L'ÉTAL
Non loin du port, la nuit, lorsque l'essor Des tours et des palais vertigineux s'affaisse Dans l'ombre--et que brûlent des yeux de braise, Le quartier fauve et noir allume encor Son vieux décor de vice et d'or.
Des commères, blocs de viande tassée et lasse, Interpellent, du seuil de portes basses, Les gens qui passent; Derrière elles, au fond des couloirs rouges Des feux luisent, un rideau bouge Et se soulève et permet d'entrevoir De la chair nue en des miroirs.
Le port est proche. A gauche, au bout des rues, L'emmêlement des mâts et des vergues obstrue Un pan de ciel énorme; A droite, un tas grouillant de ruelles difformes Choit de la ville--et les foules obscures S'y dépêchent vers leurs destins de pourriture.
C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure Dressé, depuis toujours, sur les frontières De la cité et de la mer.
Là-bas, parmi les flots et les hasards, Ceux qui veillent mélancoliques, aux bancs de quart Et les mousses, dans les agrès et les cordes pendues, Et les marins hallucinés par les yeux bleus des étendues, Tous en rêvent et l'évoquent, tels soirs; Le cru désir les tord en effrénés vouloirs; Les baisers mous du vent sur leur torse circulent; La vague éveille en eux des images qui brûlent; Et leurs deux bras supplient et longuement se désespèrent Et s'exaltent, tendus du côté de la terre.
Et ceux d'ici, ceux des bureaux et des bazars, Chiffreurs lotus, marchands précis, scribes hagards, Fronts assouplis, cerveaux loués et mains vendues, Quand les clefs de la caisse au mur sont appendues, Sentent le même rut mordre leur corps, tels soirs; On les entend descendre en troupeaux noirs, Comme des chiens chassés, du fond du crépuscule, Et la débauche en eux si fortement bouscule Leur avarice et leur prudence routinière Qu'elle les use et les détraque et les ruine, avec colère.
C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure Dressé, depuis toujours, sur les frontières De la cité et de la mer.
Venus de quels lointains bénins ou fatidiques? Venus de quels comptoirs fiévreux ou méthodiques? Avec, en leurs yeux durs, la haine âpre et sournoise, Avec, en leur instinct, la bataille et l'angoisse, Autour de femelles rouges qui les affolent, Ils s'assemblent et s'ameutent en rageuses paroles.
De gros lambris fougueux et des ornements crus Luisent, au long des murs et, par bouquets se dardent; Des satyres sautants et des Bacchus ventrus Rient d'un rire immobile en des glaces blafardes; Des fleurs meurent. Sur des tables de jeu, Les bolschauffent, tordant leur flamme en cheveux bleus; Un pot de fard s'encrasse, au coin d'une étagère; Une chatte bondit vers des mouches, légère; Un ivrogne sommeille étendu sur un banc, Et des femmes viennent à lui et se penchant Frôlent ses yeux fermés, avec leurs seins énormes,
Leurs compagnes, reins fatigués, croupes qui dorment, Sur des fauteuils et des divans sont empilées, La chair morne et vague d'avoir été foulée Par les premiers passants de la vigne banale. L'une d'elles coule en son bas un morceau d'or, Une autre bâille et s'étire, d'autres encor --Flambeaux défunts, tyrses usés des bacchanales-- Sentant l'âge et la fin les flairer du museau, Les jeux fixes, se caressent la peau, D'une main lente et machinale.
C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure Dressé, depuis toujours, sur les frontières De la cité et de la mer.
D'après l'argent qui tinte dans les poches, La promesse s'échange ou les reproches, Un cynisme tranquille, une ardeur lasse Préside à la tendresse ou la menace. L'étreinte et les baisers ennuient. Souvent, Lorsque les poings s'entrecognent, au vent Des insultes et des jurons, toujours les mêmes, Quelque gaieté s'essore et jaillit des blasphèmes, Mais aussitôt retombe--et l'on entend, Dans le silence inquiétant, Un clocher proche et haletant Sonner l'heure lourde et funèbre, Sur la ville, dans les ténèbres.
Pourtant, à certains mois, quand les fêtes émargent L'hiver, à la Noël, l'été, à la Saint-Pierre, Le vieux quartier de crasse et de lumière Monte vers le péché, avec un élan large.
Il fermente de chants hurlés et de tapages: Fenêtre par fenêtre, étage par étage, Ses façades dardent, de haut en bas, Le vice--et, jusqu'au fond des galetas, Brâme l'ardeur et s'accouplent les rages. Dans la grand'salle, où les marins affluent, Poussant au devant d'eux quelque bouffon des rues Qui se convulsé en mimiques obscènes, Les vins d'écume et d'or bondissent de leur gaîne; Les hommes saouls braillent comme des fous, Les femmes se livrent--et, tout à coup, Les ruts flambent, les bras se nouent, les corps se tordent, On ne voit plus que des instincts qui s'entremordent, Des seins offerts, des vent respris--et l'incendie Des yeux hagards en des buissons de chair brandie.
Et cela monte et s'affaisse pour remonter encore: Et cela roule, ainsi que des marées Exaspérées, Jusqu'au moment, où l'aube emplit le port Et que la mort ardente aux renouveaux Balaie et repousse vers les havres Ce qui reste, sur le carreau, De débauche tuée et de cadavres.
C'est l'étal flasque et monstrueux de la luxure, Où le crime plante ses couteaux clairs, Où la folie, à coups d'éclairs, Fêle les fronts de meurtrissures, C'est l'étal flasque et monstrueux, Dressé, depuis toujours, sur les frontières Tributaires de la cité et de la mer.
LA RÉVOLTE
La rue, en un remous de pas, De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras Sauvagement ramifiés vers la folie, Semble passer volante, Et ses fureurs, au même instant, s'allient A des haines, à des appels, à des espoirs; La rue en or, La rue en rouge, au fond des soirs.
Toute la mort En des beffrois tonnants se lève; Toute la mort, surgie en rêves, Avec des feux et des épées Et des têtes, à la tige des glaives, Comme des fleurs atrocement coupées.
La toux des canons lourds, Les lourds hoquets des canons sourds Mesurent seuls les pleurs et les abois de l'heure. Les cadrans blancs des carrefours obliques, Comme des yeux en des paupières, Sont défoncés à coups de pierre: Le temps normal n'existant plus Pour les cœurs fous et résolus De ces foules hyperboliques.
La rage, elle a bondi de terre Sur un monceau de pavés gris, La rage immense, avec des cris, Avec du sang féroce en ses artères, Et pâle et haletante Et si terriblement Que son moment d'élan vaut à lui seul le temps Que met un siècle en gravitant Autour de ses cent ans d'attente.
Tout ce qui fut rêvé jadis; Ce que les fronts les plus hardis Vers l'avenir ont instauré; Ce que les âmes ont brandi, Ce que les yeux ont imploré, Ce que toute la sève humaine Silencieuse a renfermé, S'épanouit, aux mille bras armés De ces foules, brassant leur houle avec leurs haines.
C'est la fête du sang qui se déploie, A travers la terreur, en étendards de joie: Des gens passent rouges et ivres; Des gens passent sur des gens morts; Les soldats clairs, casqués de cuivre, Ne sachant plus où sont les droits, où sont les torts. Las d'obéir, chargent, mollassement, Le peuple énorme et véhément Qui veut enfin que sur sa tête Luisent les ors sanglants et violents de la conquête.
--Tuer, pour rajeunir et pour créer! Ainsi que la nature inassouvie Mordre le but, éperdument, A travers la folie énorme d'un moment: Tuer ou s'immoler pour tordre de la vie!-- Voici des ponts et des maisons qui brûlent, En façades de sang, sur le fond noir du crépuscule; L'eau des canaux en réfléchit les fumantes splendeurs, De haut en bas, jusqu'en, ses profondeurs; D'énormes tours obliquement dorées Barrent la ville au loin d'ombres démesurées; Les bras des feux, ouvrant leurs mains funèbres, Eparpillent des tisons d'or par les ténèbres; Et les brasiers des toits sautent en bonds sauvages, Hors d'eux-mêmes, jusqu'aux nuages.
On fusille par tas, là-bas.
La mort, avec des doigts précis et mécaniques, Au tir rapide et sec des fusils lourds, Abat, le long des murs du carrefour, Des corps raidis en gestes tétaniques; Leurs rangs entiers tombent comme des barres. Des silences de plomb pèsent sur les bagarres. Les cadavres, dont les balles ont fait des loques, Le torse à nu, montrent leurs chairs baroques; Et le reflet dansant des lanternes fantasques Crispe en rire le cri dernier sur tous ces masques.
Tapant et haletant, le tocsin bat, Comme un cœur dans un combat, Quand, tout à coup, pareille aux voix asphyxiées, Telle cloche qui âprement tintait. Dans sa tourelle incendiée, Se tait.
Aux vieux palais publics, d'où les échevins d'or Jadis domptaient la ville et refoulaient l'effort Et la marée en rut des multitudes fortes, On pénètre, cognant et martelant les portes; Les clefs sautent et les verrous; Des armoires de fer ouvrent leur trou, Où s'alignent les lois et les harangues; Une torche les lèche, avec sa langue, Et tout leur passé noir s'envole et s'éparpille, Tandis que dans la cave et les greniers on pille Et que l'on jette au loin, par les balcons hagards, Des corps humains fauchant le vide avec leurs bras épars.
Dans les églises, Les verrières, où les martyres sont assises, Jonchent le sol et s'émiettent comme du chaume; Un Christ, exsangue et long comme un fantôme, Est lacéré et pend, tel un haillon de bois, Au dernier clou qui perce encor sa croix; Le tabernacle, où sont les chrêmes, Est enfoncé, à coups de poings et de blasphèmes; On soufflette les Saints près des autels debout Et dans la grande nef, de l'un à l'autre bout, --Telle une neige--on dissémine les hosties Pour qu'elles soient, sous des talons rageurs, anéanties.
Tous les joyaux du meurtre et des désastres, Etincellent ainsi, sous l'oeil des astres; La ville entière éclate En pays d'or coiffé de flammes écarlates; La ville, au fond des soirs, vers les lointains houleux, Tend sa propre couronne énormément en feu; Toute la rage et toute la folie Brassent la vie avec leur lie, Si fort que, par instants, le sol semble trembler, Et l'espace brûler Et la fumée et ses fureurs s'écheveler et s'envoler Et balayer les grands cieux froids.
--Tuer, pour rajeunir et pour créer; Ou pour tomber et pour mourir, qu'importe! Ouvrir, ou se casser les poings contre la porte! Et puis--que son printemps soit vert ou qu'il soit rouge-- N'est-elle point, dans le monde, toujours, Haletante, par à travers les jours, La puissance profonde et fatale qui bouge!
AU MUSÉE
La couronne formidable des rois En s'appuyant de tout son poids Sur un masque de cire Semblait broyer, dans ce hall froid, Tout un empire.
Le pâle émail des yeux usés S'était fendu en agonies Minuscules, mais infinies, Sous les sourcils martyrisés.
Le front avait été l'éclair, Avant que les pâles années N'eussent rivé les destinées, Sur ce bloc mort de morne chair.
Les crins encore étaient ardents, Mais la colossale mâchoire, Mi-ouverte; laissait la gloire Tomber morte d'entre les dents.
Depuis des temps qu'on ne sait pas, La couronne, violemment cruelle, De sa poussée indiscontinuelle Ployait le chef toujours plus las.
Les astuces, les perfidies Louchaient en ses joyaux taillés, Et les meurtres, les sangs, les incendies Semblaient reluire entre ses ors caillés.
Elle écrasait et abattait Ce qui jadis était sa gloire: Le front géant qui la portait Et la dardait vers les victoires Et telle, accomplissait, sans bruit, L'œuvre d'une force qui se détruit, Obstinément, soi-même, Et finit par se définir Pour l'avenir Dans un emblème.
Couronne et tête étaient placées, Couronne ardente et tête autoritaire, En un logis de verre, Au fond d'un hall, dans un musée L'image apparaissait définitive. Un vieux gardien, vêtu de noir, Veillait, obstinément, sans voir Que cette mort se consommait impérative Et présidait à la force toujours accrue De la foule brassant sa vie et ses rumeurs Et ses clameurs et ses fureurs au fond des rues.
UNE STATUE
Avec, devant les yeux, l'astre qu'était son âme Par des chemins de rocs incandescents de flamme, Il s'en était allé si loin vers l'inconnu Que son siècle vieux et chenu, Toussant la mort, au vent trop fort de sa pensée, L'avait férocement enseveli sous la risée.
Il était oublié, depuis des tas d'années Vers l'avenir échelonnées, Lorsqu'un matin la ville éclata d'or Et de fête pour son apothéose Et le grandit en une pose De volonté debout sur un piédestal d'or.
On inscrivit sur le granit de gloire, L'exil subi, la faim, l'affre et la prison, Et l'on tressa, comme une floraison, Son crime ancien, autour de sa mémoire.
On lui prit sa pensée et l'on en fit des lois; On lui prit sa folie et l'on en fit de l'ordre: Et ses railleurs d'antan ne savaient plus où mordre Le battant de toscin qui sautait dans sa voix.
Son image d'airain sacra le carrefour, D'où l'on voyait briller, agrandi de mystère, Son front suprême et clair et large et comme austère Dans le tumulte et la rage des jours.
LA MORT
Avec ses larges corbillards Ornés de plumes majuscules, Par les matins et les brouillards, La mort circule.
Parée et noire et opulente, Tambours voilés, musiques lentes, Avec ses larges corbillards, Ornés de pâles lampadaires, La Mort s'étale et s'exagère.
Sous les porches illuminés, Pareils aux nocturnes trésors, Les gros cercueils écussonnés --Larmes d'argent et blasons d'or-- Écoutent l'heure éclatante des glas Que les cloches cassent, là-bas; L'heure qui tombe, avec des bonds Et des sanglots, sur les maisons, L'heure qui meurt sur les demeures, Avec des bonds et des sanglots de plomb.
Parée et noire et opulente, Au cri des orgues violentes Qui la célèbrent, La mort toute en ténèbres Règne, comme une idole assise, Sous la coupole des églises.
Des feux tordus comme des hydres, Buissonnent clairs, autour du catafalque immense, Où des anges, tenant des faulx et des clepsydres, Dressent leur véhémence, Clairons dardés, vers le néant. Le vide en est grandi sous le transept béant; De pâles voix d'enfants A l'infini crient l'agonie, Par à travers ces ironies. Tandis que les hautes murailles Montent, comme des linceuls blancs, Autour du bloc formidable et branlant De ces coupables funérailles.
Drapée en noir et familière, La Mort s'en va le long des rues Longues et linéaires.
Drapée en noir, comme le soir, La vieille Mort agressive et bourrue S'en va par les quartiers Des boutiques et des métiers, En carrosse qui se rehausse De gros lambris exorbitants, Couleur d'usure et d'ancien temps.
Drapée en noir, la Mort Cassant, entre ses mains, le sort Des gens méticuleux et réfléchis Qui s'exténuent, en leurs logis, Vainement, à faire fortune; La Mort soudaine et importune Les met en ordre dans leurs bières Comme des fardes régulières.
Et les cloches sonnent péniblement Un malheureux enterrement, Sur le défunt, que l'on trimballe, Par les églises colossales, Vers un coin d'ombre, où quelques cierges, Pauvres flammes, brûlent, devant la Vierge.
Vêtue en noir et besogneuse, La Mort gagne jusqu'aux faubourgs, En charriot branlant et lourd, Avec de vieilles haridelles Qu'elle flagelle Chaque matin, vers quels destins?
Vêtue en noir, La Mort enjambe le trottoir Et l'égoût pâle, où se mirent les bornes, Une à une, qui vont là-bas, vers les champs mornes; Et leste et droite et dédaigneuse Gagne les escaliers et s'arrête sur les paliers Où l'on entend pleurer et sangloter, Derrière la porte entr'ouverte, Des gens laissant l'espoir tomber, inerte.
Et dans la pluie indéfinie, Une petite église de banlieue, Très maigrement, tinte un adieu, Sur la bière de sapin blanc Qui se rapproche, avec des gens dolents, Par les routes, silencieusement.
Telle la Mort journalière et logique Qui fait son œuvre et la marque de croix Et d'adieux mornes et de voix Criant vers l'inconnu leurs espoirs liturgiques.
Mais d'autres fois, c'est la Mort grande et sa légende, Avec son aile au loin ramante, Vers les villes de l'épouvante.
Un ciel en fusion plombe la terre moite; Des tours noires s'étirent droites Telles des bras, dans la terreur des crépuscules; Les nuits tombent comme épaissies, Les nuits lourdes, les nuits moisies, Où, dans l'air gras et la chaleur rancie, Tombereaux pleins, la Mort circule,
Ample et géante comme l'ombre, Du haut en bas des maisons sombres, On l'écoute glisser muette et haletante. La peur du jour qui vient, la peur de toute attente, La peur de tout instant qui se décoche Persécute les cœurs, partout, Et redresse, soudain, en leur sueur, debout, Ceux qui, vers les minuits, songent au matin proche.
Les hôpitaux gonflés de maladies, Avec les yeux fiévreux de leurs fenêtres rouges, Fixent le ciel nocturne, où rien ne bouge Ni ne répond aux détresses brandies.
Les égouts roulent le poison Et les acides et les chlores, Couleur de nacre et de phosphore, Vainement tuent sa floraison.
De gros bourdons résonnent Pour tout le monde, pour personne; Les églises ont barricadé leur seuil, Devant la masse des cercueils.
Comme des bateaux noirs que repousse le havre, La pourriture, elle est, là-bas, Numérotée en tas; Et la prière même a peur de ces cadavres.
Et l'on entend, en galops éperdus, La mort passer et les bières que l'on transporte Aux nécropoles, dont les portes, Ni nuit ni jour, ne ferment plus.
Tragique et noire et légendaire, Les pieds gluants, les gestes fous, La Mort balaie en un grand trou La ville entière au cimetière.
LA RECHERCHE
Chambres claires, tours et laboratoires, Avec, sur leurs frises, les sphinx évocatoires Et vers le ciel, braqués, les télescopes d'or.
Blocs de lumière éclatés en trésors, Cristaux monumentaux et minéraux jaspés, Glaives de soleil vierge, en des prismes trempés, Creusets ardents, godets rouges, flammes fertiles, Où se transmuent les poussières subtiles; Instruments nets et délicats, Ainsi que des insectes, Ressorts tendus et balances correctes, Cônes, segments, angles, carrés, compas, Sont là, vivant et respirant dans l'atmosphère Do lutte et de conquête autour de la matière.
C'est la maison de la science au loin dardée, Obstinément par à travers les faits jusqu'aux idées.
Dites! quels temps versés au gouffre des années, Et quelle angoisse ou quel espoir des destinées, Et quels cerveaux chargés de noble lassitude A-t-il fallu pour faire un peu de certitude?
Dites! l'erreur plombant les fronts; les bagnes De la croyance où le savoir marchait au pas; Dites! les premiers cris, là-haut, sur la montagne, Tués parles bruits sourds de la foule d'en bas.
Dites! les feux et les bûchers; dites! les claies; Les regards fous, en des visages d'effroi blanc; Dites! les corps martyrisés, dites! les plaies Criant la vérité, avec leur bouche en sang.
C'est la maison de la science au loin dardée, Obstinément, par à travers les faits jusqu'aux idées.
Avec des yeux Méticuleux ou monstrueux, On y surprend les croissances ou les désastres S'échelonner, depuis l'atome jusqu'à l'astre. La vie y est fouillée, immense et solidaire, En sa surface ou ses replis miraculeux, Comme la mer et ses gouffres houleux, Par le soleil et ses mains d'or myriadaires.
Chacun travaille, avec avidité, Méthodiquement lent, dans un effort d'ensemble; Chacun dénoue un nœud, en la complexité Des problèmes qu'on y rassemble; Et tous scrutent et regardent et prouvent, Tous ont raison--mais c'est un seul qui trouve!
Ah celui-là, dites I de quels lointains de fête; Il vient, plein de clarté et plein de jour, Dites! avec quelle flamme au cœur et quel amour
Et quel espoir illuminant sa tête; Dites! comme à l'avance et que de fois Il a senti vibrer et fermenter son être Du même rythme que la loi Qu'il définit et fait connaître.
Comme il est simple et clair devant les choses Et humble et attentif, lorsque la nuit Glisse le mot énigmatique en lui Et descelle ses lèvres closes; Et comme en s'écoutant, brusquement, il atteint, Dans la forêt toujours plus fourmillante et verte, La blanche et nue et vierge découverte Et la promulgue au monde ainsi que le destin.
Et quand d'autres, autant et plus que lui, Auront à leur lumière incendié la terre Et fait crier l'airain des portes du mystère, --Après combien de jours, combien de nuits, Combien de cris poussés vers le néant de tout. Combien de vœux défunts, de volontés à bout Et d'océans mauvais qui rejettent les sondes--
Viendra l'instant, où tant d'efforts savants et ingénus, Tant de génie et de cerveaux tendus vers l'inconnu, Quand même, auront bâti sur des bases profondes Et jaillissant au ciel, la synthèse des mondes!
C'est la maison de la science au loin dardée, Vers l'unité de toutes les idées.
LES IDÉES
Sur la Ville, dont les affres flamboient, Régnent, sans qu'on les voie, Mais évidentes, les idées.
On les rêve parmi les brumes, accoudées En des lointains, là-haut, près des soleils.
Aubes rouges, midis fumeux, couchants vermeils, Dans le tumulte violent des heures, Elles demeurent; Et leur âme, par au-delà du temps et de l'espace, S'éternise, devant les flux et les reflux qui passent.
Et la première et la plus vaste, c'est la force Epanouie ou souterraine, Multipliée en poings, en bras, en torses, Ou tout à coup sereine, Dans un cerveau suprême et foudroyant. Par à travers l'or effrayant, Les cris, la chair, le sang, la lie, Elle apparaît: celle qui tend ou qui délie L'énorme effort humain bandé vers la folie.
Depuis que se mangent ou se fécondent A chaque instant qui naît, qui meurt, les mondes, L'atome est vibrant d'elle. Elle est l'ardeur de la conquête universelle. Indifférente au bien, au mal, mais haletante En chaque assaut dont les cités sont fermentantes, Elle érige la gloire en beau geste dans l'air, Ou bien allume, à coups d'éclairs, Parla nuit sourde où rien ne bouge, Le crime immense avec la mort à son poing rouge.
Et voici la justice et la pitié, jumelles; Mères au double cœur dont les claires mamelles Versent le jour clément et se penchent vers tous. Ceux d'aujourd'hui les affichent deux ennemies Luttant avec des cris et des antinomies, Au nom de Christ, le maître abominable ou doux, Selon celui qui interprète ses paroles. La loi qui est déesse, on la proclame idole; Et les codes sont des meutes qu'on dresse à mordre; Et la peur règne--mais l'ordre, Qui doit s'ouvrir comme une grande fleur Libre et vive, malgré ses milliers de pétales, Dont nul n'a comprimé l'ardeur, Puisera l'équité dans la bonté totale.
Oh! l'avenir montré tel qu'un pays de flamme, Comme il est beau devant les âmes, Qui, malgré l'heure, ont confiance en leur vouloir. Tant de siècles ne détiennent l'espoir, Depuis mille et mille ans, indestructible, Sans que tous les désirs ligués, frappant la cible, Ne tuent un jour la haine et n'instaurent l'amour.
La conscience humaine est sculptée en contours Puissants et délicats que, sans cesse, elle affine, Pour transmuer sa vie en facultés divines Et créer son bonheur et s'affirmer: un Dieu; Le futur éclatant est un oiseau de feu, Dont les plumes, une par une, Se détachant de l'aile et retombant vers nous, Frôlent de flamme et de splendeur nos regards fous.
Et plus haute que n'est la force et la justice, Par au delà du vrai, du faux, de l'équité, Plus loin que l'innocence ou que le vice, Luit la beauté. Touffue et claire, Méduse ténébreuse et Minerve solaire, Fondant le double mythe en unique splendeur, Elle épouvante de grandeur. Sublime, elle a pour prêtres les génies Qui communient De la lumière de ses yeux; Les temps sont datés d'elle et marchent glorieux, Selon que son vouloir les prend pour ostiaires; Son poing crispé saisit les mille éclairs contraires Et les assemble et les resserre et les unit, Pour tordre et pour forger d'un coup, tout l'infini. La rose Egypte et la Grèce dorée Jadis, aux temps des Dieux, l'ont instaurée En des temples d'où s'envolait l'oracle; Et Paris et Florence ont rêvé le miracle D'être, à leur tour, l'autel où ses pieds clairs, Vibrants d'ailes, se poseraient sur l'univers. Aujourd'hui même, elle apparaît dans les fumées Les yeux offerts, les mains encor fermées, Le corps exalté d'or et de soleil; Un feu nouveau d'entre ses doigts vermeils Glisse et provoque aux conquêtes certaines, Mais les marteaux brutaux des tapages modernes Cassent un bruit si fort, sous les cieux ternes, Que son appel vers ses fervents s'entend à peine.
Et néanmoins elle est la totale harmonie Qui se transforme et se restaure à l'infini, Par à travers les mille efforts que l'on croit vains. Elle est la clef du cycle humain, Elle suggère à tous l'existence parfaite, La simple joie et l'effort éperdu, Vers les temps clairs, baignés de fêle Et sonores, là-bas, d'un large accord inentendu. Quiconque espère en elle est au delà de l'heure Qui frappe aux cadrans noirs de sa demeure; Et tandis que la foule abat, dans la douleur, Ses pauvres bras tendus vers la splendeur, Parfois, déjà, dans le mirage, ou quelque âme s'isole, La beauté passe--et dit les futures paroles.
Sur la Ville, d'où les affres flamboient, Régnent, sans qu'on les voie, Mais évidentes, les idées.
VERS LE FUTUR
_O race humaine aux astres d'or nouée,_ _As-tu senti de quel travail formidable et battant,_ _Soudainement, depuis cent ans,_ _Ta force immense est secouée?_
_Du fond des mers, à travers terre et cieux,_ _Jusques à for errant des étoiles perdues,_ _De nuit en nuit et d'étendue en étendue,_ _Se prolonge là-haut le voyage des yeux._
_Tandis qu'en bas les ans et les siècles funèbres,_ _Couchés dans les tombeaux stratifiés des temps, Sont explorés, de continent en continent,_ _Et surgissent poudreux et clairs de leurs ténèbres._
_L'archarnement à tout peser, à tout savoir,_ _Fouille la forêt drue et mouvante des êtres_ _Et malgré la broussaille où tel pas s'enchevêtre_ _L'homme conquiert sa loi des droits et des devoirs._
_Dans le ferment, dans l'atome, dans la poussière,_ _La vie énorme est recherchée et apparaît._ _Tout est capté dans une infinité de rets_ _Que serre ou que distend l'immortelle matière._
_Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier,_ _Chacun troue à son tour le mur noir des mystères_ _Et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires,_ _L'être nouveau se sent l'univers tout entier._
_Et c'est vous, vous les villes,_ _Debout_ _De loin en loin, là-bas, de l'un à l'autre bout_ _Des plaines et des domaines Qui concentrez en vous assez d'humanité,_ _Assez de force rouge et de neuve clarté,_ _Pour enflammer de fièvre et de rage fécondes_ _Les cervelles patientes ou violentes_ _De ceux_ _Qui découvrent la règle et résument en eux,_ _Le monde._
_L'esprit des campagnes était l'esprit de Dieu;_ _Il eut la peur de la recherche et des révoltes,_ _Il chut; et le voici qui meurt, sous les essieux_ _Et sous les chars en feu des nouvelles récoltes._
_La ruine s'installe et souffle aux quatre coins_ _D'où s'acharnent les vents, sur la plaine fuie,_ _Tandis que la cité lui soutire de loin_ _Ce qui lui reste encor d'ardeur dans l'agonie._
_L'usine rouge éclate où seuls brillaient les champs;_ _La fumée à flots noirs rase les toits d'église;_ _L'esprit de l'homme avance et le soleil couchant_ _N'est plus l'hostie en or divin qui fertilise._
_Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés_ _De leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie;_ _Jardins pour les efforts et les labeurs lassés,_ _Coupes de clarté vierge et de santé remplies?_
_Referont-ils, avec l'ancien et bon soleil,_ _Avec le vent, la pluie et les bêtes serviles,_ _En des heures de sursaut libre et de réveil,_ _Un monde enfin sauvé de l'emprise des villes?_
_Ou bien deviendront-ils les derniers paradis_ _Purgés des dieux et affranchis de leurs présages,_ _Où s'en viendront rêver, à l'aube et aux midis,_ _Avant de s'endormir dans les soirs clairs, les sages?_
_En attendant, la vie ample se satisfait_ _D'être une joie humaine, effrénée et féconde;_ _Les droits et les devoirs? Rêves divers que fait_ _Devant chaque espoir neuf, la jeunesse du monde!_
TABLE
LES CAMPAGNES HALLUCINÉES
_La ville_
LES PLAINES CHANSON DE FOU LE DONNEUR DE MAUVAIS CONSEILS CHANSON DE FOU PÈLERINAGE CHANSON DE FOU LES FIÈVRES CHANSON DE FOU LE PÉCHÉ CHANSON DE FOU LES MENDIANTS LA KERMESSE CHANSON DE FOU LE FLÉAU CHANSON DE FOU LE DÉPART
_La bêche_
LES VILLES TENTACULAIRES
_La plaine_