Livre III
Socrate disait souvent que la sagesse n’a pas pour ennemie l’ignorance mais la folie. Or ce qu’il appelait folie, c’est l’ignorance quand elle s’accompagne de la croyance qu’on sait.
— Le sage — affirmait-il — connaît certaines choses et il sait qu’il ignore tout le reste. Le sage s’applique uniquement à connaître la profondeur de ses besoins, la hiérarchie de ses besoins et les limites de ses forces. Le fou ignore tout cela et croit connaître tout cela. Et il y a des fous qui s’imaginent que leurs forces n’ont aucune limite.
« Quand il s’agit des forces du corps, le peuple rit des plus présomptueuses entre ces ignorances. Le peuple rit, quand le fou Athénodore, qui se croit un titan, se baisse sous la porte de la ville dans la crainte de heurter son front ou quand, embrassant un angle de sa maison, il prétend emporter sa maison. Mais ce qui m’étonnait tant que j’eus la faculté de m’étonner, c’est que le peuple ne rit pas quand un homme prétend le conduire. Et je me demandais : Le peuple se croit-il donc plus léger et plus maniable qu’une de ses maisons ?
« Mais, pour avouer la vérité, peu d’hommes d’État sont fous au point que je dis. La plupart n’essaient pas d’enlever la maison : tandis qu’ils détournent l’attention par des gestes de charlatans et des paroles magnifiques, ils glissent sous leur manteau les plus précieux parmi les petits objets qui se trouvent dans la demeure ; et les pièces d’or sont ce qu’ils glissent le plus volontiers sous leur manteau.
« Cependant il arrive qu’un tout jeune homme, ivre de sa jeunesse et de l’excès même de son ignorance, croit pouvoir diriger le peuple vers de sages et justes résolutions. À celui-là, s’il me rencontrait, je serais le plus utile des spectacles. Mon impuissance serait puissante sur son esprit. N’abandonnerait-il pas sa folle présomption quand il verrait Socrate passer toutes ses journées à essayer de diriger vers la sagesse et vers la justice un petit nombre d’hommes bien doués et réussir rarement ?…
« Mais, si le jeune homme dont je parle ne me rencontre pas moi et mon instructive impuissance, ses premiers échecs l’éclaireront et il renoncera à suivre le peuple sous prétexte de le conduire, ou bien il renoncera à toute sagesse et à toute justice.
« Celui qui a fait ce dernier choix, chante très haut la sagesse et la justice du peuple et il suit le peuple, en le dépouillant sournoisement, parmi tous ses caprices d’injustice et de folie. Ses chants menteurs et sa docilité lui obtiennent des magistratures et de l’argent, Mais n’est-il pas devenu le plus misérable des esclaves et ne consent-il pas, en chantant l’hymne glorieux, à toutes les bassesses et à toutes les chutes ? »
Il y avait à Athènes, un jeune homme de famille noble et riche qui était parfaitement beau de corps et de visage. Sa mémoire facile et fidèle lui permettait de réciter des vers nombreux d’Homère, de Pindare, d’Eschyle ou de Sophocle. Il parlait sur tous les sujets avec abondance, avec grâce et avec une souple assurance. Son esprit ingénieux trouvait des arguments et croyait trouver des vérités. Il était de ceux-là qui, parce qu’ils sont éloquents, se persuadent eux-mêmes autant que les autres et s’imaginent qu’ils sont sages. Tous ceux qui l’entendaient admiraient son éloquence, et ses amants proclamaient sa sagesse. Sur leur conseil, il se destinait à la vie politique. On disait communément que, si les dieux l’épargnaient, il réaliserait les plus glorieuses destinées. Ce brillant éphèbe avait nom Euthydème.
Les amis d’Euthydème, sachant combien Socrate méprisait toute politique et redoutant ce qu’il pourrait dire de contraire à leurs desseins, contaient beaucoup de mal du Sage et éloignaient avec soin le jeune homme des lieux où le Sage fréquentait.
C’est par moi que Socrate connut ces choses. Et il me dit :
— Si je le peux, je sauverai Euthydème des dangereux ennemis qu’il croit ses amis. Si je le peux, j’empêcherai Euthydème de revêtir la brillante tunique que le centaure Démos offre à ceux de ses serviteurs qui prétendent rester justes. Si je le peux, j’arrêterai Euthydème sur la route de l’Œta et des supplices éclatants.
Son âge ne permettait pas encore à Euthydème d’assister à l’assemblée du peuple. Mais il s’asseyait souvent, pour s’instruire des affaires, dans la boutique d’un éperonnier proche de l’agora.
Socrate vint aussi dans cette boutique, qui était fort grande. Nous entourions Socrate d’un côté de la boutique ; de l’autre côté, Euthydème était entouré de ses amis. Entre les deux groupes, s’étendait un espace vide. Et deux conversations différentes avaient lieu.
Or, comme Socrate parlait avec une grâce parfaite touchant la justice, il arriva qu’Euthydème fit signe à ses amis de se taire et que, sans se rapprocher de nous, ils durent entendre Socrate.
Le grand accoucheur d’esprits, voyant que tous l’écoutaient, tourna adroitement son discours demandant à Alcibiade s’il croyait ou non la justice susceptible d’être enseignée.
Alcibiade répondit :
— Si je ne croyais pas la justice susceptible d’être enseignée, pourquoi donc m’attacherais-je aux pas de Socrate ?
Alors Socrate, regardant alternativement Alcibiade et Euthydème :
— Je ne sais, mon Alcibiade, lequel est le plus beau, de toi ou du jeune homme qui se tient silencieux, entouré d’amants nombreux, à l’autre extrémité de la boutique. Je ne sais pas non plus lequel est le plus sage. Ses yeux brillent d’intelligence, comme tes yeux ; son sourire, comme ton sourire, chante l’assurance et la confiance en soi-même. Peut-être bientôt vous serez deux rivaux et vous vous disputerez les faveurs du peuple. Il me plaît d’imaginer, en ce moment, que le même jour, dans la même affaire, vous prendrez pour la première fois la parole devant l’Assemblée. Et voici que je crois entendre le début de vos deux discours. Car, pour la suite, je ne l’entends pas.
— Dis ce que tu entends — pria Alcibiade avec un sourire beau et laid, caressant et gluant comme celui d’une courtisane.
— Toi, peut-être, pour donner une bonne opinion de ta justice, tu commenceras en déclarant que tu dois quelque chose à Socrate, et que ta sagesse, pour une petite part, vient du fils de l’accoucheuse.
— Tu entends mal, fils de Phénarète. Je proclamerai, dès mes premières paroles, la vérité tout entière. Je me vanterai de te devoir tout et je déclarerai glorieusement qu’Alcibiade n’est que la bouche de Socrate.
— Je ne me savais pas une si belle bouche, fils de Clinias. Mais voyons si je serai plus heureux à deviner l’exorde d’Euthydème. « Hommes athéniens — dira-t-il — personne ne se peut vanter de m’avoir rien appris. J’ai entendu parler d’hommes auxquels on attribuait quelque sagesse ou quelques connaissances. La prudence de mes amis m’a toujours éloigné d’écouter ces hommes. Non seulement j’ai évité de recevoir des leçons ; mais je n’ai pas voulu qu’on me pût soupçonner d’en avoir jamais reçu aucune. Écoutez donc avec respect mon avis tel que le hasard pourra me le suggérer. »
Nous commencions à rire. Autour d’Euthydème, personne ne riait. Et le jeune homme avait les joues singulièrement rouges.
Socrate continuait :
— J’aimerais entendre de tels exordes sincères dans beaucoup de bouches. Un homme me plairait qui, se présentant pour exercer la médecine, commencerait ainsi son discours : « Hommes athéniens, je n’ai jamais étudié les maladies ni les remèdes sous aucun de ceux qui connaissent ces choses ; jamais je n’ai cherché quelqu’un qui fût habile dans mon art et m’en pût enseigner les principes. Je vous apporte la belle virginité de mon ignorance. J’espère donc que vous m’accorderez toute votre confiance et que vous me permettrez de m’instruire en faisant sur vous mes premiers essais.
Cette fois, Euthydème rit aussi fort que nous. Ceux qui l’entouraient rirent après lui. Cependant la rougeur s’avivait sur ses joues. Il se leva et sortit, suivi de son troupeau d’amants.
Si ses parents ont mis en garde une jeune fille contre un éphèbe inconnu, ils risquent d’avoir éveillé en elle la curiosité de connaître cet éphèbe ; ils risquent d’avoir semé en elle un germe d’amour. Tant qu’elle n’aura point vu celui dont on parle avec haine ou avec méfiance, elle fera taire sa curiosité, parviendra peut-être à se la nier. Mais que les jeunes gens se rencontrent, une fois, la jeune fille — surtout si l’éphèbe a dit quelque parole singulière ou fait quelque geste étonnant — ne désirera plus que le revoir.
Tel était Euthydème, quand une fois il eut rencontré Socrate et entendu ses paroles et leur grâce singulière. À ses amis il ne parlait plus que de Socrate. Quand il était seul, c’est à Socrate qu’il songeait.
Il résista quelque temps au désir de revoir le Sage. Un jour, enfin, il fut vaincu. Il vint avec tous ses amis s’asseoir au milieu de nous et il écouta sans rien dire.
Or Socrate, cette fois, ne parut point distinguer Euthydème ; il ne le nomma point et ne lui adressa pas une seule de ses paroles.
Quelques jours passèrent pareils à ce jour. Euthydème semblait le plus silencieux comme le plus assidu des disciples. Et ses yeux étaient de plus en plus sur le Maître deux flammes d’amour et d’admiration.
Un soir, à l’heure où nous nous séparions, Socrate mit la main sur l’épaule d’Euthydème, indiquant qu’il désirait lui parler seul à seul. De sorte que les amis de Socrate et les amis d’Euthydème s’écartèrent. Socrate, jugeant que l’amour si récent d’Euthydème rendait le jeune homme trop timide pour une conversation publique, croyait utile de l’entretenir en particulier. J’ai connu depuis les paroles qui avaient été échangées entre eux.
— Euthydème, j’ai pour toi beaucoup d’affection et je serais heureux si tu m’en rendais un peu.
— Sois donc heureux, Socrate. Je te connais depuis peu de jours. Mais entre tous les hommes c’est toi que j’aime le plus.
— Je crois, en effet, que, dès maintenant, tu m’aimes assez pour que je te puisse faire quelque bien. Car le philosophe est un médecin qui soigne avec efficace ceux-là seuls dont il est aimé. Veux-tu donc que demain ce soit toi que j’interroge et que j’accouche ? Veux-tu que, parmi les pensées dont je t’accoucherai nous examinions si les unes sont des enfants morts-nés, si les autres sont des enfants viables ?
— Ô Socrate, j’étais hardi avant de te rencontrer. Maintenant je suis timide comme une jeune fille qui aime.
— Tu crains de te troubler si je t’interroge devant une assemblée nombreuse ?
— Je serais troublé même si tu m’interrogeais devant un seul de tes amis ou devant un seul de mes amis. Je rougirais et nulle parole ne consentirait à sortir de ma gorge desséchée.
— Mais, si nous étions seuls.
— Alors je crois que j’oserais te répondre en tremblant de bonheur.
— Trouve-toi donc seul demain dans cette boutique d’éperonnier où je te vis pour la première fois et où, t’aimant déjà, je m’appliquai à capter ton attention afin que tu m’aimes aussi. J’irai seul de mon côté et j’essaierai si, en effet, tu m’aimes assez pour que je te puisse faire quelque bien.
Le lendemain, ils furent, l’un et l’autre, fidèles au rendez-vous. Ils s’assirent l’un auprès de l’autre, Et leur entretien fut tel ou peu s’en faut :
— Est-il vrai, mon cher Euthydème, que tu aies rassemblé de nombreux ouvrages écrits par des hommes qui passent pour sages ?
— Il est vrai, Socrate. Chaque jour encore, je rassemble de tels ouvrages et c’est un trésor que je ne cesserai jamais d’enrichir.
— Je suis heureux, Euthydème, que tu appelles trésor la sagesse préférablement à l’or et à l’argent. Tu sais déjà, sans doute, que l’or et l’argent ne peuvent nous rendre meilleurs ; mais les pensées des sages, si on les comprend bien, procurent les vraies richesses et les joies véritables, les richesses et les joies de la vertu.
Socrate voyait que le jeune homme prenait plaisir à la louange.
— Dis-moi, — reprit-il, — ce que tu t’es proposé en rassemblant tant de livres.
Euthydème, silencieux, rêvait à la réponse qu’il devait faire. Et il était embarrassé. Mais Socrate, après un court silence, continua :
— Veux-tu devenir médecin comme mon ami Alexis ? Car les médecins ont beaucoup écrit.
— Non, en vérité, je ne désire pas devenir médecin.
Socrate, selon sa coutume, multiplia les interrogations familières, faisant avouer à Euthydème qu’il ne voulait être ni architecte comme Ictinos, ni statuaire comme Phidias, ni géomètre comme Théodore, ni peintre comme Parrhasios, ni armurier comme Pistias, ni astronome comme Anaxagore.
— Tu recherches peut-être — demanda-t-il enfin — cette science qui rend capable de gouverner un état, de commander aux hommes et de leur être utile tout en étant utile à soi-même ?
— Oui, Socrate, c’est cette science que je recherche avec ardeur. C’est elle que je veux acquérir.
— Par le chien, ton ambition n’est pas petite. Tu recherches la plus belle des sciences, si toutefois elle existe ; tu veux acquérir le premier des talents, si toutefois il est possible.
— Pourquoi cette science n’existerait-elle pas ou pourquoi ce talent serait-il impossible ?
— Veux-tu, Euthydème, conduire les hommes et te conduire toi-même selon la justice ?
— Tu dis exactement ce que je veux.
— Si un homme prétendait te conduire par la violence et non en te persuadant, cet homme te paraîtrait-il juste ?
— Non, certes.
— Tu persuaderas donc aux Athéniens de faire ce qui est juste ?
— C’est là ce que je me propose.
— Et tu leur enseigneras, selon ce que nous avons dit, à ne jamais rien commander ou défendre à personne sans persuader celui qui devra obéir ?
— Ce que tu dis, Socrate, est-il faisable ?
— Je ne sais, mon Euthydème. C’est à toi de le voir.
— Ce que tu dis n’est pas possible. Car souvent Athènes est en guerre et on ne s’applique pas à persuader l’ennemi mais à le dompter.
— Cela te semble-t-il juste, mon Euthydème ?
— Personne, Socrate, n’a jamais douté que cela soit juste.
— Peut-être aussi personne, avant Anaxagore, n’avait douté que le soleil fût un dieu. Penses-tu qu’Anaxagore eut tort de se poser cette question ?
— Tu as raison, Socrate. Car je devine ce que tu veux dire. Oui, le sage peut se poser des questions que nul n’avait posées avant lui ou n’avait paru poser.
— Tu admets, sans doute, qu’il y a des guerres injustes ?
— Assurément.
— Mais peut-être d’autres guerres te semblent justes ?
— Certaines guerres, en effet, me semblent justes.
— Il faut pourtant bien que toute guerre soit injuste, au moins de l’un des deux côtés. Ou crois-tu que les Lacédémoniens et les Athéniens ont également raison de se battre ?
— Nous savons tous que les Lacédémoniens sont injustes de nous faire la guerre.
— Tous, dis-tu ? Les Lacédémoniens conviennent-ils de leur injustice ?
— Tu veux rire, cher Socrate. Bien loin d’en convenir, ils prétendent que nous sommes dans notre tort.
— Connais-tu, Euthydème, toutes les causes, proches ou lointaines, de la guerre ? Connais-tu toutes les fautes des deux gouvernements ? et peux-tu juger avec assurance entre nous et ceux de Lacédémone ?… Tu ne réponds pas ?… Tu n’es donc pas semblable au reste du peuple d’Athènes et au peuple de Sparte ? Ou ne croient-ils pas les uns et les autres que leur patrie a toujours raison parce qu’elle est leur patrie ?
— Ils le croient, en effet.
— Mais ne connais-tu pas des imbéciles qui croient avoir toujours raison et que tout ce qu’ils disent ou font est parfait puisque ce sont eux qui le font ou qui le disent ?
— Je connais plusieurs hommes de cette sorte.
— Tu crois donc, Euthydème, que l’amour de la patrie aveugle les peuples comme l’amour-propre aveugle les imbéciles ? Et tu méprises l’amour-propre et l’amour de la patrie ?
— J’ai peur, Socrate, de ce que j’ai déjà dit et des conséquences qu’on en peut tirer. De sorte que je n’ose plus rien dire.
— Le Sage, cher Euthydème, ne serait-il pas celui qui n’a jamais peur de ce que dit sa raison et des conséquences qu’il en doit tirer ?
— Peut-être, cher Socrate. Mais je vois qu’il est difficile d’être sage.
— Toutes les belles choses sont difficiles, Euthydème. Et ne méprises-tu pas ceux qui reculent devant les choses difficiles ?
— Je les méprise, en effet.
— Tâchons donc de ne point reculer, afin qu’Euthydème ne nous méprise pas… Veux-tu que nous supposions un instant que, dans la guerre qui désole les deux pays, les premiers torts et les plus considérables viennent des Athéniens ?
— Je le veux pour plaire à Socrate que j’aime. Si toutefois cette supposition ne paraît pas impie à Socrate l’athénien.
— N’as-tu pas entendu dire que je me proclame homme avant de me proclamer athénien et citoyen du monde plutôt que d’une ville ?
— J’avais entendu dire de telles choses, mais je ne savais si je les devais croire.
— Ne peut-il pas arriver à toi ou à moi d’avoir quelque tort ?
— Cela peut nous arriver, en effet.
— Mais un tel malheur peut arriver, n’est-il pas vrai, à chacun des Athéniens ?
— Sans doute.
— Crois-tu l’assemblée du peuple plus sage et moins passionnée que chacun des athéniens pris à part ?
— Je ne sais que Le répondre.
— L’assemblée du peuple n’a-t-elle jamais commis d’injustice contre aucun citoyen ?
— Je crois qu’elle en a commis, et plusieurs.
— Tu connais, sans doute, l’affaire des dix généraux ?
— Je la connais.
— Tu te souviens que l’assemblée du peuple les condamna ?
— Je m’en souviens.
— Mais plus tard l’assemblée du peuple blâma cette condamnation.
— Je ne l’ignore pas.
— Il faut donc nécessairement que l’assemblée du peuple ait été injuste dans l’un ou l’autre de ces jugements, soit dans celui qui condamnait les généraux, soit dans celui qui condamnait, si j’ose dire, cette condamnation.
— Il le faut de toute nécessité.
— Mais les dix généraux n’étaient-ils pas citoyens ?
— Ils l’étaient.
— Et leurs juges n’étaient-ils pas citoyens ?
— Ils l’étaient aussi.
— Il semble résulter de ce que tu dis que l’une ou l’autre assemblée du peuple a commis une injustice à l’égard de citoyens.
— C’est indéniable.
— Maintenant examine ceci. Crois-tu le peuple plus bienveillant pour les étrangers que pour les citoyens ?
— Je crois tout le contraire, Socrate.
— Et crois-tu qu’on soit plus facilement injuste envers ceux qu’on aime ou envers ceux qu’on n’aime pas ?
— Envers ceux qu’on n’aime pas.
— Ainsi il se pourrait qu’Athènes fût injuste envers Lacédémone ?
— La chose ne me semble plus impossible.
— Et, si la chose est telle, la guerre que nous soutenons est injuste de notre part.
— Je serais injuste moi-même si je refusais de l’avouer.
— Mais la crois-tu juste de l’autre part ?
— Il le faut bien.
— Non, Euthydème, je crois qu’il ne le faut pas.
— Comment cela ?
— …Si du moins il est injuste de punir plusieurs innocents parce qu’il y a quelque part un coupable. Mais peut-être tu crois juste de frapper au hasard quand un crime a été commis ?
— Je ne pense pas cette odieuse absurdité.
— Alors tu crois peut-être que chacun des Athéniens qui a été tué depuis le commencement de la guerre fut personnellement coupable envers les Lacédémoniens ?
— Personnellement ? Non. Mais…
— Poursuis, Euthydème. Pourquoi t’arrêtes-tu en chemin ? Affirme donc, puisque tu as commencé, que les fautes ne sont point personnelles et que, si je commets un meurtre, il sera juste de te mettre à mort.
— Non, Socrate, je ne dirai point de telles choses, quoique, de façon plus ou moins enveloppée, je les entende dire depuis que je comprends les paroles des hommes. Mais les autres parlent dans les ténèbres et tu as déjà fait en moi trop de clarté pour que je répète certaines paroles obscures.
— Les Lacédémoniens sont donc coupables envers tous les soldats innocents qu’ils tuèrent ou blessèrent.
— Mais, Socrate, ces soldats voulaient tuer les Lacédémoniens.
— Le voulaient-ils tous librement ? Ou plusieurs ne combattaient-ils point par force ?
— Presque tous ne se battaient que forcés.
— Ainsi ils ne méritaient pas la mort. Puisqu’on les forçait à combattre, ils ont été punis pour une injustice qu’ils subissaient.
— Mais, Socrate, comment faire, puisque la guerre est déclarée ?
— Nous chercherons une autre fois ce que tu penses sur cette question. Pour aujourd’hui, tu dis qu’une guerre est, des deux côtés, un ensemble d’injustices. Mais ne diras-tu pas aussi que les injustices d’un seul combat sont plus nombreuses et moins supportables que les injustices qu’on prétend combattre ?
— Il faut bien que je le dise.
— Donc, d’après toi, les Lacédémoniens n’auraient pas dû faire la guerre même si nous avions quelque tort envers eux. Ils auraient dû nous persuader de réparer notre tort.
— Mais peut-être ils n’y auraient pas réussi. Car de telles choses sont difficiles à persuader à un peuple.
— Tu as raison, Euthydème. Dis-moi donc ce qu’ils devaient faire après avoir échoué par les moyens raisonnables.
— Tu me demandes une chose que je ne sais pas, Socrate.
— Tu te trompes, mon Euthydème. Tu sais qu’on ne doit jamais employer des moyens déraisonnables et injustes. Tu sais qu’on ne doit jamais frapper ou tuer un homme parce qu’un autre homme a commis quelque faute. Tu sais que les Lacédémoniens auraient dû subir une injustice plutôt que de commencer à faire et à subir des myriades d’injustices.
— Mais, Socrate, si un orateur disait ces choses au peuple qui s’irrite contre une injustice, ce peuple le mettrait à mort.
— Tu risques de dire vrai.
— On ne peut pas dire ces choses au peuple qui subit l’injustice.
— Crois-tu le peuple injuste mieux disposé à écouter des paroles justes ?
— Il me semble qu’il l’est encore moins.
— Tu dis donc, Euthydème, qu’un orateur ne saurait parler avec justice quand il s’agit d’une guerre à déclarer et encore moins quand il s’agit d’une guerre déjà commencée ?
— Tu sembles conseiller, Socrate, de ne point parler au peuple en de telles occasions.
— Il me semble bien, Euthydème, que c’est toi qui te donnes maintenant un tel conseil.
Le jeune homme réfléchit quelques instants. Puis il dit :
— Je ne parlerai pas, sans y être forcé, dans les assemblées du peuple, tant que durera la guerre. Mais, si quelque circonstance me force à parler, je conseillerai de faire la paix pour revenir à la justice.
— Si tu dis ces choses, des orateurs t’accuseront et te feront condamner à mort comme ennemi d’Athènes.
— N’as-tu pas coutume de dire, Socrate, que la mort n’est ni un mal ni un bien, mais que le mensonge est un mal ?
— Je le dis souvent, en effet, et, pour ma part, j’aimerais mieux mourir que mentir.
— Pourquoi veux-tu que je sois moins brave que toi ?
— Tu es nécessairement aussi brave que moi si tu es aussi fortement persuadé des mêmes choses. Mais as-tu entendu dire que j’aie parlé au peuple même en temps de paix ?
— Je n’ai rien entendu de tel et c’est une des choses qui m’étonnent.
— Crois-tu que le peuple écoute plus volontiers les paroles justes ou les paroles passionnées ?
— Je ne sais, Socrate. Je suis encore trop jeune et je ne suis jamais allé aux Assemblées.
— Dès la première fois que tu iras, tu verras que les orateurs flattent le peuple au lieu de le conseiller. Ils disent que la justice est la volonté du peuple et qu’il est toujours juste de faire ce que veut le peuple.
— On m’a déjà rapporté de telles paroles.
— Que fait un orateur dans l’Assemblée ?
— Il fait bien des choses.
— La principale de ces choses, n’est-ce pas de proposer des lois ?
— Tu dis, en effet, la principale occupation des orateurs.
— Mais crois-tu juste de proposer une loi ?
— Oui, si, du moins, la loi que je propose est juste.
— Tu crois donc qu’une loi peut être juste ?
— Je le crois.
— Tu croyais avoir tout à l’heure une persuasion semblable concernant la guerre. Tu affirmais, si je me souviens bien, que certaines guerres étaient injustes, mais que d’autres guerres étaient justes.
— Tu te souviens bien. J’affirmais ces choses avant d’avoir réfléchi suffisamment.
— Mais maintenant tu sais que toute guerre est injuste ?
— Je le sais maintenant.
— Peut-être, Euthydème, il en est de même de toute loi écrite.
— Je ne sais que te dire, Socrate. Pourtant il me semble bien que certaines lois sont justes.
— Les lois dont tu parles punissent-elles celui qui leur désobéit ?
— Elles le punissent.
— Le punissent-elles de son gré ou par la force ?
— Par la force.
— N’as-tu pas dit tout à l’heure que, si on te contraignait par la force à faire ce que tu ne veux pas, tu sentirais qu’on te fait une injustice.
— Je me souviens, en effet, que j’ai dit quelque chose de semblable.
— La loi qui, négligeant de te persuader, te contraint par des menaces ou par des châtiments commet donc une injustice envers toi ?
— Peut-être. Mais que veux-tu conclure de là ?
— Rien, mon Euthydème. Car pour moi je ne dis rien. Je t’aide seulement à écarter les choses que d’autres t’ont dites. Et je t’aide à te parler à toi-même et à t’écouter toi-même.
— Mais tu me fais entendre en moi des paroles qui m’étonnent.
— C’est peut-être, cher Euthydème, que j’ai fait taire en toi les rumeurs de la foule et les affirmations des ignorants qui répètent d’autres ignorants. C’est peut-être, cher Euthydème, que j’ai su faire en toi un grand silence. Écoute donc encore parmi ce silence de toutes les voix étrangères. Écoute si tu te dis qu’il est juste de persuader les hommes, mais qu’il est injuste de les forcer à agir ou à ne pas agir.
— Oui, Socrate. Lorsque je parviens à oublier tout ce qu’on m’a appris, il me semble que je me dis ces choses.
— Mais crois-tu juste de proposer une injustice ?
— Non, assurément.
— L’orateur qui propose une loi te semble-t-il ou non commettre un acte de tyrannie et une injustice ?
— Je n’ose te répondre.
— Mais tout à l’heure, quand tu seras seul, tu te répondras à toi-même. Et, juste comme je te connais, tu ne songeras plus à proposer jamais aucune loi.
— Tu es occupé, méchant Socrate, à démolir tout mon avenir.
— Je ne te contrains en rien, cher Euthydème. Je t’invite seulement à regarder ta propre lumière. Elle dissipe, en effet, un avenir de brumes et de fantômes que tu croyais aimer. Mais les fantômes sont des amants décevants et ta raison aujourd’hui te sauve de tout un avenir de ténèbres, de malheurs et de regrets.
— J’hésite pourtant, Socrate, à te remercier.
— Quand les idées que tu viens de découvrir en toi te seront devenues familières, tu aimeras ces réalités plus que tu n’aimas jamais aucun fantôme. Et tu remercieras chaque jour ta raison d’avoir dissipé les fantômes et éclairé tes réalités.
Après cet entretien, Euthydème s’attacha à Socrate, persuadé qu’il n’y avait pas d’autre maître de bonheur et de vertu. Et Socrate lui montra autant d’affection qu’aux meilleurs parmi ses anciens disciples.
Euthydème, sachant que c’est un grand bien d’être délivré de ses pensées fausses, n’avait plus honte de répondre publiquement à Socrate et d’en être réfuté publiquement.
Même il dit un jour :
— Je me repens d’avoir eu cette honte et d’avoir engagé Socrate à me réfuter en particulier. Car peut-être ce qu’il a dit pour moi seul aurait été utile aussi à quelque autre.
Socrate répondit en souriant :
— Je te félicite de savoir maintenant que le véritable amour est exempt de jalousie et que les vrais biens sont ceux dont on est généreux.
Àla suite de ces paroles, l’entretien roula, ce jour, sur les vrais biens et les vrais maux.
— Crois-tu connaître, mon Euthydème, les véritables biens et les maux véritables ?
— Autrefois, bienfaisant Socrate, j’aurais répondu sans hésiter, affirmant que je connaissais ce que tu demandes. Mais tu m’as guéri de tant de fausses connaissances que je suis inquiet sur toutes les choses que j’ai cru savoir, tant que je ne les ai pas examinées avec toi et que tu ne m’as pas montré si j’ai vraiment ces connaissances ou si je ne les ai point.
— Livrons-nous donc, jeune homme de bonne volonté, à cet examen sur le sujet que je viens de dire.
— J’y consens avec joie.
— Dis-moi ce que tu crois penser actuellement concernant les vrais biens et les vrais maux.
— Je suis persuadé, Socrate, jusqu’à preuve contraire, que la santé, par exemple, est un bien, mais que la maladie est un mal. Et je crois encore que les aliments, les boissons, les exercices, le repos sont autant de biens quand ils procurent la bonne santé ; mais ils deviennent des maux, s’ils causent des maladies.
— Ainsi boissons, aliments, exercices et peut-être aussi les richesses, et les vêtements, et les maisons, et les meubles, te paraissent des biens quand ils procurent du bien ; des maux, quand ils causent du mal.
— Tu as dit ce que je pense.
— Mais la santé ne sera-t-elle pas un mal si elle cause du mal ? et la maladie ne sera-t-elle pas un bien, si elle procure du bien ?
— Ce que tu dis, Socrate, serait vrai, si c’était possible. Mais je n’ai jamais vu la maladie procurer du bien ni la santé causer du mal.
— Peut-être, mon Euthydème, tu as regardé trop peu de choses ou tu as regardé avec trop peu de soin.
— Aide-moi à mieux voir, bienfaisant Socrate, et, si la chose reste possible, je t’aimerai plus encore que je ne t’aime.
— N’y a-t-il pas eu des hommes qui, parce qu’ils étaient en bonne santé sont allés à la guerre et y ont trouvé la mort ?
— Il y en a eu.
— N’y en a-t-il pas eu qui, parce qu’ils étaient en santé, se sont embarqués, ont été attaqués par les pirates et réduits en servitude ? Ou leur navire a fait naufrage de sorte qu’ils sont devenus la proie des poissons ?
— Il y en a eu.
— Ne crois-tu pas que pour ces hommes la santé fut un mal, mais une maladie opportune leur eût été un bien ?
— J’en conviens.
— N’y a-t-il pas des hommes qui, parce qu’ils sont robustes et forts, exercent des brigandages ?
— Il y en a. Et pour ceux-là aussi, qu’ils doivent ou non être punis, la santé est un mal. Car tu m’as déjà appris, excellent Socrate, que l’injustice n’a pas besoin d’être punie pour être un mal.
— Quelquefois utiles, quelquefois nuisibles, santé et maladie ne te paraissent plus par elles-mêmes ni des biens ni des maux ?
— En effet.
— Cherche donc, mon Euthydème, si tu connais un bien qui soit toujours un bien. Car celui-là seul risque d’être un bien par lui-même.
— Dois-je douter, excellent Socrate, que la science soit un bien par elle-même ?
— Je ne puis te répondre, excellent Euthydème, tant que je ne sais parce que tu appelles science.
— Pour le moment, toute connaissance me paraît un bien.
— N’a-t-on pas conté à ton enfance quels maux sa science causa à Dédale ? Ignorant, il n’eût pas été pris par Minos, forcé de le servir, privé tout ensemble de sa patrie et de sa liberté. Moins savant, il n’eût pas inventé le moyen de fuite hasardeux qu’on raconte et n’eût pas perdu son fils d’une façon misérable. Même si Icare se fût sauvé avec lui, il n’aurait pu se louer beaucoup de sa science et de l’entreprise où elle l’engagea, puisque, transporté chez des peuples barbares, il y fut un esclave traité plus durement que dans l’île de Crête.
— Comme tout le monde, Socrate, je connais cette histoire. Mais je ne suis pas bien sûr qu’elle soit arrivée. Toutefois, vraie ou fausse, elle m’avertit que la science peut causer des maux. Et la science cesse à mes yeux d’être un bien par elle-même.
— Crois-tu que des exemples plus certains ne pourraient pas être fournis ? Ou ignores-tu les aventures du sophiste Palamède et comment Odysseus, jaloux de sa science, le fit périr.
— Je connais ces vieilles aventures.
— De notre temps, le roi de Perse n’a-t-il pas fait enlever et ne retient-il pas contre leur gré, à cause de leur science et de leurs talents, plusieurs hommes qui, s’ils fussent restés ignorants, vivraient paisibles dans leur patrie ?
— On m’a conté, en effet, de nombreuses aventures de ce genre… Mais, puisque la santé et la science même ne sont pas des biens, je renonce à découvrir un véritable bien.
— Tu te lasses trop vite, mon Euthydème.
— Je me lassais trop vite, en effet. Et la justice, certainement, est un bien par elle-même.
— Cette fois, tu dis vrai. Car l’homme juste, même s’il meurt pour la justice, meurt heureux.
— Peu d’hommes cependant, parmi ceux dont on vante la justice, consentiraient à mourir par amour de la justice.
— Les hommes dont tu parles, s’ils étaient placés dans la nécessité de mourir ou de tuer, que penses-tu qu’ils choisiraient ?
— Je sais ce que tu veux dire, courageux Socrate. Et moi aussi, maintenant, je ferais le même choix que toi. Mais je serais malheureux d’avoir à faire un tel choix.
— C’est que tu n’es pas encore parfaitement et joyeusement juste, mon Euthydème. Mais Antisthène, qui s’exerce depuis plus longtemps, penses-tu qu’il serait malheureux comme toi ?
EUTHYDÈME
C’est à lui qu’il le faut demander, bienfaisant Socrate.
SOCRATE
Réponds donc, mon Antisthène, pour l’amour d’Euthydème.
ANTISTHÈNE
Je répondrai par amour pour Euthydème. Mais Euthydème ne sera pas jaloux si je réponds plus encore par amour pour Socrate. Et Socrate, qui m’a enseigné comme le sage se doit aimer lui-même, ne sera pas jaloux si je réponds aussi par amour pour Antisthène et sa sagesse.
SOCRATE
Réponds pour les raisons que tu voudras. Mais applique-toi à répéter clairement et exactement ce que le dieu dit en toi.
ANTISTHÈNE
Le dieu dit en moi : Le jour où Antisthène aurait la gloire de mourir pour la justice, Antisthène se sentirait le plus heureux et le plus orgueilleux de tous les hommes.
SOCRATE
Tu aurais le droit, ce jour-là, d’éprouver et de manifester quelque orgueil. Mais, en attendant ce jour, cache un peu ta superbe. C’est un moyen de la modérer.
Je rougissais et je souriais à la fois. Et j’aurais eu beaucoup de choses à dire. Mais je les taisais par amour pour Socrate.
Alors il me demanda :
— Penses-tu, Antisthène, qu’Euthydème ait tout à fait mal répondu quand il a dit que la science est un bien par elle-même ?
— Euthydème, à ce moment, aurait bien répondu, s’il avait connu quelle est la véritable science. C’est ensuite qu’il a mal répondu. C’est quand il a avoué comme de vrais savants Dédale, Palamède ou ceux que le grand roi réduit en esclavage à cause de je ne sais quelle misérable habileté d’ouvriers.
— Quelle est donc la connaissance à quoi tu réserves le nom de science et qui te paraît un bien par elle-même ?
— C’est la science que tu nous enseignes, bien-aimé Socrate, C’est la science de soi-même. Me tromperais-je si j’affirmais que pour toi elle est l’unique bien et que la justice à tes yeux n’est qu’une partie de cette science ?
— Antisthène, je crois que tu empiètes sur mes fonctions et tu essaies d’accoucher le vieux Socrate.
— Pour moi, tu le sais, cher Socrate, la science n’est pas le bien unique, mais il y faut joindre la force. Et la justice, comme les autres vertus, est un harmonieux mélange de science et de force.
— Je connais, excellent Antisthène, notre désaccord sur ce point. À vrai dire, il m’importe peu, puisqu’il ne touche qu’à des mots. Ce qui m’importe, c’est que, dans les circonstances graves, tu agirais comme moi. Tu montrerais ainsi que tu as toute la science. Je souris donc sans amertume quand ton obstination donne un autre nom à l’une des parties de la science ou quand tu prends pour une cause égale à la science ce qui n’est qu’un de ses effets.
Hippias d’Élée, sophiste de grande renommée, était venu plusieurs jours de suite écouter Socrate. Il ne prononçait aucune parole, mais souvent il haussait les épaules et plus d’une fois il avait fait entendre un long ricanement. Quand il produisait, en secouant la tête ou en faisant d’autres grimaces, ce bruit méprisant, Socrate se taisait un instant et nous nous tournions vers Hippias, attendant ce qu’il dirait. Mais lui continuait de se taire. Il était là comme un maître d’escrime qui assiste aux leçons d’un autre maître d’escrime ; et il espère le vaincre bientôt mais il étudie avec patience le jeu de l’adversaire qu’il s’est choisi et il ne croit pas que l’heure de le défier soit encore venue.
Enfin, un jour que Socrate glorifiait la justice, Hippias l’interrompit par ce brusque discours :
— J’aimerais peut-être tes paroles, si je savais de quoi tu parles.
— Tu m’étonnes — répliqua Socrate avec le plus bienveillant et le plus malicieux des sourires. Car je ne te crois pas assez méchant pour ignorer ce que c’est que la justice.
— Voici que tu n’injuries comme si nous étions dans une assemblée du peuple. Je t’avertis que je suis insensible aux injures et ceux qui nous écoutent ne peuvent nous condamner à la mort, à l’exil ou à toute autre peine. Je me sens en sûreté au milieu d’eux et je n’hésiterais pas à leur montrer toute ma pensée. Mais ne n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui et je désire seulement connaître la tienne.
— Tu es bien importun, Hippias, quand tu demandes à une sage-femme d’avoir elle-même des enfants.
— Je ne te pourrais rien demander, Socrate, si la sage-femme Phénarète n’avait enfanté.
— C’était, je crois, avant qu’elle exerçât son art. Pour moi, je fais depuis longtemps ce métier de vieille femme et maintenant tu exiges que j’enfante comme si j’étais encore jeune.
— Tu parlais tout à l’heure de la justice, plaisant Socrate. Tu croyais, sans doute, parler de quelque chose et je ne suis pas étrange en te demandant de quelle chose tu parlais.
— Tu me poses, Hippias, une de ces questions pratiques à quoi il convient de répondre non par des paroles mais par des actions. Trouves-tu que ma conduite explique mal ce que j’entends par la justice ? As-tu appris que j’aie porté un faux témoignage, que j’aie calomnié, que j’aie brouillé des amis ou des époux, que j’aie tué ou frappé quelqu’un ?
— Tu cherches à m’échapper, glissant Socrate. Tu dis ce que tu ne fais pas. Mais, loin que tu essaies de définir la justice, tu ne dis même pas ce qu’il faut faire pour être juste.
— Tu ne crois donc pas que la justice consiste à s’abstenir de toute iniquité ?
— Mais, Socrate, si tu te refuses à définir la justice, comment définiras-tu l’injustice ?
— Ce que j’admire en toi, généreux Hippias, c’est la constance avec laquelle tu préfères les paroles aux choses et aux actions. Et, sans doute, quand tu as un débiteur, tu lui demandes des promesses et tu refuses son argent.
— Tu n’es pas mon débiteur, Socrate, mais peut-être tu es le tien. Je ne te demande ni promesses ni argent. Mais, quand tu as discouru longuement sur une chose, tu te devrais de savoir quelle est cette chose… J’ai entendu déjà beaucoup d’hommes définir la justice et je leur ai toujours montré que leurs définitions ne valaient rien. Mais on m’avait conté que, d’après l’oracle de Delphes, tu serais le plus sage des hommes ; j’espérais donc être plus heureux auprès de toi. Or j’ai trouvé en toi un grand interrogateur, un grand embrouilleur, un grand railleur et qui tremble quand on l’interroge, et qui aurait peur, s’il disait quelque chose, de s’embrouiller comme il embrouille les autres, et qui redoute d’être raillé à son tour. Dès que tu n’as plus affaire à un jeune homme ignorant, tu ne prononces plus que des paroles de fuite, des paroles que j’oserai appeler un silence sonore. J’ai donc perdu mon temps, ces derniers jours, à t’écouter. Et, quelle que soit ma bienveillance, si tu persistes à parler pour ne rien dire, je proclamerai en tous lieux qu’on perd son temps à écouter le bruyant et vide Socrate.
— Je t’aimerais, Hippias, si, avant d’aller faire cette bienveillante proclamation, tu consentais à nous dire quelques-unes des définitions de la justice que tu as réfutées et comment tu les as réfutées.
— Ceux que j’ai pressés sur la question de la justice ont d’abord hésité et tâtonné. Mais ils ont tous abouti à des réponses qui, sous des formes diverses, exprimaient la même erreur.
— Dis cette réponse, généreux Hippias.
— Je vais la dire, à condition que tu avoueras ensuite si elle te plaît ou si elle te déplaît.
— J’avouerai ce que tu veux Hippias.
— Tous donc finissent par déclarer que la justice est l’obéissance à la loi. Cette réponse te plaît-elle ?
— Je crois qu’elle me plaît. Fais pourtant à ton gré et continue, selon qu’il te conviendra, comme si elle me plaisait ou comme si elle ne me plaisait point.
— On connaît tes finesses et tes ruses, excellent Socrate. Quand j’aurai réfuté cette réponse, tu diras qu’elle ne te plaît point.
— Assurément, bienfaisant Hippias, si tu me montres que cette opinion est fausse, elle ne me plaira plus. Mais je comprendrais peut-être mieux ce que j’en pense, si tu me disais ce que tu appelles loi.
— Tu interroges comme un enfant et tout le monde sait ce que c’est qu’une loi.
— Socrate sait si peu de choses !… Fais cependant comme il te plaira. Fais comme si je savais ce que tu appelles la loi et comme si j’avais dit que la justice est l’obéissance à la loi.
— Je n’aime pas, Socrate, lutter contre les fantômes. Dis nettement si tu approuves ou non cette définition de la justice. Je ne l’examinerai pas auparavant.
— Tu es bien fâcheux et bien pressant, lutteur Hippias, et je vois qu’il est impossible de t’échapper. Actuellement donc et jusqu’à ce que tu m’aies fait voir que je me trompe, je déclare que l’homme juste est celui qui obéit à la loi.
— Comment peux-tu, Socrate, à ton âge et après avoir tant réfléchi sur ces choses, accorder quelque valeur à la loi et croire bon de lui obéir ? N’as-tu donc jamais vu condamner et abroger une loi ?
— Non, Hippias, Je n’ai jamais vu la chose que tu dis.
L’éléate éclata d’un grand rire.
— Vieux Socrate, tu n’es pas assez vieux, je crois, pour avoir vu Solon abolir les lois de Dracon ?
— Solon, en effet, était mort, si j’en crois ce qu’on m’a dit, longtemps avant ma naissance.
— Du moins, tu as entendu parler de ce changement de toutes les lois d’Athènes ?
— Je crois comprendre un peu ce que tu veux dire et j’ai beaucoup entendu parler de ce dont tu parles maintenant.
— Ainsi, avant que Solon eût aboli les lois de Dracon, tu leur aurais obéi en proclamant que tu étais juste. Mais, après que les lois furent changées, certaines choses que la veille tu déclarais abominables t’auraient paru équitables, et certaines choses qui la veille étaient justes seraient pour toi devenues criminelles ?
— Tu me juges mal, Hippias.
— Laisse que je rie, Socrate, quand je te vois chercher une échappatoire et ne la point trouver. Laisse que je rie quand tu gémis, comme un enfant pris en faute, qu’on te juge mal ; mais, comme l’enfant pris en faute, tu restes incapable de dire en quoi on te juge mal, et tes gémissements te font gagner un temps dont tu ne sais rien faire.
— Ceux qui obéissent, Hippias, à ce que tu appelles les lois, tu les blâmes, il me semble, parce que ces ordres que tu appelles des lois peuvent être changés.
— C’est ce que je dis.
— Mais n’arrive-t-il pas qu’une cité est en guerre et qu’ensuite elle fait la paix ?
— Cela arrive.
— Tu méprises donc le soldat qui combat pour sa cité, puisque un jour la guerre cessera ?
— Tu cherches, Socrate, à me faire avouer ces vérités qui sont odieuses au peuple. Mais tu te trompes d’assemblée. Ce n’est pas devant la stupide multitude que nous parlons, c’est devant un petit nombre d’hommes intelligents. Aussi je consens à tomber dans tous les pièges qu’il te plaira de me tendre. Oui, Socrate, je méprise l’être servile qui obéit aux lois, soit qu’elles ordonnent de combattre, soit qu’elles ordonnent autre chose.
— Peut-être suis-je de ton avis, plus que tu ne crois.
— Si tu es de mon avis, toi qui nommes justice l’obéissance aux lois, tu blâmes maintenant cette même justice que tout à l’heure tu vantais magnifiquement.
— Tu raisonnes avec fougue, Hippias, et au galop, comme une troupe de cavaliers, fait une charge.
— J’admire le puissant Socrate renversé par ma charge et qui ne parvient pas à se relever.
— Il me semble que tu te trompes, vaillant cavalier. Je ne me sens pas terrassé, mais je vois que la charge violente s’est produite en un lieu où je ne me trouvais point.
— Ta mauvaise foi m’oblige à rappeler ce que tu as dit.
— Rappelle ce que j’ai dit.
— Tu as affirmé d’abord que tu honorais et pratiquais la justice. L’as-tu affirmé, oui ou non ?
— Je l’ai affirmé.
— Ensuite tu as défini la justice : l’obéissance à la loi. As-tu accepté cette définition, oui ou non ?
— Je l’ai acceptée.
— Après quoi, poussé par mes paroles, tu as été contraint de mépriser celui qui obéit à la loi, c’est-à-dire celui que tu appelles l’homme juste et que tu vantais au commencement.
— Tu ne répètes plus mes paroles.
— J’en appelle à tous ceux qui nous écoutent.
— Hippias, décidément, je crois que tu as eu tort de manquer de bienveillance envers moi.
— Il n’est pas question de bienveillance ; il est question de raison.
— Tu as eu tort quand tu as refusé, sous prétexte que je devais le savoir, d’expliquer ce que tu appelles la loi. Car peut-être, quand je dis qu’obéir à la loi c’est être juste, tu n’entends pas ma parole, et, lorsque je t’approuve de mépriser l’obéissance à ce que tu appelles, toi, la loi, peut-être je ne me contredis point.
— Tu soulèves autour de toi un nuage de poussière et tu essaies de fuir dans les ténèbres.
— Depuis un instant, je soupçonne, Hippias, que nous appelons loi des choses différentes.
— Quel refuge étrange et fragile te prépares-tu ?
— Ne connais-tu point, savant Hippias, d’autres lois que celles de Dracon et de Solon ?
— Je connais celles de Lycurgue, celles de Minos, et encore les lois de beaucoup de cités grecques ou barbares.
— Ces lois sont-elles toutes les mêmes ?
— Il s’en faut de beaucoup.
— Ainsi le juste, d’après toi, ne serait pas le même dans le Péloponnèse ou dans l’Attique ?
— Tu l’as dit. Les lois et le juste varient non seulement selon les temps mais encore selon les lieux. Et c’est une raison de plus pour mépriser les lois et la justice.
— Ne connais-tu aucune loi qui soit la même dans tous les pays et à toutes les époques ?
— Peut-être, en cherchant longtemps, tu en pourrais découvrir une ou deux. Mais je n’en suis pas certain.
— Je n’en suis pas plus certain que toi, savant Hippias. Et c’est pourquoi je méprise autant que toi ce que tu appelles les lois.
— Qu’honoreras-tu donc maintenant sous le nom de justice ?
— Comme auparavant, l’obéissance à ce que j’appelle, moi, les lois. Mais si, pour te plaire, je consens à donner le même nom aux ordres changeants de la cité, alors il faudra que je distingue deux sortes de lois. Les ordres auxquels tu sembles réserver ce nom, je les appelle les lois écrites et je les méprise comme toi. Mais je les méprise au nom d’autres ordres, que certains sophistes, le vieux Prodicos, par exemple, appellent les lois de la nature et que j’appelle le plus souvent les lois non écrites.
— Au lieu de tant de bavardages inutiles, avoue seulement que tu renonces à ta définition de la justice.
— Malgré mon grand désir de plaire à l’aimable Hippias, je ne puis faire l’aveu que tu demandes. La justice reste toujours à mes yeux l’obéissance aux véritables lois, aux lois de la nature, aux lois non écrites. Et celles-là sont les mêmes partout, sont les mêmes toujours. Partout et toujours, elles défendent de tuer, de frapper, de calomnier, de mentir.
— Tu prends, subtil Socrate, un tour singulier pour ne pas confesser ta défaite. Mais ces lois non écrites, dont j’entends parler pour la première fois, quel genre d’existence leur peux-tu attribuer ? Non seulement on les enfreint, mais encore tu avoues que les lois écrites leur sont contraires. Elles ne sont donc qu’une rêverie de Socrate. Je veux bien pousser la complaisance jusqu’à la faire avec toi. Il en résultera qu’il y a deux justices, une justice civique et je ne sais quelle justice naturelle. Mais ces deux justices se combattent et se détruisent mutuellement. De sorte que la ruse de Socrate a tendu un piège à Socrate et que, à considérer les choses de ce biais ou d’un autre, Hippias est toujours vainqueur.
— Hippias est vainqueur, comme tous les sophistes, des lois de la Cité. Mais nul n’est vainqueur des lois écrites et leur désobéir est la grande défaite. Si Hippias, se trouvant seul dans un désert avec un jeune enfant, sentait les douleurs de la faim, Hippias tuerait-il l’enfant pour manger sa chair ?
— Tu dis des choses odieuses.
— Pourquoi sont-elles odieuses dans le désert, loin de toutes les cités, de tous les magistrats, et de tous les regards, sinon parce qu’une loi non écrite les défend ?
— Mais, dis-moi, qui a porté ces lois non écrites.
— Personne, Hippias, et tout le monde. Lorsqu’elles t’arrêtent au bord de l’injustice, elles parlent en toi. Mais elles y étaient auparavant. Car l’ensemble de ces lois est ce que tu appelles ta raison. La circonstance est comme une question posée à ta raison. Elle éveille une réponse qui dormait en toi depuis toujours. C’est pourquoi, sans hésiter, tu la reconnais véritable et tu trouves odieux qu’on puisse supposer que tu ne lui obéiras point.
— Crois-tu qu’il y ait des dieux, Socrate, et dis-tu que ce sont les dieux qui ordonnent certaines choses et qui défendent certaines autres choses ?
— Tu poses maintenant, Hippias, une question qui, heureusement, est aussi inutile que difficile.
— Inutile !
— Les dieux dont on parle ne sont pas moins divers, Hippias, et moins étranges que les cités. Aphrodite conseillerait autre chose qu’Artémis ; et Arès n’a pas les mœurs d’Hermès, ni Héphaïstos celles de Dionysos. Même, si j’en crois les poètes, Zeus et Héra se querellent aussi souvent que Sparte et Athènes. Et je ne suis pas certain que, parmi les exemples que donnent les dieux, il n’y en ait quelques-uns de mauvais. C’est pourquoi je ne dis jamais à personne : Connais les dieux. Mais je dis à chacun : Connais-toi toi-même. Car, si tous s’interrogeaient sincèrement en faisant taire les paroles discordes des lois écrites et les paroles discordes des dieux, tous se répondraient les mêmes choses. Par delà les dieux et les cités, il y a une harmonie merveilleuse que notre connaissance de nous-mêmes suffit à réaliser. Certains dieux exigent ou ont exigé des sacrifices humains ; et toutes les tables des lois exigent des sacrifices humains. Tous les dieux et toutes les lois écrites exigent de nombreuses injustices. Mais la loi non écrite que tu peux lire en toi, noble Hippias, et que tu ne peux lire qu’en toi, défend de tuer et défend toutes les injustices que nous avons dites, ou que nous n’avons point dites.
— Tes paroles deviennent vraiment trop simples, naïf Socrate. Elles n’offrent d’intérêt pour personne, ni pour l’ignorant ni pour le savant. Réjouis-toi donc sans moi. J’ai perdu assez de temps auprès de toi. Du moins, je pourrai dire à tous désormais, comme un homme qui a éprouvé la chose par lui-même, qu’on perd son temps auprès de Socrate.
— On perd toujours son temps, Hippias, quand on n’est pas auprès de soi-même.
Hippias, qui s’éloignait, haussa les épaules sans se retourner. Car les paroles de Socrate étaient pleines comme des coffres de riches. Mais plusieurs ne pouvaient être ouvertes que par les hommes de bonne volonté.
Anytos, certain jour, était parmi ceux qui écoutaient Socrate. Soudain, il l’interrompit, s’écriant :
— Je soupçonne, malheureux, que tu es athée !
— Si je répondais que je n’en sais rien, cette réponse, pieux Anytos, te satisferait-elle ?
— Certes, elle ne me satisferait nullement. Car jamais un mensonge ou une raillerie ne m’a satisfait.
— Cet aveu d’ignorance serait pourtant, je crois, la réponse la plus véritable et la plus sérieuse que je te pourrais faite. Mais, puisque tu refuses que je sois sincère à ce point et que je te prenne au sérieux, dis-moi donc, modeste Anytos, quel homme tu appelles un athée.
— Comme tout le monde, j’appelle athée l’homme qui ne croit pas aux dieux.
— Quels dieux veux-tu dire, cher Anytos ? Car on parle de beaucoup de dieux. Et toi, crois-tu à tous les dieux dont parlent soit les Grecs soit les Barbares ?
— Je ne crois pas aux dieux des Barbares.
— Tu seras donc un athée, toi aussi, dès qu’un Barbare te jugera.
— Je crois à des dieux plus beaux que ceux des Barbares. Ma piété envers nos dieux, qui sont beaux, empêche que je croie à leurs dieux, qui sont laids et difformes.
— Si donc tu connaissais des dieux plus beaux que ceux d’Athènes, ta piété t’engagerait à nier les dieux d’Athènes ?
— Nuls dieux ne sauraient être plus beaux que ceux d’Athènes.
— Un prêtre d’Égypte n’en conviendrait peut-être point.
— Laissons-là les Barbares, et leurs dieux, et leurs prétentions. Puisque j’ai la gloire d’être athénien et que tu as, la méritant ou non, la gloire d’être athénien.
— Si un égyptien s’efforçait de penser en homme, non en égyptien, et s’il croyait à des dieux humains, non à des dieux égyptiens, l’approuverais-tu ?
— Je méprise trop les Barbares pour prendre la peine de les approuver ou de les désapprouver. Est-ce que tu approuves, toi, ou désapprouves-tu, ce que fait un âne ou ce que fait une souris ?
— Je ne méprise pas les Barbares, modeste Anytos. Et, si je méprise certaines pensées, ce n’est point parce qu’elles sont des pensées de Barbares ou des pensées de Grecs, c’est parce qu’elles sont des pensées fausses.
— Tu t’écartes de la question. Réponds, crois-tu à quelques dieux ?
— Il me semble que je crois à certains dieux.
— Auxquels ?
— À ceux que je trouve en moi. À ceux qui me parlent lorsque je n’entends point des bruits sortir de ta bouche.
— Des dieux en toi ! Des dieux qui te parlent ! Ô le plus présomptueux des fous.
— Des dieux sont en toi, Anytos, qui te parlent aussi, Je connais un daïmon qui essaie souvent de te conseiller ; mais Athènes, et son orgueil, et ses lois écrites, et ses dieux nombreux parlent trop fort ; de sorte que tu n’entends pas la voix de ton daïmon. Un jour peut-être tu sauras l’écouter. Un jour aussi peut-être tu sauras regarder. Alors tu verras en toi et tu verras dans le monde une harmonie merveilleuse. Et tu croiras qu’il a fallu un dieu pour mettre en toi et dans le monde cet ordre admirable.
— Tu veux parler, je suppose, de ce fantôme qu’Anaxagore appelait l’Esprit ?
— C’est peut-être, en effet, le dieu du grand Anaxagore que je viens de louer.
— Alors souviens-toi que ce misérable philosophe fut condamné comme athée et, sans la protection de Périclès, il eût été mis à mort. Tremble donc, toi que nul Périclès ne protège.
— Est-ce que tu trembles dans les combats, cher Anytos ?
— Pourquoi cette injure ? Tous les Athéniens savent que je suis brave.
— Si tes dieux quels qu’ils soient te donnent la force d’affronter la mort, qui t’a permis de croire mes dieux moins vaillants ?
— On m’a dit, Socrate, que tu n’offrais jamais de sacrifices.
— On t’a trompé, trop confiant Anytos. Je passe ma vie à sacrifier. Je donne tout ce que j’ai, savoir mon temps, mes forces et mes paroles.
— Mais c’est aux hommes que tu donnes ces choses, non aux dieux.
— Pourquoi offres-tu des sacrifices aux dieux, pieux Anytos ?
— Afin qu’ils accordent leurs faveurs à moi et à ceux que j’aime.
— Tu prends donc un détour pour faire du bien à toi et à ceux que tu aimes. Moi, je m’applique directement à faire du bien à moi-même et à ceux qui m’entourent.
— Ta puissance est petite, mais la puissance des dieux est grande.
— Tes dieux quels qu’ils soient n’ont pas eu jusqu’ici le pouvoir de te rendre doux et inaccessible à la colère. J’ai eu un tel pouvoir sur moi-même et sur quelques-uns de mes amis. Tu me contrains donc, irritable Anytos, à me croire plus puissant que tes dieux.
— Horrible blasphème !
— Outre les sacrifices que je fais moi-même, je conseille à d’autres hommes, en certaines occasions, d’autres sacrifices, Car, outre les dieux dont je t’ai parlé, je crois, d’une certaine façon, à d’autres dieux.
— Quels dieux dis-tu ? de quelle façon y crois-tu ? et quels sacrifices conseilles-tu de leur offrir ?
— Je crois d’une certaine façon à Déméter par exemple, et aux dieux chtoniens. À la saison où Perséphone est souterraine, je conseille aux laboureurs de lui sacrifier, selon certains rites, du blé et d’autres semences. Afin que, lorsque Perséphone reviendra sur la terre, elle ne remonte pas les mains vides.
— Tu me railles, Socrate. Tes railleries, je t’en avertis, te coûteront cher.
— Je suis trop pauvre, opulent Anytos, pour que rien me puisse coûter cher.
— Je m’entends. Et toi aussi, quoique tu feignes de rire, tu m’entendes. Nous nous reverrons, ennemi des dieux. Bientôt peut-être. Devant une assemblée plus nombreuse et plus redoutable que celle qui t’entoure. En attendant, si tu le peux, réjouis-toi dans ta folie.
Eschine demanda à Socrate.
— Pourquoi n’écris-tu pas les belles choses que tu nous dis chaque jour ? Ne manques-tu pas ainsi de générosité envers les hommes qui viendront après nous ? On n’éprouves-tu nul amour pour les hommes qui ne sont pas encore ?
— J’aime les hommes à venir, même les plus lointains, comme s’ils étaient mes fils ou les fils de mes fils.
— Et cependant tu ne fais point pour eux ce que tu pourrais faire.
— Tu te trompes, cher Eschine.
— Est-ce donc que tu ne crois pas précieuses les choses que tu nous dis ? Pourtant tu nous les donnes et nous les recevons comme des biens.
— Eschine, tu ne peux recevoir de vrais biens que de toi-même.
— Je suis certain d’avoir reçu de grands biens de Socrate.
— Socrate n’a rien à donner à personne et Eschine ne peut rien recevoir du dehors. Je puis seulement, parce que tu m’aimes, t’aider à découvrir les choses qui sont en toi. Et je puis t’aider à éprouver ces choses pour voir si elles sont tes vrais trésors et tes réalités ou si elles sont des apparences et des fantômes. Quand tu veux bien me montrer les choses qui sont en toi, je souffle sur elles de toutes mes forces afin de disperser les plus inconsistants de tes fantômes. Et ce qui résiste à mon souffle risque d’être une réalité… Ainsi, je ne tente de rien donner à l’avenir parce que je n’ai rien à donner. Je n’écris pas parce que je n’ai rien à dire. Mais, si j’avais quelque chose à dire, peut-être n’écrirais-je pas davantage.
— Pourquoi donc, Socrate ?
— Pour plusieurs raisons. Les paroles que je trouve dans les livres me paraissent de trois sortes. Beaucoup sont semblables à des poisons qui ne peuvent que nuire. D’autres sont des remèdes, utiles, si on en use avec prudence et opportunité. Les meilleures enfin sont comme les nourritures qui font le plus souvent du bien mais qui quelquefois deviennent nuisibles.
— Pourquoi n’augmentes-tu pas la richesse des hommes et la quantité des nourritures ?
— J’aime mieux enseigner à quelques-uns à se connaître eux-mêmes. Après moi, enseignez la même chose à ceux qui voudront vous entendre. Si vous réussissez et s’ils réussissent, vous trouverez en vous et ils trouveront en eux tout ce qui est nécessaire. Aux heures où vous préfèrerez et où ils préfèreront chercher dans les livres, vous saurez et ils sauront choisir ce qui est convenable à chacun. Car tout ce qui peut être utilement écrit est depuis longtemps dans les livres. Et, d’autre part, j’ignore si le meilleur livre fait plus de bien ou plus de mal.
— Que dis-tu, cher Socrate ? Tu ne loues donc pas l’inventeur de l’écriture ?
— Si je savais ce qu’il a voulu faire, je louerais peut-être ce qu’il a voulu faire. Pour ce qu’il a fait, je le sais et je suis loin de le louer.
— Qu’a-t-il donc fait de si mauvais ?
— Il croyait peut-être aider les souvenirs utiles. Or, dans les âmes qui se confient à ce secours étranger, il n’a produit que l’oubli. Il a engagé les hommes à chercher au dehors ce qui ne se peut trouver qu’au dedans. Il leur a enseigné à se négliger eux-mêmes et la seule science nécessaire. Il les a accoutumés à prendre les mots pour les choses et les ombres pour les réalités. Ô mon fils, il y a trop de livres écrits, comme il y a trop de lois écrites. Ne cherche jamais qu’en toi les véritables lois et les connaissances véritables.