mère. Je te laissais jouir de cette paix précaire. Ton sommeil m’enseignait, aussi bien que les plus belles paroles, ce que c’est que douceur et égalité d’âme.

SOCRATE

Un homme de soixante onze ans qui craindrait la mort serait bien déraisonnable.

ESCHINE

Tous les vieillards que j’ai vus en danger se plaignaient de la destinée.

SOCRATE

C’est qu’il y a beaucoup de fous dans le monde… Mais dis-moi pourquoi tu es venu de si bonne heure. Encore qu’il n’y ait plus de nouvelles pour moi, tu as peut-être à m’annoncer une manière de nouvelle.

ESCHINE

Oui, Socrate, j’arrive chargé d’une nouvelle et des plus fâcheuses. Tu la porteras avec ta force coutumière. Mais elle m’accable de douleur. Et, à mesure qu’ils la connaîtront, tous ceux qui t’aiment se sentiront accablés.

SOCRATE

Dis cette nouvelle afin que je compatisse à ton sort… Tu te tais comme devant un enfant ?… C’est donc moi qui te la dirai, car je devine. Le vaisseau est revenu de Délos cet c’est aujourd’hui que je mourrai.

ESCHINE

Pas encore, Socrate. Le vaisseau est toujours en route. Mais il est à craindre qu’il arrive aujourd’hui et que tu nous quittes demain. Des hommes venus de Sunium l’y ont vu et il les suit de près.

SOCRATE

Que cette chose indifférente et inévitable qu’on appelle la mort vienne à l’heure marquée par le destin.

ESCHINE

Crois-tu, Socrate, qu’on ne soit pas quelquefois un peu coupable de son destin ?

SOCRATE

Désires-tu, Eschine, que nous nous entretenions de la destinée ; des occasions où il la faut travailler et transformer comme le sculpteur transforme une pierre en statue ; des occasions où il la faut accepter avec sa forme grossière comme le maçon place au milieu du mur une pierre qu’il serait ridicule de sculpter ?

ESCHINE

T’avouerai-je, trop cher Socrate, que je suis aujourd’hui peu en état de philosopher ? Oui, je te l’avouerai, puisqu’il ne s’agit point de ma vie il n’y a aucune lâcheté à se laisser troubler par le péril de ceux qu’on aime.

SOCRATE

Cher Eschine, ne t’affligerais-tu pas, le prenant pour un mal, d’un bonheur qui arrive à ton ami ?

ESCHINE

Laissons ces choses, Socrate, et suis mes conseils. Sauve-toi. Pour moi, je pleurerai et je tremblerai jusqu’à ce que tu aies dit : Oui. Si tu mourais, outre le malheur d’être privé du meilleur des hommes, malheur dont rien jamais ne me pourrait consoler, j’aurais à craindre l’opinion de beaucoup de gens qui ne connaissent bien ni toi ni moi. Ils croiraient que, pouvant te sauver, je t’ai abandonné de peur de sacrifier mon bien ou une portion de mon bien. Veux-tu m’infliger la honte de paraître plus attaché à l’argent qu’à mes amis ? Car enfin le peuple ne se pourra jamais persuader que c’est toi qui as refusé de sortir d’ici malgré mes prières.

SOCRATE

Depuis quand, Eschine, nous mettons-nous en peine de l’opinion du peuple ?

ESCHINE

Ce qui t’arrive prouve qu’il est dangereux de la négliger. Ton exemple montre quels grands maux le peuple est capable de faire.

SOCRATE

Que dis-tu, Eschine ? Comment le peuple ferait-il à qui que ce soit aucun bien ou aucun mal ? Depuis quand dépend-il du peuple de rendre un homme sage ou insensé ?

ESCHINE

Une parole me revient, que tu as dite dans ta défense. Tu refusais de te condamner à une amende, parce que tu ne la pourrais payer de tes propres ressources et la condamnation, au lieu de te frapper, frapperait tes amis. Je crains donc que tu refuses de sortir d’ici par intérêt pour moi. Tu penses que les délateurs, m’accusant de t’avoir enlevé, me contraindraient à leur donner de grosses sommes d’argent ou à subir une forte amende. Si c’est là ta crainte, écarte-la, cher Socrate. Quelle peine pourrait, pour tes amis, égaler celle de te perdre ? Quel bien pourrait, pour tes amis, égaler celui de te conserver ?

SOCRATE

J’ai peut-être les craintes que tu dis, et d’autres avec elles.

ESCHINE

Rassure-toi donc, bien-aimé Socrate. La somme qu’on demande pour te tirer d’ici n’est pas considérable. Quant aux délateurs, tu sais qu’on les achète à bon marché. Mon bien, qui est à toi comme moi-même, suffirait facilement à tout cela. Mais, si tu fais quelque difficulté d’accepter mon offre, il y a beaucoup d’étrangers ici qui sont prêts à fournir du leur. Simmias de Thèbes a apporté à lui seul une somme plus que suffisante. Cébès aussi, Aristippe, et plusieurs autres. Antisthène même, encore qu’il soit le plus pauvre d’entre nous, a trouvé, je ne sais où ni comment, l’argent nécessaire. Si nous divisons la dépense entre nous, afin d’avoir tous la joie de collaborer à une action juste et à un geste amical, aucun de nous n’en sera appauvri.

SOCRATE

Mais, si je t’écoutais, Eschine, où irais-je donc ?

ESCHINE

Où il te plaira, cher Socrate. Partout tu seras aimé et honoré. J’ai des amis en Thessalie qui, si tu veux te rendre chez eux, t’entoureront de soins, d’affection et de respect, comme tu le mérites.

SOCRATE

Eschine, je pouvais, pendant le procès, et honorablement ou à peu près, me faire condamner à une amende ou à l’exil. Tu me conseilles maintenant d’accepter, et honteusement, en fuyard, les deux peines réunies, moi qui ai cru devoir repousser l’une comme l’autre.

ESCHINE

Je n’ose blâmer ce que tu as dit dans ta défense. J’ose blâmer ce que tu fais maintenant.

SOCRATE

Explique-moi pourquoi, cher Eschine.

ESCHINE

Au procès, tu pouvais espérer éveiller par tes paroles la conscience de tes juges. Beaucoup s’irritaient contre ce qu’ils appelaient ton insolence ; mais beaucoup admiraient ce qu’ils appelaient avec justice ton courage. Trois voix de plus d’un côté, de moins de l’autre, et tu étais sauvé. Encore que tu aies perdu la partie, je ne te blâme donc pas d’avoir joué ce jeu difficile.

SOCRATE

Mais tu me conseilles d’en jouer maintenant un plus facile ?

ESCHINE

Je te conseille le seul chemin de salut qui reste ouvert. Il est beau parfois de courir un risque, même grand. Il est toujours laid d’attendre, comme un paralytique, une mort certaine. Ne trouves-tu pas injuste, juste Socrate, de livrer à ses ennemis un homme que tu peux sauver ? Ne trouves-tu pas injuste de t’allier contre un innocent avec ses ennemis et de rendre inutiles les efforts de ses amis pour sauver cet innocent ? Et tes enfants, l’aîné à peine adolescent, les deux autres en bas âge, ne les trahis-tu pas par ton suicide ? Car j’appelle suicide la mort qu’on accepte quand on la pourrait éviter. J’ai honte pour toi et pour nous, Socrate. Oui, les larmes dont tu vois mon visage noyé et qui m’empêchent presque de parler sont des larmes de honte autant que de douleur. On dira que tu as été indolent et que nous avons été lâches. On s’étonnera que nous t’ayons laissé comparaître devant le tribunal, quand, pour un peu d’argent, Mélétos, Anytos et Lycon auraient été si heureux de se taire. On s’étonnera de la façon dont tu as plaidé ta défense, comme un homme désireux, non de vivre, mais de mourir. On dira que la vie n’avait plus aucun prix pour toi parce que tes amis n’avaient pas su, par leur affection, te la rendre agréable. Ou plutôt, dira-t-on, cet homme avait-il des amis ? Plusieurs se donnaient pour tels, mais c’étaient autant de menteurs et qui ne l’aimaient point réellement. Car tout le monde sait combien il est facile de fuir d’une prison d’Athènes, pour peu que l’on consente à sacrifier quelque argent. Ne nous couvre pas, Socrate, de la honte qui s’attache aux amis sans dévouement ; ne te couvre pas de la honte qui s’attache à l’homme qui n’a pas su se faire des amis dévoués. Écoute, méchant et bien-aimé Socrate : il faut que tout soit exécuté la nuit prochaine ; sinon, il est trop tard et nos mesures sont rompues. Remplis donc mon cœur de joie et donne que je coure remplir de joie les cœurs d’Antisthène, d’Aristippe, de Simmias et de Cébès. Dis, mon Socrate, que tu es l’ami de tes amis et que tu cèdes à leurs conseils ardents, à leurs prières désespérées.

SOCRATE

Mon cher Eschine, j’aime ton amour plus que je ne saurais dire. Mais il faut que l’un et l’autre nous regardions les choses en hommes, non en femmes qui s’affolent et s’enfuient parce que le vent de nuit soulève avec les branches d’un arbre des gestes d’assassins ou parce que quelque autre fantôme de danger se dresse devant elles, fait de ténèbres et de leur inquiétude. Mon tendre Eschine, ta sollicitude pour mon bien est louable, si tu vois vraiment mon bien. Mais, si tu te trompes ; si tes larmes, tes prières, tes plaintes, tes reproches essaient de m’entraîner vers mon mal : alors, plus ton zèle est grand, plus il est blâmable. Examinons donc ensemble si ce que tu proposes est pour moi un bien ou un mal.

ESCHINE

Ôbienfaisant Socrate, ta vie est pour tes amis le plus grand des biens et tu n’auras pas la cruauté de le leur arracher. Ton bien, tu as accoutumé de le voir dans le bien de ceux qui t’entourent. Continue donc à songer à eux plus encore qu’à toi. Si la vie t’est devenue indifférente, aime du moins ceux qui t’aiment et ne laisse pas orphelins les fils de ta chair et les fils de ta pensée.

SOCRATE

Seraient-ils moins abandonnés et moins orphelins si, pour conserver ma vie, je consentais à la mort de ma pensée ?… Examinons donc avec calme, sans plus laisser troubler notre raison aux mouvements incertains de notre cœur, si ce qu’Eschine propose à Socrate est d’accord ou non avec la pensée de Socrate. Je crois avoir déjà conté devant toi comment l’orateur Lysias avait préparé pour moi un puissant et émouvant plaidoyer. Il me l’apporta amicalement, disant : « Puisque ta mémoire est restée celle d’un jeune homme, apprends, cher Socrate, les paroles que j’ai écrites à ton intention. Tu les réciteras devant les juges, qui non seulement te renverront absous, mais condamneront tes accusateurs à l’amende. » Je lus le discours. Il était merveilleusement propre à faire triompher devant les héliastes ma cause apparente. Mais la véritable cause et le véritable intérêt de Socrate, ce n’est pas la vie de Socrate, c’est la pensée de Socrate et son enseignement. Or le discours de Lysias déformait ma pensée et détruisait ce que j’enseigne depuis plus de cinquante ans. Subtilement il démontrait que je croyais aux dieux du peuple puisque j’étais accusé de croire à des démons et que les démons sont les fils des dieux. Il couvrait de ridicule des accusateurs qui me blâmaient ainsi tout ensemble de croire aux dieux et de ne point croire aux dieux. Il me faisait affirmer mon respect pour les lois d’Athènes. Il me faisait appeler en témoignage les hommes d’âge mûr qui m’ont écouté dans leur jeunesse et les parents de ceux qui m’écoutent maintenant. Tous auraient nié que j’aie jamais conseillé de renverser un gouvernement par la violence, ce qui prouve à la fois, d’après Lysias, que je ne corromps personne et que j’enseigne à respecter les lois de la Cité. Il me faisait encore présent, à ce sujet, d’un de ces raisonnements captieux qui baissent et relèvent et rebaissent dans le peuple mille têtes convaincues : je ne puis corrompre ceux qui m’écoutent parce que ce serait les engager entre autres fautes à l’ingratitude et par conséquent être ennemi de moi-même. Enfin, mêlant ma pensée et la pensée du peuple, il embrouillait toutes choses aussi adroitement que notre ami Platon lorsqu’il me fait dire dans un même dialogue de rares pensées qui sont miennes, d’innombrables choses auxquelles je n’ai jamais songé et quelques opinions aussi qui sont tout à fait contraires à ce que j’enseigne. En remerciant Lysias de sa sollicitude, je m’écriai : « L’admirable plaidoyer, s’il devait défendre un autre homme que Socrate ! » Lysias s’étonna : « Comment peux-tu ensemble approuver mon discours et le rejeter. » Je lui expliquai la chose, selon ma coutume, par une comparaison. « Si tu m’apportais un manteau d’une étoffe magnifique et couvert d’éclatantes broderies, un manteau plus riche que le voile des Panathénées, d’abord j’admirerais la beauté de l’étoffe et l’habileté de l’ouvrier. Mais, si tu me demandais de revêtir ce manteau, je dirais qu’il ne convient pas au modeste et vieux Socrate. Ainsi, Lysias, ton plaidoyer trop habile ne convient nullement au naïf et maladroit Socrate. Je n’ignore pas que, pour revenir absous du tribunal, il faut nier ce que disent les accusateurs. Mais moi je ne nie jamais même la plus petite vérité et, dans ce que disent mes ennemis, il y a de petites vérités. Et peut-être je ne désire pas revenir absous du tribunal, mais que mes paroles et ma condamnation aident quelques hommes à comprendre certaines grandes vérités et à mépriser ces lois et cette religion que ton discours affirme vénérables. Va donc, mon Lysias, et écris des plaidoyers pour les accusés qui désirent continuer à vivre. N’en écris plus pour les vieux sophistes qui, ayant dit ce qu’ils avaient à dire, s’imaginent que leur mort, s’ils sont tués par la loi injuste, sera sur leur parole une limpide et durable lumière et qu’elle éclairera quelques esprits touchant l’injustice de la loi. » Ne te dirai-je pas, aimable Eschine, ce que je disais à Lysias : « Tout ce que tu as fait et tout ce que tu voudrais faire serait admirable s’il s’agissait d’un autre que Socrate. Mais le vieux Socrate sait que tout homme doit mourir et, plutôt que de subir dans peu d’années une mort inutile, il veut subir aujourd’hui une mort utile et glorieuse. »

ESCHINE

Je ne sais que te répondre, bien-aimé Socrate. Mais, si tu voulais entendre mes sanglots comme une réponse…

SOCRATE

J’aime ton cœur, tendre Eschine ; mais c’est à ta raison de me répondre, si elle te dicte quelque chose.

ESCHINE

Hélas ! ma raison est si troublée depuis cet abominable procès !

SOCRATE

Qu’as-tu donc appris auprès de moi, Eschine, si le moindre évènement trouble ainsi ta raison ?

ESCHINE

Je n’ai peut-être appris qu’à t’aimer, Socrate.

SOCRATE

Non, par le chien, tu n’as pas appris à aimer Socrate, puisque tu l’aimes comme un homme ordinaire aime un homme ordinaire. C’est Socrate qu’il faut aimer dans Socrate. Mais sais-tu ce que c’est que Socrate ?

ESCHINE

Je sais que c’est le meilleur des hommes et le plus digne de vivre.

SOCRATE

Ne lui demande donc pas de conserver la vie en en devenant indigne. À ce volontaire de la seule cause qui mérite d’être défendue ne demande pas d’abandonner son poste. Tant que tu as pu admirer les guerriers, tu admirais sans doute Cynégire, frère du poète Eschyle ?

ESCHINE

Peut-être je l’admire encore.

SOCRATE

Tu ne voudrais donc pas que, sa main droite coupée, il eût cessé de retenir le vaisseau ennemi ou que, sa main gauche coupée, il ne l’eût pas retenu avec les dents. Il te semble beau qu’il ait fait couper aussi sa tête.

ESCHINE

Mais, si j’avais vécu de son temps, si j’avais été son ami, si j’avais vu ses mains tomber dans la mer, l’une après l’autre, puis sa tête tomber dans la mer, j’aurais pleuré.

SOCRATE

Ainsi tu es l’ennemi de tes amis. Autant que tu le peux, tu t’opposes à leur beauté.

ESCHINE

Non point à leur beauté, mais à leur mort.

SOCRATE

Une belle mort est la couronne la plus magnifique que puisse porter une belle vie. Le destin généreux m’offre cette couronne. Je la saisis, et mes amis s’en doivent réjouir comme moi-même.

ESCHINE

Je ne comprends pas pourquoi tu te compares à Cynégire et quel vaisseau tu prétends arrêter de tes dents obstinées.

SOCRATE

Le vaisseau contre quoi j’ai combattu de mes mains et de ma vie, contre quoi je combats de mes dents et de ma mort, c’est celui qui porte nos pires ennemies, les lois écrites. Cynégire défendait la Grèce contre les Barbares. Je défends la Raison contre la Folie, la Nature contre la Cité, les Lois Non Écrites contre les Lois Écrites.

ESCHINE

Mais, cher Socrate…

SOCRATE

Plutôt que d’obéir à la Cité et de désobéir à la Nature, Antigone, faible et douce enfant, consentit à la mort. Moi, homme et vieillard, tu me voudrais un courage moindre que celui de cette jeune fille. Tu voudrais que je fuie devant Créon au lieu de le braver jusqu’au bout. Combien d’années et de joies sacrifiait la jeune et belle Antigone ! mais que reste-t-il à perdre à un vieillard de soixante onze ans ? Cette généreuse enfant a payé un talent. Laisse que ma pauvreté imite sa richesse et que je donne l’obole qui me reste.

ESCHINE

Antigone aimait son frère Polynice.

SOCRATE

Crois-tu que je n’aime point ceux que mon supplice risque d’éclairer et d’arracher à une vie plus errante et plus malheureuse que la condition du mort non enseveli ? Je ne m’accorde, d’ailleurs, le droit de faire du mal à personne. Ne pas faire tout le bien qu’on peut, c’est faire du mal. Ma fuite engagerait à mépriser ma parole qui, entendue et aimée, peut faire quelque bien. Ne me demande plus de tuer ma parole. Mais considère encore ceci. Si je fuyais cette prison, ne ferais-je pas du mal à ce qu’il y a de meilleur et de plus vénérable ?

ESCHINE

Àquoi donc, Socrate ?

SOCRATE

Aux Lois Non Écrites, mon fils. Lorsque je serais sur le point de m’enfuir, si elles m’apparaissaient disant : « Socrate, que vas-tu faire ? Exécuter l’entreprise que tu prépares, qu’est-ce autre chose que donner la victoire à nos ennemies, les Lois Écrites ? Si tu nous restes fidèle, elles sont vaincues en ce qui te concerne, puisqu’elles deviennent odieuses et se manifestent des meurtrières d’innocents. Si tu fuis devant elles, tu nous arraches une victoire déjà remportée. » Que répondrais-je à de tels reproches ?

ESCHINE

Je ne le sais pas, Socrate.

SOCRATE

Je ne le sais pas non plus… Mais elles ajouteraient : « Il y a des crimes qui évitent d’autres crimes. La mort de Socrate aura un retentissement que n’ont pas toutes les morts. On en parlera longtemps, de sorte que plusieurs Juges se repentiront et désormais ceux-là n’oseront plus condamner. Peut-être en mourant tu sauves dix, vingt, cent innocents. Ne les point sauver quand tu le peux, c’est te rendre leur assassin, Veux-tu, pour quelques années déshonorées, tuer des innocents nombreux ? Es-tu capable d’une telle lâcheté et d’une telle cruauté ? » Que répondrais-je ? dis-le moi, Eschine.

ESCHINE

Je ne le sais pas plus que tout à l’heure, Socrate.

SOCRATE

Moi non plus. Et les Lois Non Écrites me diraient encore : « Nous serons désormais tes ennemies, comme la Cité est l’ennemie du déserteur. Mais le déserteur peut quelquefois se réfugier à l’étranger. Toi, tu ne peux rien de semblable. Tu as parlé trop fréquemment, trop hardiment, trop clairement contre nos ennemies les Lois Écrites. Nulle part tu ne pourrais te recommander d’elles. Si donc tu deviens aussi notre ennemi, que te restera-t-il ? Comment vivrais-tu tout ensemble en dehors du mensonge de la Cité et de la vérité de la Nature ? Socrate, tu es le fou qui ne veut rester ni à droite de l’abîme ni à gauche de l’abîme ; mais, sans ailes, il prétend planer sur l’abîme. Socrate, tu marches comme dans un rêve et tu vas tomber dans le vide et dans la démence. Réveille-toi au bord du gouffre. Appuie-toi sur nous, toi qui souvent as loué avec justice notre force éternelle, toi qui as vaillamment combattu pour nous. Ne suis pas les conseils d’Eschine plutôt que les nôtres. » Ces paroles, cher Eschine, m’entourent, me soulèvent, m’enivrent joyeusement comme le bruit des flûtes et des cymbales enivre les Corybantes. Le son de ces paroles résonne si fort à mes oreilles qu’il m’empêche d’entendre tout autre discours. Voilà les sentiments où je suis présentement. Je ne crois pas que rien m’en puisse détourner. Si tu penses pourtant y pouvoir réussir et si cette réussite te paraît encore désirable, parle.

ESCHINE

Je ne trouve rien à dire, Socrate.

SOCRATE

Dans ce cas terminons là cet entretien et continuons avec courage le chemin que nous avons commencé avec courage.

Le dernier jour de la vie de Socrate, les disciples étaient autour de lui plus nombreux que jamais. Nous étions là, tous, à peu près sans exception. Cependant on remarquait l’absence d’Aristippe et celle de Platon, mauvais philosophes qui prennent la pompe pour la beauté et qui préfèrent les festins des princes au magnifique spectacle de la mort du sage.

Aristippe, — je l’ai indiqué plus haut — avait travaillé avec zèle à arracher son maître à la prison et à la mort. Mais, lorsque Eschine nous rapporta les paroles par lesquelles Socrate refusait la vie pour essayer de sauver quelques hommes, tandis que les larmes de Simmias et de Cébès disaient autant d’admiration que de douleur, la moue d’Aristippe et un léger haussement d’épaules qu’il ne put contenir signifiaient bien des laideurs. Il nous quitta en prétextant je ne sais quelle affaire qui l’appelait à Égine et en promettant de revenir au plus tôt. Je devinai qu’il ne reviendrait point : il fuyait un spectacle d’une beauté trop noble pour son cœur, et trop émouvante.

Quant à Platon, il joua en cette occasion, comme en quelques autres, une comédie odieuse et ridicule. Deux de ses amis particuliers, le vieux Criton et le jeune Phédon, l’avaient vu la veille. Ils l’avaient trouvé sur son lit le visage défait, tordu par instants d’atroces douleurs ou de savantes grimaces. Ils parlaient avec une si tendre pitié de leur malade que nous nous demandions naïvement si la mort n’enlèverait pas le même jour deux philosophes au lieu d’un. Et cet héroïque Platon, oublieux de son propre mal, avait exigé que ses meilleurs amis, au lieu de rester auprès de lui, fussent avec nous autour de Socrate. Par malheur, le lendemain, un hasard me fit rencontrer Platon dans la rue. À ma vue, son visage, qui criait la santé, rougit un instant et avoua la honte. Je lui dis le mépris que m’inspirait sa conduite. Déjà le comédien s’était ressaisi. Il affirma avec serments qu’il avait subi on ne sait quelle crise courte mais terrible. Pendant deux jours, les médecins, qui n’avaient su lui donner aucun nom, l’avaient crue mortelle. Il se demandait comment il avait pu remonter cette pente abrupte et glissante. Ah ! il devait le plus beau des coqs à Esculape.

Une particularité des maladies mortelles de Platon, c’est qu’elles ne l’empêchent jamais de parler longuement. Il avait dit à Criton et à Phédon de nombreux et ingénieux arguments en faveur de l’immortalité de l’âme et il avait chargé ses deux amis de répéter à Socrate mille paroles consolatrices. En outre, Criton avait apporté sous son manteau un livre d’Anaxagore, pour nous en lire quelques passages et distinguer avec soin ce que Platon y approuvait, et que Platon y désapprouvait. En ce jour où les autres égoïsmes se taisaient, Platon, non content d’écouter sa lâcheté, cédait aussi à sa coutumière vanité et il exigeait qu’on s’intéressât, plus encore qu’à Socrate, à ce qu’un Platon pouvait bien penser.

Phédon et Criton récitèrent donc les paroles que Platon leur avait enseignées touchant l’immortalité de l’âme. Et ces paroles étaient belles et opportunes. Mais elles présentaient comme des certitudes ce qui doit rester doute et sourire. Ils croyaient, dans ce domaine flottant, donner de véritables démonstrations et ils me faisaient songer à je ne sais quels dieux lourdauds dont la marche enfoncerait les nuages. Leurs arguments ingénieux et pesants sont connus : ce sont précisément ceux que Platon, en son Phédon, net dans la bouche de Socrate. Simmias et Cébès présentaient quelques objections afin que le dogme de l’immortalité parût victorieux dans un combat. Mais ils parlaient faiblement, lutteurs qui désirent la défaite, et ils ne tardaient pas à céder, en se déclarant vaincus par trop de lumière.

Tous nous écoutions, dans une sorte de songe enchanté, désireux que l’âme fût immortelle et que Socrate ne nous fût pas enlevé pour toujours. Notre désir puissant, à de certaines minutes, nous faisait une manière de certitude.

Nous étions particulièrement émus vers la persuasion quand Phédon contait l’histoire d’Er l’arménien, telle qu’on la peut trouver au dixième livre de la République de Platon.

Pour Socrate, il écoutait avec sa bienveillance coutumière. De temps à autre, il prononçait quelques mots, expliquait que, dans aucun cas, que l’âme soit mortelle ou immortelle, la mort n’a rien de redoutable.

Lorsque ce débat parut épuisé, Criton déroula le livre d’Anaxagore qu’il avait apporté sous son manteau. Il en lut quelques passages. Il dit combien ce livre l’avait séduit dans sa première jeunesse. Mais Platon lui avait appris depuis tout ce qui manque à l’enseignement d’Anaxagore. Après avoir posé l’Esprit comme la cause du monde, Anaxagore, en effet, s’égare à chercher d’autres causes, au lieu de montrer uniquement que toutes choses sont les meilleures et les plus belles possibles, comme il convient dans l’œuvre d’un esprit puissant et bienveillant.

Socrate ne semblait pas écouter. Les yeux presque fermés, la bouche entr’ouverte, il était tel qu’un homme soulevé par un rêve heureux. D’autres disciples, cependant, défendaient Anaxagore contre les attaques de Criton.

Celui-ci se tourna enfin vers le Maître et demanda :

— Que penses-tu de ces choses ?

— Je pense qu’elles ne sont point objets de pensée.

Plusieurs s’entre-regardèrent avec étonnement. Mais, après un court silence malicieux, Socrate ajouta :

— Elles sont objets de rêve.

— Pourquoi cela ? — interrogèrent ensemble Criton et Phédon.

— Parce qu’on ne les peut savoir ou, si vous préférez que je parle avec la modestie qui me convient, parce que je ne les peux savoir.

Criton répéta en souriant le mot que Socrate disait souvent :

— Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien.

— Oui, mon Criton, et tu peux informer ton jeune ami le trop curieux Aristoclès que, jusqu’à la fin, je me suis réjoui d’ignorer ces choses inutiles.

— Comment, inutiles !… Ah ! oui, je sais ce que tu veux dire. Inutiles, d’après toi, à la conduite de la vie.

— Tu dis ma pensée, cher Criton.

— Mais non plus la mienne, cher Socrate. Platon m’a expliqué clairement combien ma conduite sera différente selon que je croirai aux dieux de la Cité, ou que je croirai à un seul dieu qui est l’Esprit, ou que je ne croirai à aucun dieu.

— Platon se trompe. Quels que soient les dieux que tu affirmes, tu les formes d’après un certain modèle que tu vois ou crois voir en toi. De sorte que ta conduite reste toujours fille de ta connaissance de toi-même ou de tes erreurs sur toi-même.

— Connais-toi toi-même, — répéta Criton d’une voix qu’il s’efforçait, à cause des circonstances, de ne point rendre railleuse.

Je demandai à mon tour, m’adressant à Socrate :

— Ce que tu appelles un objet de rêve n’est-il jamais l’objet de tes rêves ?

Socrate eut un sursaut, comme si on l’arrachait brusquement à un profond sommeil. Puis il me regarda longtemps, et tout souriait dans son silence. Il dit enfin :

— Je suis un grand rêveur, moi aussi. Mais, pourquoi dirais-je mes rêves ?

Le jeune Phedon et le vieux Criton implorèrent de leur voix la plus caressante (non, vraiment, elle ne pouvait être plus caressante quand ils parlaient à leur amant Platon) :

— Dis les rêves de Socrate.

Et le beau Phédon continua :

— Les rêves de l’harmonieux Socrate, comment ne seraient-ils pas les plus harmonieux et les plus enivrants entre tous les rêves ?

Le maître eut un balancement de tout le corps. Nous observions son hésitation. EL nous nous rapprochions de lui avidement.

— Écoutez donc mes rêves — dit-il enfin. Mais ne les opposez jamais à d’autres songes. Permettez que chaque songe vive sa vie et son flottement de fantôme. Et n’en mêlez jamais aucun aux gestes que vous ferez. Quand on agit, que ce soit à la lumière du jour, non en courant derrière les fausses lueurs qui sortent des rêves.

Socrate ensuite loua et blâma Platon. Il avait raison de refaire le rêve d’Anaxagore, puisque ce rêve n’est point sans beauté. Mais il avait tort de s’enfermer en un rêve unique, même beau. Et Socrate avertit Criton de nouveau, avec insistance, que le sage oublie tous les songes dès qu’une question pratique exige qu’on réponde par un geste.

Il continua à peu près en ces termes.

— Moi aussi, il m’est arrivé de refaire le rêve d’Anaxagore. Mais, sans doute par quelque défaut de mon intelligence, il ne tarde pas à tourner en cauchemar. Car je vois qu’il y a un certain ordre dans le monde, et Anaxagore m’explique cet ordre. Mais je vois aussi beaucoup de désordre dans le monde et, loin qu’Anaxagore explique ce désordre, il le rend inexplicable et douloureux à la raison comme au cœur. Si je croyais à un dieu ou à des dieux, je prierais peut-être quelquefois ; mais ah ! comme je blasphèmerais souvent.

— Pourtant, Socrate, tu as toujours dit que tu étais heureux.

— Je suis heureux malgré le monde et, s’il y a des dieux, malgré les dieux. Malgré le désordre du monde et malgré l’Esprit, si je ne sais quel Esprit méchant organise et fait durer ce désordre. Jamais l’heureux Socrate ne blasphèmera dieu ou les dieux en son propre nom. Mais, si je croyais à leur existence, mon cœur les blâmerait au nom des autres hommes. S’il y avait un dieu bienfaisant, nul ne se plaindrait ; et, quand j’écoute les hommes, je n’entends guère que des plaintes. S’il y avait un dieu bienfaisant, d’où viendrait donc l’injustice ?

— De la méchanceté des impies.

— Comment le dieu bienfaisant aurait-il formé des méchants et des impies ? Et comment donnerait-il toujours, en ce qui le concerne, la victoire aux hommes injustes sur les hommes justes ?

— Tu disais, il y a peu de temps, que le juste triomphe toujours.

— Le juste triomphe toujours au dedans de lui-même. Il s’est entouré de murailles imprenables. Les folies des hommes et des dieux s’arrêtent impuissantes devant le rempart de la sagesse.

— Dis plutôt tes rêves, cher Socrate. Car, si nous venions à répéter ce que tu dis maintenant, quelque méchant, je le crains, nous dénoncerait aux magistrats.

— Je ferai selon que vous le désirez. Mais pourquoi un méchant n’accuserait-il pas aussi des rêves ? Ou ignorez-vous l’aventure de cette vieille femme qui fut conduite au supplice parce qu’elle avait vu en songe la mort du tyran ?… Mais le méchant ne fait de tort qu’à lui-même ; et ce triomphe extérieur des hommes injustes, si je le lamente, c’est parce qu’il rend de plus en plus malheureux les hommes injustes. C’est pourquoi les dieux, s’ils existaient, seraient deux fois coupables envers les hommes qu’ils auraient faits injustes et auxquels ils auraient accordé le triomphe matériel.

C’est après ces paroles que Socrate nous dit la beauté étrange de son rêve. Nul ne l’a répété. Plusieurs de ceux qui étaient là étaient charmés comme au passage d’une musique qu’on sera incapable de retenir et de retrouver. Plusieurs étaient charmés comme par le chant du vent dans les arbres et le murmure coulant de l’Ilissos. Et ils se souviennent seulement d’avoir subi un charme sans plus savoir de quoi il était fait. Quant à Platon, à qui on ne manqua point de rapporter ce qu’avait dit Socrate, il préféra déformer le beau rêve souple selon ses propres songes lourds et précis.

Et Antisthène n’a jamais encore répété le rêve de Socrate, pour la même raison que Socrate le conta une seule fois et après avoir hésité : parce qu’il est inutile à la conduite de la vie.

La voix de Socrate n’avait pas sa fermeté ordinaire. Le sourire de Socrate était singulier : je n’ai vu de sourire un peu voisin de celui-là que sur des lèvres de femmes, au passage de la volupté. Dans les gros yeux de Socrate, une lumière étrange semblait briller, semblait s’éteindre, semblait se rallumer et vaciller.

— Mon rêve dira-t-il, comme d’autres rêves : « Il n’y a pas de Dieu ? » Mon rêve dira-t-il, comme d’autres rêves : « Tout est plein de dieux ? »

Que mon rêve dise : « Tout est plein de dieux », afin que vous m’écoutiez avec piété non avec impiété.

Le corps puissant et le noble visage de Platon, sont l’œuvre d’un dieu qui aime toutes les beautés visibles. Mon corps robuste et mon visage sans grâce sont l’œuvre d’un dieu qui aime une certaine beauté et qui ne se préoccupe pas d’une certaine autre beauté.

Mais ces dieux ne nous sont pas étrangers et ils ne nous ont pas construits du dehors. Car ce que j’appelle les dieux, ce sont nos âmes.

— Tout être vivant n’a-t-il donc pas une âme ? — demanda Phédon.

— Tout vivant, dans mon rêve, à une âme. Ces êtres aussi ont une âme, qui ne semblent pas vivants à nos yeux grossiers, Dans mon rêve, tout est vivant.

— Même le banc de pierre sur lequel tu es assis ?

— Cette pierre est vivante, puisqu’elle dure au lieu de fuir. Un dieu intérieur la maintient.

— Et l’Ilissos, qui coule vers la mer ?

— L’Ilissos est une fuite de dieux. Un dieu rêve — si j’en crois mon songe — dans chacune de ses gouttes labiles.

— Ô Socrate, — m’écriai-je — combien ton rêve est plus beau que celui d’Anaxagore |

— Il est plus beau pour moi et peut-être pour toi. Celui d’Anaxagore est plus beau pour Anaxagore et peut-être pour Platon.

— Continue, bienfaisant Socrate, à nous verser ton rêve comme un vin généreux.

— Je fais ce que vous demandez. Mais que vos ivresses de songe ou de vin ne durent jamais longtemps, ô mes fils. Que surtout vous appreniez à les secouer avant d’agir.

Dans mon rêve, il n’y a que des dieux, il n’y a que des âmes. Nul de vous n’est un dieu unique. Autour d’un dieu central — et quelquefois de plusieurs — chacun de vous est un peuple de dieux. Chacun de vous est un vaste Olympe. Chacun de vous est, autour de l’abeille reine, un essaim de dieux. Mais tantôt c’est la puissante reine que j’appelle Antisthène, tantôt c’est l’essaim tout entier.

— Dans ton rêve comme dans la vérité — dit Criton — nous existons avant notre naissance. Platon m’a conté plus d’un souvenir.

— Non, mais plus d’un songe. Cependant, puisque nous avons commencé, continuons de rêver. Tu es éternel, mon Criton, quand j’appelle Criton la reine et non l’essaim. Car mon rêve ne parvient pas à concevoir un être véritable qui ne soit éternel. Comment l’être commencerait-il ? Ce qui commence, c’est la forme visible, c’est le rapprochement et l’alliance bourdonnante de l’essaim ; c’est la réunion des myriades d’âmes que gouverne ton âme centrale. Ton corps a commencé cet il finira. Respecte pourtant en lui une rencontre d’éternités.

Ton âme, voici des myriades de siècles, fut l’âme d’une pierre, la force crispée qui l’empêche de s’émietter ; ou elle fut l’âme d’une goutte d’eau, un besoin de fuir et de glisser ; ou elle fut un peu d’air que le vent agite.

Il y a déjà longtemps qu’elle est devenue l’âme plus inquiète de ce que nous appelons un vivant, d’un poisson, d’un lézard, ou de quelque autre animal.

Mais voici. Tout animal veut devenir homme. Car l’homme, si peu qu’il soit, est plus beau que les autres animaux et il a des puissances que les autres animaux cherchent en vain et qu’ils jalousent chez lui.

Chaque fois qu’un homme et une femme échangent un baiser, un peuple d’âmes assiège ce baiser pour pénétrer dans la vie humaine. Souvent elles sont toutes repoussées ; parfois une réussit, rarement deux. Et il arrive que celle qui réussit est une âme qui déjà groupa un homme autour d’elle. Les autres, avides d’un corps même inférieur, finissent, après quelques glissements sur la pente qui monte à la vie humaine, par se décourager, et elles consentent à recommencer une existence animale.

L’effort de toutes les âmes crée l’ordre que tu vois dans le monde. Mais la plupart s’efforcent aveuglément et vers ce qu’elles croient leur seul bien ; la plupart ignorent et négligent leur bien profond, qui serait le bien de tous. Et ce qu’il y a d’aveugle, et de violent, et de forcené, et d’hostile dans leurs efforts et dans leurs chocs crée le désordre que tu vois aussi dans le monde.

Pourquoi les animaux d’hier veulent-ils âprement devenir des hommes ? Ont-ils vu que le corps de l’homme permet seul à la raison de s’épanouir, à la pensée de fleurir, à la justice et à la bonté de rythmer le cœur et de diriger les gestes ? Non, certes, l’animal n’a pas vu ces choses. Il a vu seulement quelqu’une des puissances extérieures de l’homme.

Les premières fois que je réussis à être homme, je fus ébloui sans doute et étourdi par de multiples nouveautés, par des richesses trop complexes pour ma faculté de mettre de l’ordre et même pour ma puissance de choisir.

Puis j’ai fait des choix successifs et qui m’étaient imposés par mes lourdeurs animales, non inspirés par mon élan humain. L’homme restait en moi l’esclave de l’animal. Délivré du cuir continu, épais et hérissé qui protège contre mille douleurs mais ne laisse au plaisir que d’étroites entrées, je me suis réjoui, sans doute, à la diversité des vêtements, à la souplesse légère ou chaude des étoffes ; je me suis réjoui surtout que, les vêtements rejetés, mon corps fût tout entier un organe de joie et un rendez-vous de caresses. Ébloui à la lumière orageuse et multiple de la volupté, je ne fus, plusieurs vies humaines, qu’une peau chatouillée, tantôt frémissante et ardente, tantôt alanguie et comme délicieusement endormie.

Ensuite, je changeai d’erreur.

J’aimai, dans l’homme que j’étais, les mains qui savent manier et fabriquer l’outil. Troublé par cette lumière toujours mouvante, j’étais entier à une double extrémité de mon être. Mon âme habitait mes mains. Elle était la servante de mes mains et de mon besoin d’agir. Elle n’aimait que l’adresse de mes mains et elle s’émerveillait devant les œuvres qui en sortaient.

Or nous avons sur l’animal une troisième supériorité extérieure. Notre parole, si elle est habile, nous soumet d’autres hommes. Je fus sans doute un tyran, un flatteur, un orateur populaire. Par de souples mensonges, ma langue me procurait les pouvoirs de mensonge et les menteuses richesses.

Peut-être je fus encore beaucoup d’autres folies. De nombreuses erreurs m’ont rassasié jusqu’à la nausée de volupté, d’adresse, de puissance, de richesse. Un jour enfin, j’ai pu mépriser des mensonges dont l’accoutumance faisait des fadeurs et des écœurements. Je me suis réjoui de la seule vérité. J’ai repoussé les fausses joies qui viennent s’offrir à l’homme et les faux travaux qui le sollicitent. Je n’ai plus goûté que les joies profondes et je n’ai plus consenti qu’au travail essentiel. Je suis heureux parce que je n’ai plus demandé le bonheur à ma peau, à mes mains, à ma langue, mais à moi-même, à mon âme profonde, à la contemplation de ma lumière centrale et au soin de la garder toujours pure.

Il y a, mes fils, des conquêtes définitives. Mes vies futures ne perdront rien de ce que j’ai gagné cette fois. Et je serai plus heureux à mon retour, parce que plus éclairé et plus méprisant des faux biens.

Socrate cessa de parler. Il restait pensif. Peut-être son rêve continuait en lui, trop fluide maintenant et trop subtil pour se laisser capter aux mailles larges de la parole. Pour moi, souriant comme dans l’ivresse, j’essayais d’imaginer les vies futures de Socrate. Mais je ne découvrais pas comment il pourrait perfectionner encore son âme parfaite.

Plusieurs souriaient comme dans l’incompréhension et l’hébétude.

Phédon et Criton souriaient, pauvres qui viennent de recevoir le plus riche et le mieux ouvré des joyaux. Leur goût barbare leur permet de connaître sa richesse non l’art trop délicat avec lequel il est travaillé. Et ils le porteront à un orfèvre de leurs amis pour qu’il le refasse pesant et somptueux. Ainsi ces deux hommes songeaient à ce que Platon ferait avec les paroles de Socrate quand ils lui auraient livré le chef-d’œuvre comme une matière banale qu’on a le droit de remanier, d’alourdir, d’orner d’éléments inférieurs.

Après un silence diversement méditatif, Simmias demanda :

— Pourquoi, Socrate, n’as-tu posé aujourd’hui aucune question ?

— C’est que, mon Simmias, je ne pouvais te faire trouver en toi un rêve qui est mien. Plus ou moins cachée sous les folies animales, sous les folies religieuses, sous les folies sociales, une sagesse habite tous les hommes. Mes questions peuvent écarter lentement les folies superficielles et découvrir en chacun une sagesse semblable à la mienne. Aujourd’hui j’ai dit ma folie profonde, et je soupçonne qu’elle varie avec chacun. C’est pourquoi je ne pouvais découvrir en toi, même par des questions nombreuses, ma folie profonde et mon rêve éveillé.

En achevant ces mots, il se leva et passa dans la chambre voisine pour se baigner. Eschine seul l’accompagna et Socrate nous pria d’attendre leur retour.

Je ne conterai pas, malgré leur beauté simple, les scènes qui suivirent. Platon, au dialogue du Phédon, les a dites mieux que je ne saurais. Car, lorsque Platon consent à la vérité, nul ne peut lutter avec lui. Son exactitude est pourtant en défaut sur quelques points. Son amour pour Criton et sa haine contre Eschine, ami d’Aristippe, l’ont engagé à attribuer au premier tout ce qui fut dit ou fait, dans la réalité, par le second.

Il faut aussi effacer dans le Phédon les paroles prêtées à Socrate concernant la libation et les prières. Socrate ne croyait pas aux dieux ridicules qui aiment les prières et les libations : il ne prononça aucune de ces paroles absurdes.

Et Platon a déformé les tout derniers mots de Socrate.

Pendant que, couché sur le dos, il sentait le froid monter lentement de ses pieds vers son cœur, quelques-uns lui parlaient du rêve magnifique qu’il avait dit touchant ce qui précède la naissance et ce qui suit la mort. Or ils en parlaient non comme d’un songe léger, mais comme d’une massive certitude. Eschine était celui qui paraissait le plus fortement persuadé.

De sorte que Socrate nous dit :

— Si vous le voulez, réjouissez vos loisirs à de tels songes, comme les enfants s’amusent à des contes. Mais, dès qu’il est question d’agir, oubliez tout ce qui est songe et tout ce qui est conte, afin que vous écouliez votre seule raison.

Puis, se tournant vers Eschine qui avait loué les dieux et qui avait loué le bonheur futur de Socrate :

— Tu as raison de te réjouir pour moi. Le remède que m’a offert le serviteur des Onze va me guérir de la vieillesse et des infirmités, ses compagnes. Et je vois avec plaisir que tu rêves pour moi mille bonheurs. Je les rêve aussi. Mais, soit pour le bonheur que j’ai eu cette fois, soit pour les bonheurs que j’aurai plus tard, il ne faut louer nul autre dieu que moi. Tout vrai bonheur est l’œuvre de celui qui le goûte. Et ne loue aucun autre dieu que moi pour la guérison que je viens de boire parce que je l’ai voulu. Je ne dois rien à Esculape et tu agirais follement si tu lui sacrifiais, à mon sujet, même le plus vieux et le plus maigre des coqs.

— Je t’obéirai en toutes choses, — répondit Eschine. Mais vois, Socrate, si tu as encore quelque recommandation à nous faire.

Il sourit, pour toute réponse, en faisant : « Non » de la tête. Et il se couvrit le visage.

Il resta quelques instants ainsi, couvert et immobile. Puis il eut un mouvement léger et qui me fit penser, je ne sais pourquoi, aux mouvements qu’on fait dans le sommeil. Alors le serviteur des Onze le découvrit. Nous vîmes que ses regards étaient fixes, et sa bouche entr’ouverte. Eschine lui ferma les lèvres et les veux.

Tous nous regardions le corps où notre ami n’était plus. Nul de nous ne pleurait. Notre douleur était cette douleur qui est descendue dans l’abîme plus profond que la région des larmes. Et la plaie que nous considérions dans nos profondeurs rayonnait de lumière effarée autant que de souffrance.

FIN

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