‹ Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinéesChapitre 2 sur 4 · L'AME DE LA VILLE

L'AME DE LA VILLE

Les toits semblent perdus Et les clochers et les pignons fondus, Par ces matins fuligineux et rouges, Où, feux à feux, des signaux bougent.

Une courbe de viaduc énorme Longe les quais mornes et uniformes; Un train s'ébranle immense et las.

Au loin, derrière un mur, là-bas, Un steamer rauque avec un bruit de corne. Et par les quais uniformes et mornes, Et par les ponts et par les rues, Se bousculent, en leurs cohues, Sur des écrans de brumes crues, Des ombres et des ombres.

Un air de soufre et de naphte s'exhale, Un soleil trouble et monstrueux s'étale; L'esprit soudainement s'effare Vers l'impossible et le bizarre; Crime ou vertu, voit-il encor Ce qui se meut en ces décors, Où, devant lui, sur les places, s'élève Le dressement tout en brouillards D'un pilier d'or ou d'un fronton blafard Pour il ne sait quel géant rêve?

O les siècles et les siècles sur cette ville, Grande de son passé Sans cesse ardent--et traversé, Comme à cette heure, de fantômes! O les siècles et les siècles sur elle, Avec leur vie immense et criminelle Battant--depuis quels temps?-- Chaque demeure et chaque pierre De désirs fous et de colères carnassières!

Quelques huttes d'abord et quelques prêtres: L'asile à tous, l'église et ses fenêtres Laissant filtrer la lumière du dogme sûr Et sa naïveté vers les cerveaux obscurs. Donjons dentés, palais massifs, cloîtres barbares; Croix des papes dont le monde s'empare; Moines, abbés, barons, serfs et vilains; Mitres d'orfroi, casques d'argent, vestes de lin; Luttes d'instincts, loin des luttes de l'âme Entre voisins, pour l'orgueil vain d'une oriflamme; Haines de sceptre à sceptre et monarques faillis Sur leur fausse monnaie ouvrant leurs fleurs de lys, Taillant le bloc de leur justice à coups de glaive Et la dressant et l'imposant: grossière et brève.

Puis, l'ébauche, lente à naître, de la cité: Forces qu'on veut dans le droit seul planter; Ongles du peuple et mâchoires de rois; Mufles crispés dans l'ombre et souterrains abois Vers on ne sait quel idéal au fond des nues; Tocsins brassant, le soir, des rages inconnues; Textes de délivrance et de salut, debout Dans l'atmosphère énorme où la révolte bout; Livres dont les pages, soudain intelligibles, Brûlent de vérité, comme jadis les Bibles; Hommes divins et clairs, tels des monuments d'or D'où les événements sortent armés et forts; Vouloirs nets et nouveaux, consciences nouvelles Et l'espoir fou, dans toutes les cervelles, Malgré les échafauds, malgré les incendies Et les têtes en sang au bout des poings brandies

Elle a mille ans la ville, La ville âpre et profonde; Et sans cesse, malgré l'assaut des jours, Et les peuples minant son orgueil lourd, Elle résiste à l'usure du monde. Quel océan, ses cœurs! quel orage, ses nerfs! Quels nœuds de volontés serrés en son mystère!

Victorieuse, elle absorbe la terre; Vaincue, elle est l'affre de l'univers: Toujours, en son triomphe ou ses défaites, Elle apparaît géante, et son cri sonne et son nom luit Et la clarté que font ses feux dans la nuit Rayonne au loin, jusqu'aux planètes!

O les siècles et les siècles sur elle!

Son âme, en ces matins hagards, Circule en chaque atome De vapeur lourde et de voiles épars; Son âme énorme et vague, ainsi que ses grands dômes Qui s'estompent dans le brouillard; Son âme, errante, en chacune des ombres Qui traversent ses quartiers sombres, Avec une ardeur neuve au bout de leur pensée; Son âme formidable et convulsée: Son âme, où le passé ébauche Avec le présent net l'avenir encor gauche.

O ce monde de fièvre et d'inlassable essor

Rué, à poumons lourds et haletants, Vers on ne sait quels buts inquiétants? Monde promis pourtant à des lois d'or, A des lois douces, qu'il ignore encore Mais qu'il faut, un jour, qu'on exhume, Une à une, du fond des brumes. Monde aujourd'hui têtu, tragique et blême Qui met sa vie et son âme dans l'effort même Qu'il projette, le jour, la nuit, A chaque heure, vers l'infini.

O les siècles et les siècles sur cette ville! Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge. Il est fumant dans la pensée et la sueur Des bras fiers de travail, des fronts fiers de lueurs, Et la ville l'entend monter du fond des gorges De ceux qui le portent en eux Et le veulent crier et sangloter aux cieux.

Et de partout on vient vers elle, Les uns des bourgs et les autres des champs, Depuis toujours, du fond des loins; Et les routes éternelles sont les témoins De ces marches, à travers temps, Qui se rythment comme le sang Et s'avivent, continuelles.

Le rêve! il est plus haut que les fumées Qu'elle renvoie envenimées Autour d'elle, vers l'horizon; Même dans la peur ou dans l'ennui, Il est là-bas, qui domine, les nuits, Pareil à ces buissons D'étoiles d'or et de couronnes noires, Qui s'allument, le soir, évocatoires.

Et qu'importent les maux et les heures démentes, Et les cuves de vice où la cité fermente, Si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles, Surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté, Qui soulève vers lui l'humanité Et la baptise au feu de nouvelles étoiles.

UNE STATUE

On le croyait fondateur de la ville, Venu des pays clairs et lointains Vers ceux d'Europe--avec sa pauvre crosse en main, Et grand, sous sa bure servile.

Pour se faire écouter il parlait par miracles, En des clairières d'or, le soir, dans les forêts, Où des granits carraient leurs symboles épais, Et tonnaient leurs oracles.

Il était la tristesse et la douceur Descendue autrefois, à genoux, du calvaire, Vers les hommes et leur misère Et vers leur cœur.

Il accueillait l'humanité fragile, Il lui chantait le paradis sans fin Et l'endormait dans le rêve divin, Le front posé sur l'évangile.

Plus tard, le roi, le juge et le bourreau Prirent son verbe et le faussèrent; Et les textes autoritaires Apparurent, tels des glaives hors du fourreau.

Contre la paix qu'il avait inclinée Vers tous, de son geste clément, La vie, avec des cris et des sursauts déments, Brusque et rouge, fut dégaînée.

Mais lui resta le clair apôtre et le soleil Tiédi, aux yeux de tous, de patience et d'indulgence Et la pieuse et populaire intelligence Venait puiser en lui la force et le conseil.

On l'invoquait pour les fièvres et pour les peines, On le fêtait en mai, au soir tombant, Et des mères apportaient leurs enfants Baigner leurs maux dans l'eau de sa fontaine.

Son nom large et sonore d'amour Marquait la fin des longues litanies Et des complaintes infinies Que l'on chantait, depuis toujours.

Il se définissait, près d'un portail roman, En une image usée et tremblotante, Qui écoutait, dans la poitrine Haletante des tours, Les bourdons lourds clamer au firmament.

LES CATHÉDRALES

Au fond du cœur sacerdotal, D'où leur splendeur s'érige --Or, argent, diamant, cristal-- Lourds de siècles et de prestiges, Pendant les vêpres, quand les soirs Aux longues prières invitent, Ils s'imposent les ostensoirs Dont les fixes joyaux méditent.

Ils conservent, ornés de feu, Pour l'universelle amnistie, Le baiser blanc du dernier Dieu, Tombé sur terre en une hostie.

Et l'église, comme un palais de flambeaux noirs, Dont les châsses d'argent et d'ombre Taisent leurs cris de métaux sombres, Par l'élan clair de ses colonnes exulte Et dresse, en faisceaux d'arcs et en voussoirs, Jusqu'au faîte, l'éternité du culte.

Dans un encadrement de grands cierges qui pleurent, A travers temps et jours et heures Les ostensoirs Sont le seul cœur de la croyance Qui luise encor, cristal et or, Dans les villes de la démence.

Dehors, le bourdon sonne et sonne, A grand battant tannant Les longs regrets, pareils aux râles Vers le passé, des cathédrales. Et les foules qui tiennent droits, Pour refléter le ciel, les miroirs de leur foi, Réunissent, à ces appels, leurs âmes, Autour des ostensoirs en flammes.

--O ces foules, ces foules, Et la misère et la détresse qui les foulent!

Voici les pauvres gens des blafardes ruelles, Barrant de croix, avec leurs bras tendus, L'ombre noire qui dort dans les chapelles.

--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent.

Voici les corps usés, voici les cœurs fendus, Voici les cœurs lamentables des veuves En qui les larmes pleuvent, Continûment, depuis des ans.

--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent!

Voici les mousses et les marins du port Dont les vagues monstrueuses brassent le sort.

--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent!

Voici les travailleurs cassés de peine, Aux six coups de marteaux des jours de la semaine.

--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent!

Voici les enfants las de leur sang morne Et qui mendient et qui s'offrent au coin des bornes.

--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent!

Voici les boutiquiers des quartiers vieux Limant sur l'établi leur sort méticuleux.

--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent!

Voici les marguilliers massifs et mous Qui font craquer leur stalle en pliant les genoux.

--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent!

Voici les armateurs dont les bateaux de fer, Fortune au vent tanguent parmi la mer.

--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent!

Voici les grands bourgeois de droit divin Qui bâtissent sur Dieu la maison de leur gain.

--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent!

Les ostensoirs, ornés de soir, Vers les villes échafaudées, En toits de verre et de cristal, Du haut du chœur sacerdotal, Tendent la croix des gothiques idées.

Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches --Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches-- Ils s'imposent dans l'or et dans l'encens et dans la fête Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes Les chapiteaux rouges et les voûtes vermeilles; Ils sont une âme, en du soleil, Qui vit de vieux décor et d'antique mystère Autoritaire.

Pourtant, dès que s'éteignent le cantique, Et l'antienne naïve et prismatique, Un deuil d'encens évaporé s'empreint, Sur les trépieds d'argent et les autels d'airain; Et les vitraux, grands de siècles agenouillés Devant le Christ, avec leurs papes immobiles Et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler Au bruit d'un train lointain qui roule sur la ville.

UNE STATUE

Au carrefour des abattoirs et des casernes, Il apparaît, foudroyant et vermeil, Le sabre en bel éclair sous le soleil.

Masque d'airain, casque et panache d'or; Et l'horizon, là-bas, où le combat se tord, Devant ses yeux hallucinés de gloire!

Un élan fou, un bond brutal Jette en avant son geste et son cheval Vers la victoire.

Il est volant comme une flamme, Ici, plus loin, au bout du monde, Qui le redoute et qui l'acclame.

Il entraîne, pour qu'en son rêve ils se confondent, Dieu, son peuple, ses soldats ivres; Les astres mêmes semblent suivre, Si bien que ceux Qui se liguent pour le maudire Restent béants: et son vertige emplit leurs yeux.

Il est de calcul froid, mais de force soudaine: Des fers de volonté barricadent le seuil Infrangible de son orgueil.

Il croit en lui--et qu'importe le reste! Pleurs, cris, affres et noire et formidable fête, Avec lesquels l'histoire est faite.

Il est la mort fastueuse et lyrique, Montrée, ainsi qu'une conquête, Au bout d'une existence en or et en tempête.

Il ne regrette rien de ce qu'il accomplit, Sinon que les ans brefs aillent trop vite Et que la terre immense soit petite.

Il est l'idole et le fléau: Le vent qui souffle autour de son front clair Toucha celui des Dieux armés d'éclairs.

Il sent qu'il passe en rouge orage et que sa destinée Est de tomber en brusque écroulement, Le jour où son étoile étrange et effrénée, Cristal rouge, se cassera au firmament.

Au carrefour des abattoirs et des casernes, Il apparaît, foudroyant et vermeil, Le sabre en bel éclair dans le soleil.

LE PORT

Toute la mer va vers la ville!

Son port est innombrable et sinistre de croix, Vergues transversales barrant les grands mâts droits.

Son port est pluvieux de suie à travers brumes, Où le soleil comme un œil rouge et colossal larmoie.

Son port est ameuté de steamers noirs qui fument Et mugissent, au fond du soir, sans qu'on les voie.

Son port est fourmillant et musculeux de bras Perdus en un fouillis dédalien d'amarres.

Son port est concassé de chocs et de fracas Et de marteaux tonnant dans l'air leurs tintamarres.

Toute la mer va vers la ville!

Les flots qui voyagent comme les vents, Les flots légers, les flots vivants, Pour que la ville en feu l'absorbe et le respire Lui rapportent le monde en des navires. Les orients et les midis tanguent vers elle Et les Nords blancs et la folie universelle Et tous nombres dont le désir prévoit la somme. Et tout ce qui s'invente et tout ce que les hommes Tirent de leurs cerveaux puissants et volcaniques Tend vers elle, cingle vers elle et vers ses luttes: Elle est la ville en rut des humaines disputes, Elle est la ville au clair des richesses uniques Et les marins naïfs peignent son caducée Sur leur peau rousse et crevassée, A l'heure où l'ombre emplit les soirs océaniques. Toute la mer va vert la ville!

O les Babels enfin réalisées! Et les peuples fondus et la cité commune; Et les langues se dissolvant en une; Et la ville comme une main, les doigs ouverts, Se refermant sur l'univers.

Dites, les docks bondés jusques au faîte! Et la montagne, et le désert, et les forêts, Et leurs siècles captés comme en des rets; Dites, leurs blocs d'éternité: marbres et bois, Que l'on achète, Et que l'on vend au poids, Et puis, dites! les morts, les morts, les morts Qu'il a fallu pour ces conquêtes.

Toute la mer va vers la ville!

La mer soudaine, ardente et libre, Qui tient la terre en équilibre; La mer que domine la loi des multitudes, La mer où les courants tracent les certitudes; La mer et ses vagues coalisées, Comme un désir multiple et fou, Qui renversent des rocs depuis mille ans debout Et retombent et s'effacent, égalisées; La mer dont chaque lame ébauche une tendresse Ou voile une fureur, la mer plane ou sauvage, La mer qui inquiète et angoisse et oppresse De l'ivresse de son image.

Toute la mer va vers la ville!

Son port est flamboyant et tourmenté de feux Qui éclairent de hauts leviers silencieux.

Son port est hérissé de tours dont les murs sonnent D'un bruit souterrain d'eau qui s'enfle et ronfle en elles.

Son port est lourd de blocs taillés, où des gorgones Dardent les réseaux noirs des vipères mortelles.

Son port est fabuleux de déesses sculptées A l'avant des vaisseaux dont les mâts d'or s'exaltent.

Son port est solennel de tempêtes domptées En des havres d'airain de marbre et de basalte.

LES SPECTACLES

Au fond d'un hall sonore et radiant, Sous les ailes énormes Et les duvets des brumes uniformes, Parfois, le soir, on déballe les Orients.

Les tréteaux clairs luisent comme des armes; De gros soleils en strass s'allument en des coins; Des cymbaliers hagards entrechoquent leurs poings Casseurs de cris et de vacarmes. Le rideau s'ouvre: et bruit, clarté, fracas, Splendeur, quand les danseurs et les danseuses roses Apparaissent, mêlant et démêlant leurs poses, En un taillis bougeant de gestes et de pas; Et que la salle, avec son lustre au centre, Et ses velours lourds et replets Et ses balcons en bourrelets S'étale ainsi qu'un ventre.

Des bataillons de chair et de cuisses en marche Grouillent, sur des rampes ou sous des arches; Jambes, hanches, gorges, maillots, jupes, dentelles, --Attelages de rut, où par couples blafards Des seins bridés mais bondissants s'attèlent,-- Passent, crus de sueur ou bleus de fard; Des mains vaines s'ouvrent et se referment vite, Sans but, sinon saisir l'invisible désir En fuite; Une sauteuse, la jambe au clair, Raidit l'obscénité dans l'air; Une autre encor, les yeux noyés et les flancs fous, Se crispe, ainsi qu'une bête qu'on foule, Et la rampe l'éclairé et bout par en-dessous Et toute la luxure de la foule Se soulève vers elle et l'acclame, debout.

O le blasphème en or criard, qui, là, se vocifère! O la brûlure à cru sur la beauté de la matière! O les atroces simulacres De l'art blessé à mort que l'on massacre! O le plaisir qui chante et qui trépigne Dans la laideur tordue en tons et lignes; O le plaisir humain au rebours de la joie, Alcool pour les regards, alcool pour les pensées, O le pauvre plaisir qui exige des proies Et mord des fleurs qui ont le goût de ses nausées!

Jadis, il marchait nu, héroïque et placide, Les mains fraîches, le front lucide, Le vent et le soleil dansaient dans ses cheveux; Toute la vie harmonique et divine Se réchauffait dans sa poitrine; Il la respirait fruste et l'expirait plus belle; Il ignorait la loi qui l'eût dressé: rebelle; Et l'aube et les couchants et les sources naïves Et le frôlement vert des branches attentives, Par à travers sa chair donnaient à son âme profonde, L'universel baiser qui fait s'aimer les mondes.

Mais aujourd'hui, sénile et débauché, Il lèche et mord et mange son péché; Il cultive, dans un jardin d'anomalies, Bibles, codes, textes, règles, qu'il multiplie Pour les nier et les briser par des viols. Et ses amours sont l'or. Et ses haines? les vols Vers la beauté toujours plus claire et plus certaine Qui s'ouvre en fleurs d'astres au pré des nuits lointaines. Et le voici au fond de palais monstrueux Dont les vitraux dardent aux cieux L'inquiétude, Et le voici, soudain, qui se transforme en multitude.

Avec mille regards contagieux, Avec mille regards cherchant des milliers d'yeux, Avec son âme éparse en mille âmes de braise, Pour qu'elle arde plus fort de la flamme mauvaise, Il s'enfle et se propage en des vices nouveaux. Sa conscience change et son cerveau. Un nouvel être naît: homme, enfant, vieillard, femme, Tordus en total noir, en somme infâme, En vigne rouge, immense, inassouvie, Qui l'absorbent, comme s'il leur versait la vie.

O les hontes et les crimes des foules Passant sur la ville comme des houles, Et s'engouffrant en des loges de plâtre, De haut en bas, autour des halls et des théâtres!

La scène brille, ainsi qu'un éventail, Au fond, luisent des minarets d'email Et des maisons et des terrasses claires. Sous les feux bleus des lampadaires, En rythmes lents d'abord, mais violents soudain, Se cueillant des baisers et se frôlant les seins, Se rencontrent les bayadères; Des négrillons, coiffés de plumes, --Les dents blanches, couleur d'écume, En leurs bouches, vulves ouvertes-- Bougent, tous les mêmes, d'après un branle inerte. Un tambour bat, un son de cor s'entête, Un fifre cru chatouille un refrain bête,

Et c'est enfin, pour la suprême apothéose, Un assaut fou débordant sur les planches, Un étagement d'or, de gorges et de hanches, D'enlacements crispés et de terribles poses Et des torses offerts et des robes fendues Et des grappes de vice entre des fleurs pendues.

Et l'orchestre se meurt ou brusquement halète Et monte et s'enfle et roule en aquilons; Des spasmes sourds sortent des violons; Des chiens lascifs semblent japper dans la tempête Des bassons forts et des gros cuivres; Mille désirs naissent, gonflés, pesants, goulus. On les dirait si lourds que tous, n'en pouvant plus Se prostituent en hâte et crient et se délivrent.

Et minuit sonne et la foule s'écoule --Le hall fermé--parmi les trottoirs noirs; Et sous les lanternes qui pendent Rouges, dans la brume, ainsi que des viandes, Ce sont les filles qui attendent.

LES PROMENEUSES

Au long de promenoirs qui s'ouvrent sur la nuit --Balcons de fleurs, rampes de flammes-- Des femmes en deuil de leur âme Entrecroisent leurs pas sans bruit.

Au dehors, Une atmosphère éclatante et chimique Etend ses effluves sur l'or Myriadaire d'un décor panoramique.

Des clous de gaz pointent des diamants Autour de coupoles illuminées; Des colonnes passionnées Tordent de la douleur au firmament. Sur les places, des buissons de flambeaux Versent du soufre ou du mercure; Tel coin de monument qui se mire dans l'eau Semble un torse qui bouge en une armure.

La ville est colossale et luit comme une mer, Lointainement, de vagues électriques, Et ses mille chemins de bars et de boutiques Aboutissent, soudain, aux promenoirs d'éclair, Où ces femmes--opale et nacre, Satin nocturne et cheveux roux-- Avec en main des fleurs de macre, A longs pas clairs, foulent des tapis mous.

Ce sont de très lentes marcheuses solennelles Qui se croisent, sous les minuits inquiétants, Et se savent--depuis quels temps?-- Douloureuses et mutuelles.

Un soudain reflet d'incendie Eclaire, au même instant, deux mains Qui se serrent, deux mains mates, deux mains Où le crime sur des bagnes radie,

Sous les crêpes d'un très grand deuil, Des yeux obstinés et hagards, Dans un même destin ont rivé leurs regards, Comme des clous dans un cercueil.

Telle bouche vers telle autre s'en est allée, Comme deux fleurs se rencontrent sur l'eau, Tel front semble un bandeau Sur une pensée aveuglée.

Telle attitude est pareille toujours; Dans tels yeux nus rien ne tressaille, Quoique le cœur, où le vice travaille, Batte âprement ses tocsins sourds.

J'en sais dont les robes funèbres Voilent de pâles souliers d'or Et dont un serpent d'argent mord Les longues tresses de ténèbres.

Des houx rouges de leur tourment Elles ont fait des diadèmes; J'en vois: des veuves d'elles-mêmes Qui se pleurent, comme un amant.

Quand leurs rêves, la nuit, s'esseulent Et qu'elles tiennent dans la main Une âme et un bonheur humain, Elles savent se qu'elles veulent.

Si leur peine devait finir un jour, Elles en seraient plus tristes peut-être, Qu'elles ne sont inconsolables d'être Celles du souterrain amour.

Au long de promenoirs qui dominent la nuit, De lentes femmes, En deuil immense de leur âme, Entrecroisent leurs pas sans bruit.

UNE STATUE

Un bloc de bronze où son nom luit sur une plaque.

Ventre riche, mâchoire ardente et menton gourd; Haine et terreur murant son gros front lourd Et poing taillé à fendre en deux toutes attaques.

Le carrefour, solennisé de palais froids, D'où ses regards têtus et violents encore Scrutent quels feux d'éveil bougent dans telle aurore, Comme sa volonté, se carre en angles droits.

Il fut celui de l'heure et des hasards bizarres. Mais textuel, sitôt qu'il tint la force en main Et qu'il put étouffer dans hier le lendemain Déjà sonore et plein de cassantes fanfares.

Sa colère fit loi durant ces jours bâtés, Où toutes voix montaient vers ses panégyriques, Où son rêve d'état strict et géométrique Tranquillisait l'aboi plaintif des lâchetés.

Il se sentait la force étroite et qui déprime, Tantôt sournois, tantôt cruel et contempteur, Et quand il se dressait de toute sa hauteur Il n'arrivait jamais qu'à la hauteur d'un crime.

Massif devant la vie, il l'obstrua, depuis Qu'il s'imposa sauveur des rois et de lui-même Et qu'il utilisa la peur et l'affre blême En des complots fictifs qu'il étranglait, la nuit.

Si bien qu'il apparaît sur la place publique Féroce et rancunier, autoritaire et fort, Et défendant encor, d'un geste hyperbolique, Son piédestal bâti comme son coffre-fort.

LES USINES

Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres Et se mirant dans l'eau de poix et de salpêtre D'un canal droit, tirant sa barre à l'infini, Face à face, le long des quais d'ombre et de nuit Par à travers les faubourgs lourds Et la misère en guenilles de ces faubourgs, Ronflent terriblement les fours et les fabriques.

Rectangles de granit, cubes de briques, Et leurs murs noirs durant des lieues, Immensément, par les banlieues; Et sur leurs toits, dans le brouillard, aiguillonnées De fers et de paratonnerres, Les cheminées. Et les hangars uniformes qui fument; Et les préaux, où des hommes, le torse au clair Et les bras nus, brassent et ameutent d'éclairs Et de tridents ardents, les poix et les bitumes; Et de la suie et du charbon et de la mort; Et des âmes et des corps que l'on tord En des sous-sols plus sourds que des Avernes; Et des files, toujours les mêmes, de lanternes Menant l'égout des abattoirs vers les casernes.

Se regardant de leurs jeux noirs et symétriques, Par la banlieue, à l'infini, Ronflent le jour, la nuit, Les usines et les fabriques.

Oh les quartiers rouilles de pluie et leurs grand'rues! Et les femmes et leurs guenilles apparues Et les squares, où s'ouvre, en des caries De plâtras blanc et de scories. Une flore pâle et pourrie.

Aux carrefours, porte ouverte, les bars: Etains, cuivres, miroirs hagards, Dressoirs d'ébène et flacons fols D'où luit l'alcool Et son éclair vers les trottoirs. Et des pintes qui tout à coup rayonnent, Sur le comptoir, en pyramides de couronnes; Et des gens soûls, debout, Dont les larges langues lappent, sans phrases, Les ales d'or et le whisky, couleur topaze.

Par à travers les faubourgs lourds Et la misère en pleurs de ces faubourgs, Et les troubles et mornes voisinages, Et les haines s'entre-croisant de gens à gens Et de ménages à ménages, Et le vol même entre indigents, Grondent, au fond des cours, toujours, Les haletants ronflements sourds Des usines et des fabriques symétriques.

Ici: entre des murs de fer et pierre, Soudainement se lève, allière, La force en rut de la matière: Des mâchoires d'acier mordent et fument; De grands marteaux monumentaux Broient des blocs d'or, sur des enclumes, Et, dans un coin, s'illuminent les fontes En brasiers tors et effrénés qu'on dompte.

Là-bas: les doigts méticuleux des métiers prestes, A bruits menus, à petits gestes, Tissent des draps, avec des fils qui vibrent Légers et fins comme des fibres. Au long d'un bail de verre et fer, Des bandes de cuir transversales Courent de l'un à l'autre bout des salles Et les volants larges et violents Tournent, pareils aux ailes dans le vent Des moulins fous, sous les rafales. Un jour de cour avare et ras Frôle, par à travers les carreaux gras Et humides d'un soupirail, Chaque travail. Automatiques et minutieux, Des ouvriers silencieux Règlent le mouvement D'universel tictacquement Qui fermente de fièvre et de folie Et déchiquette, avec ses dents d'entêtement, La parole humaine abolie.

Plus loin: un vacarme tonnant de chocs Monte de l'ombre et s'érige par blocs; Et, tout à coup, cassant l'élan des violences, Des murs de bruit semblent tomber Et se taire, dans une mare de silence, Tandis que les appels exacerbés Des sifflets crus et des signaux Hurlent toujours vers les fanaux, Dressant leurs feux sauvages, En buissons d'or, vers les nuages.

Et tout autour, ainsi qu'une ceinture, Là-bas, de nocturnes architectures, Voici les docks, les ports, les ponts, les phares Et les gares folles de tintamarres; Et plus lointains encor des toits d'autres usines Et des cuves et des forges et des cuisines Formidables de naphte et de résines. Dont les meutes de feu et de lueurs grandies Mordent parfois le ciel, à coups d'abois et d'incendies.

Au long du vieux canal à l'infini, Par à travers l'immensité de la misère Des chemins noirs et des routes de pierre, Les nuits, les jours, toujours, Ronflent les continus battements sourds, Dans les faubourgs, Des fabriques et des usines symétriques.

L'aube s'essuie A leurs carrés de suie; Midi et son soleil hagard Comme un aveugle, errent par leurs brouillards; Seul, quand les semaines, au soir, Laissent leur nuit dans les ténèbres choir, Le han du colossal effort cesse, en arrêt, Comme un marteau sur une enclume, Et l'ombre, au loin, sur la ville, paraît De la brume d'or qui s'allume.

LA BOURSE

La rue énorme et ses maisons quadrangulaires Bordent la foule et l'endiguent de leur granit Œillé de fenêtres et de porches, où luit L'adieu, dans les carreaux, des soirs auréolaires.

Comme un torse de pierre et de métal debout, Avec, en son mystère immonde, Le cœur battant et haletant du monde, Le monument de l'or, dans les ténèbres, bout.

Autour de lui, les banques noires Dressent des lourds frontons que soutiennent, des bras Les Hercules d'airain dont les gros muscles las Semblent lever des coffres-forts vers la victoire.

Le carrefour, d'où il érige sa bataille, Suce la fièvre et le tumulte De chaque ardeur vers son aimant occulte; Le carrefour et ses squares et ses murailles Et ses grappes de gaz sans nombre, Qui font bouger des paquets d'ombre Et de lueurs, sur les trottoirs.

Tant de rêves, tels des feux roux, Entremêlent leur flamme et leurs remous, De haut en bas, du palais fou! Le gain coupable et monstrueux S'y resserre, comme des nœuds, Et son désir se dissémine et se propage Parlant chauffer de seuil à seuil, Dans la ville, les contigus orgueils. Les comptoirs lourds grondent comme un orage, Les luxes gros se jalousent et ragent Et les faillites en tempêtes, Soudainement, à coups brutaux, Battent et chavirent les têtes Des grands bourgeois monumentaux.

L'après-midi, à tel moment, La fièvre encore augmente Et pénètre le monument Et dans les murs fermente. On croit la voir se raviver aux lampes Immobiles, comme des hampes, Et se couler, de rampe en rampe, Et s'ameuter et éclater Et crépiter, sur les paliers Et les marbres des escaliers.

Une fureur réenflammée Au mirage d'un pâle espoir. Monte parfois de l'entonnoir De bruit et de fumée, Où l'on se bat, à coups de vols, en bas. Langues sèches, regards aigus, gestes inverses, Et cervelles, qu'en tourbillons les millions traversent, Echangent là, leur peur et leur terreur. La hâte y simule l'audace Et les audaces se dépassent; Des doigts grattent, sur des ardoises, L'affolement de leurs angoisses; Cyniquement, tel escompte l'éclair Qui casse un peuple au bout du monde; Les chimères sont volantes au clair; Les chances fuient ou surabondent; Marchés conclus, marchés rompus Luttent et s'entrebutent en disputes; L'air brûle--et les chiffres paradoxaux, En paquets pleins, en lourds trousseaux, Sont rejetés et cahotés et ballottés Et s'effarent en ces bagarres, Jusqu'à ce que leurs sommes lasses, Masses contre masses, fie cassent.

Tels jours, quand les débâcles se décident, La mort les paraphe de suicides Et les chutes s'effritent en ruines Qui s'illuminent En obsèques exaltatives. Mais, le soir même, aux heures blêmes, Les volontés, dans la fièvre, revivent; L'acharnement sournois Reprend, comme autrefois.

On se trahit, on se sourit et l'on se mord Et l'on travaille à d'autres morts. La haine ronfle, ainsi qu'une machine. Autour de ceux qu'elle assassine. On vole, avec autorité, les gens Dont les avoirs sont indigents. On mêle avec l'honneur l'escroquerie, Pour amorcer jusqu'aux patries Et ameuter vers l'or torride et infamant, L'universel affolement.

Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages, Comme des tours, sur l'étagère des mirages, L'or énorme! comme des tours, là-bas, Avec des millions de bras vers lui, Et des gestes et des appels la nuit Et la prière unanime qui gronde, De l'un à l'autre bout des horizons du monde!

Là-bas! des cubes d'or sur des triangles d'or, Et tout autour les fortunes célèbres S'échafaudant sur des algèbres.

De l'or!--boire et manger de l'or! Et, plus féroce encor que la rage de l'or, La foi au jeu mystérieux Et ses hasards hagards et ténébreux Et ses arbitraires vouloirs certains Qui restaurent le vieux destin; Le jeu, axe terrible, où tournera autour de l'aventure, Par seul plaisir d'anomalie, Par seul besoin de rut et de folie, Là-bas, où se croisent les lois d'effroi Et les suprêmes désarrois, Eperdûment, la passion future.

Comme un torse de pierre et de métal debout, Avec, en son mystère immonde, Le cœur battant et haletant du monde, Le monument de l'or dans les ténèbres bout.

LE BAZAR

C'est un bazar, au bout des faubourgs rouge: Etalages bondés, éventaires ventrus. Tumulte et cris brandis, gestes bourrus et crus, Et lettres d'or, qui soudain bougent, En torsades, sur la façade.

Chaque matin, on vend, en ce bazar, Parmi les épices, les fards Et les drogues omnipotentes, A bon marché, pour quelques sous, Les diamants dissous De la rosée immense et éclatante.

Le soir, à prix numéroté, Avec le désir noir de trafiquer de la pureté, On y brocante le soleil Que toutes les vagues de la mer claire Lavent, entre leurs doigts vermeils, Aux horizons auréolaires.

C'est un bazar, avec des murs géants Et des balcons et des sous-sols béants Et des tympans montés sur des corniches Et des drapeaux et des affiches, Où deux clowns noirs plument un ange.

A travers boue, à travers fange, Roulent, la nuit vers le bazar, Les chars, les camions et les fardiers, Qui s'en reviennent des usines Voisines, Des cimetières et des charniers, Avec un tel poids noir de cargaisons, Que le sol bouge et les maisons.

On met au clair à certains jours, En de vaines et frivoles boutiques, Ce que l'humanité des temps antiques Croyait divinement être l'amour; Aussi les Dieux et leur beauté Et l'effrayant aspect de leur éternité Et leurs yeux d'or et leurs mythes et leurs emblèmes Et des livres qui les blasphèment.

Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prières Sont là, sur des étals, et s'empoussièrent. Des mots qui renfermaient l'âme du monde Et que les prêtres seuls disaient au nom de tous, Sont charriés et ballottés, dans la faconde Des camelots et des voyous. L'immensité se serre en des armoires Dérisoires et rayonne de plaies Et le sens même de la gloire Se définit par des monnaies.

Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge, C'est un bazar au bout des faubourgs rouges! La foule et ses flots noirs S'y bouscule près des comptoirs; La foule et ses désirs multipliés, Par centaines et par milliers, Y tourne, y monte, au long des escaliers, Et s'érige folle et sauvage, En spirale, vers les étages.

Là haut, c'est la pensée Immortelle, mais convulsée, Avec ses triomphes et ses surprises, Qu'à la hâte on expertise. Tous ceux dont le cerveau S'enflamme aux feux des problèmes nouveaux, Tous les chercheurs qui se fixent pour cible Le front d'airain de l'impossible Et le cassent, pour que les découvertes S'en échappent, ailes ouvertes, Sont là gauches, fiévreux, distraits, Dupes des gens qui les renient Mais utilisent leur génie, Et font argent de leurs secrets.

Oh! les Edens, là-bas, au bout du monde, Avec des arbres purs à leurs sommets, Que ces voyants des lois profondes Ont exploré pour à jamais, Sans se douter qu'ils sont les Dieux. Oh! leur ardeur à recréer la vie, Selon la foi qu'ils ont en eux Et la douceur et la bonté de leurs grands yeux, Quand, revenus de l'inconnu Vers les hommes, d'où ils s'érigent, On leur vole ce qui leur reste aux mains De vérité conquise et de destin.

C'est un bazar tout en vertiges Que bat, continûment, la foule, avec ses houles Et ses vagues d'argent et d'or; C'est un bazar tout en décors, Avec des tours de feux et des lumières, Si large et haut que, dans la nuit, Il apparaît la bête éclatante de bruit Qui monte épouvanter le silence stellaire.