‹ Les voix intimes: Premières PoésiesChapitre 7 sur 44 · III

III

L'été de mil huit cent soixante et dix achève; L'oiseau commence à fuir vers des climats plus doux; Le soleil, triste et pâle, à l'horizon se lève; La ramure secoue au vent ses cheveux roux.

C'est le dimanche au soir. Une foule innombrable Envahit le forum (place Jacques-Cartier); On dirait, à la voir, qu'un malheur effroyable Menace les mortels de l'univers entier.

Que s'est-il donc passé de si grand sous les astres Pour que sur tous ces fronts éclate le chagrin? Ah! la France se meurt! déjà quatre désastres: Weissembourg, Reischofen, Forbach et Spickerin!

Eh! oui, voilà pourquoi l'on pleure et l'on murmure Dans la ville où grandit l'héroïque valeur; Quand la France reçoit au coeur une blessure, Les habitants d'ici tressaillent de douleur!

«Je vole à son secours, s'écrie un patriote, Et vais au consulat offrir mes faibles mains. Et si je dois tomber sous le fer du despote, Je mourrai, sans regret comme les vieux Romains!»

Il part, la tête haute et l'oeil plein de lumière, Et va chez le consul, qui l'accueille fort bien. «J'appartiens, Excellence, à la classe ouvrière, Dit-il, et j'ai l'honneur d'être né Canadien. Or, j'apprends que la France où naquirent nos pères, --Belle France que j'aime autant que mon pays!-- Est soumise à cette heure aux troupes meurtrières Que commandent Von Molke et ses cruels amis!

Eh bien, mille tambours! je vends maison, boutique, Pour aller me ranger sous son noble drapeau; Oui, si j'obtiens de vous une pièce authentique, Je troquerai l'outil contre le chassepot!»

--«Quel est donc votre nom, homme plein de courage?

--Pierre Francoeur, obscur artisan, de Saint-Roch.

--Quoi! c'est à vous qu'un soir le fleuve, dans sa rage, Ravissait et l'épouse et les enfants en bloc?...

--«Hélas! oui, c'est à moi que le fleuve en colère,-- Ce fleuve au bord duquel j'aimais à respirer--, A ravi les trois coeur, les plus purs de la terre... Et depuis cet instant je ne fais que pleurer...

--O le deuil éprouvé des époux et des pères! Je comprends vos malheurs et sais y compatir; Vous êtes un héros tel que l'on n'en voit guères, Et la France de vous n'aura pas à rougir.

Prenez ce sauf-conduit cacheté de mes armes, Puis rendez vous auprès du gouverneur Trochu; Devant ce pli les Francs abaisseront leurs armes, Et par eux vous serez, au besoin, secouru.»

«--Pour vos bontés, merci mille fois, Excellence! Je serai, je l'espère, un valeureux soldat, Car je sens dans mon coeur refleurir la vaillance Que Montcalm a légué aux fils du Canada!»

Le lendemain au soir, à genoux sur la terre Où dormaient pour toujours Rose et les deux jumeaux, Pierre parlait tout bas dans ce lieu solitaire, Mais l'indiscret zéphyr nous apporta ces mots:

Adieu, tombe chérie, Sombre et muet séjour Où tous, après la vie Nous dormirons un jour!

Demeure des trois anges Que follement j'aimais Et que les viles fanges Ne salirent jamais!

Adieu, charmante femme, Adieu, fruits de son flanc: A vous, j'offre mon âme, A la France, mon sang!

Demain, avant l'aurore, Je quitterai ces lieux; --Vous reverrai-je encore? Oui, plus tard, dans les cieux!

Mais, vive inquiétude, Qui me remplacera? En cette solitude Qui vous visitera?

Hélas! sur votre tombe Que j'arrose de pleurs, Nul ne viendra quand tombe Le jour, mettre des fleurs!

Ni faire la prière, Cette aumône du coeur, Que le céleste Père Accueille avec bonheur.

Non, car l'homme se livre Ici-bas aux plaisirs, Et n'aspire qu'à vivre Pour combler ses désirs!

Eh bien, puisque le monde Ne songe qu'à jouir, Moi, sur la terre et l'onde Pour vous je veux souffrir!

Donc, adieu, tendre femme, Adieu, fruits de son flanc! A vous, j'offre mon âme, A la France, mon sang!»

Laissons dormir en paix dans leur sombre retraite Ces trois infortunés, et rejoignons Francoeur, Qui, près de Châtillon, à la lutte s'apprête Sous le commandement d'un général de coeur. Il a pu parvenir jusque là sans entrave, Grâce à l'aimable pli du consul québecquois; Du reste, en le voyant, on devinait un brave Dans les veines duquel coulait le sang gaulois!

La France tous les jours éprouve les défaites; Nos vaillants soldats sont par le nombre écrasés; Et déjà les Prussiens se préparent des fêtes Dans les riches hameaux qu'ils ont germanisés.

Ils ne respectent rien, ces conquérants d'une heure! Ils insultent l'enfant, la femme, le vieillard, Détruisent la moisson et brûlent la demeure Où vit paisiblement l'honnête montagnard.

Ivres d'or et de sang, ils attaquent les villes Qu'ils pillent aussitôt et plongent dans le deuil; Puis, l'esprit ébranlé par leurs succès faciles, Ils lancent sur Paris un envieux coup d'oeil!

Halte-là! car Paris, le vrai coeur de la France, Le royaume des arts, l'imprenable cité, Secoue avec éclat sa folle insouciance Et veut garder encor son immortalité!

Jules Favre aux Prussiens demande un armistice, Afin d'examiner leurs nombreux armements: Mais de Bismark répond: «Je ne puis, en justice, L'accorder... Agréez mes meilleurs sentiments!»

Cette froide réponse allume la colère et l'indignation dans l'âme des Français. «C'est bien, disent plusieurs, fertilisons la terre, Les cadavres prussiens nous serviront d'engrais!

Tout Paris se prépare à combattre les reîtres, Les jeunes et les vieux marchent sous les drapeaux; On jure de tuer, sans pitié, tous les traîtres Et de livrer leur chair en pâture aux corbeaux!

Les fusils, les canons, les boulets et la poudre Sont vite fabriqués et remis aux soldats; Et, quand sonnera l'heure, aussi prompts que la foudre, Ces terribles engins feront mille dégâts...

C'est le vingt-deux septembre. Escorté de ses troupes Le général Ducrot traverse Châtillon; Les habitants du lieu, qui se tiennent par groupes Agitent devant lui maint et maint pavillon. Ducrot s'incline et dit: «Priez pour nous, mes frères, Afin que du combat nous sortions triomphants; Demain nous camperons près des hautes Bruyères Où les Prussiens encor se montrent turbulents.» Et quittant à regret ce peuple qu'il estime, Esclave du devoir, il poursuit son chemin; Il n'a plus qu'un désir--désir vraiment sublime-- Lutter, et, s'il le faut, mourir le lendemain! De bonne heure, Ducrot le lendemain arrive A l'endroit redoutable avec ses bataillons. «Tenez-vous, leur dit-il, tous sur la défensive, Car l'ennemi déjà doit charger ses canons.

A peine a-t-il parlé, qu'une balle prussienne Laboure jusqu'à l'os le flanc de son cheval! La bête de douleur rugit comme l'hyène Qui se trouve placée en face d'un rival. Les ennemis alors sortent de leur cachette En lançant des obus à travers les bosquets; Mais Ducrot, sans frayeur, à ses soldats répète: Laissez-les dépenser leur force et leurs boulets! Cependant les Prussiens--que ce silence intrigue-- Osent se découvrir aux regards des Français. Ducrot les voit venir, et, fier de son intrigue, Jubile en présentant un glorieux succès! «A l'oeuvre! ordonne-t-il; déplantez-moi ces rustres. Que l'orgueil a rendu méchants, audacieux! La France attend de vous les faits les plus illustres, Allons donc, en avant! ô soldats valeureux!» Aussitôt des milliers de boulets et de balles Tombent comme un orage au milieu des Prussiens. Et l'air redit alors des clameurs infernales Qui ressemblent aux cris d'une meute de chiens!

Çà et là des blessés étendus en grand nombre Exhalent leurs douleurs et maudissent le sort, Puis d'autres effrayés par ce spectacle sombre, Sous les bois vont se mettre à l'abri de la mort.

Les chevaux, l'oeil en feu, les naseau pleins d'écume, Affolés de terreur, s'élancent au galop, Mutilant de leurs fers le cadavre qui fume Sur le sol détrempé par le sang et par l'eau!

C'est un sauve-qui-peut: le général lui-même, Espèce de colosse au coeur ambitieux, Est obligé de fuir; et, dans sa rage extrême, Maudit, en se sauvant, les Français et les dieux...

Maintenant, grâce au ciel, sur les Hautes-Bruyères, Le vieux drapeau français déroule au vent ses plis; Il semble défier les hordes meurtrières Qui nourrissent l'espoir de bombarder Paris.

Neuf jours ont fui. Ducrot à cheval se promène En rêvant au plaisir de revoir l'ennemi, Car il l'attend. Depuis bientôt une semaine Ce général fameux n'a presque point dormi.

Au détour d'une route, à travers le feuillage, Il croit voir onduler dans le lointain brumeux Une mer de soldats: tel on voit un rivage Mollement s'avancer les flots silencieux. Tiens! ce sont les enfants de la blonde Allemagne, Se dit le promeneur, en mettant son lorgnon; Nous leur ferons danser, ici, dans la montagne, Un joli moulinet aux accords du canon... Ils aiment ce jeu-là, si j'en crois ma mémoire, Eh bien, ces beaux danseurs ne seront pas déçus! Mais! ils sont très nombreux: la plaine en est toute noire! Bah! qu'importe leur nombre, ils seront bien reçus! Sur ce, le général pique au flanc sa monture Et s'élance au galop vers le champ des soldats. «--Aux armes! leur dit-il, de sa voix mâle et pure, Les Allemands sur nous s'avancent à grands pas! Leur nombre est légion; mais vous êtes des braves Que ne comptez jamais le nombre des rivaux; Si vous ne voulez pas devenir leurs esclaves, Ni même leur livrer vos glorieux drapeaux, Alors, repoussez-les! N'ayez aucune crainte, Soldats, d'être vaincus; non luttez vaillamment, Sous le regard de Dieu, car votre cause est sainte Et Dieu vous aidera jusqu'au dernier moment!»

Tous les soldats en choeur à cet appel répondent: --Nous vous suivrons partout, ô noble général! --Ah! merci, fait Ducrot; vos cris puissants inondent Mon âme d'allégresse... Attendez le signal!

L'heure succède à l'heure et l'ombre à la lumière; La nuit sur la nature étend son voile noir. La lune, au bord du ciel, montrant sa tête altière, Scintille tout à coup comme un bel ostensoir. Tout est silencieux. Ducrot et son armée Attendent, l'arme aux bras, le terrible moment Où la tourbe prussienne--ivre de renommée-- Viendra le attaquer dans leur retranchement. Mais le temps passe, et rien ne trouble le silence, Si ce n'est quelquefois les murmures du vent. Enfin l'aube paraît et l'horizon immense Reflète les clartés d'un beau soleil levant.

Les belliqueux Français sont ennuyés d'attendre; Ils ne redoutent pas leurs ennemis, oh! non! Car leur unique voeu, maintenant, est d'entendre La voix de la trompette et de celle du canon. Néanmoins, imitant du général l'exemple, Ils offrent au Seigneur les prémices du jour, Et ce champ de combat se convertit en temple D'où montent vers le ciel des prières d'amour. Puis, ce devoir rempli, les cuisiniers préparent, Avec habileté, le modeste repas. La marmite est au feu. Tous les soldats s'emparent De leurs brillants couteaux pour trancher le lard gras. Bref, le tout est servi. La cloche carillonne Invitant la milice à manger sans façon. Le vin ne manque pas. La bonne humeur rayonne Sur les fronts, et le coeurs vibrent à l'unisson.

Mais, dominant les ris, les tirades joyeuses, La voix du général fait entendre ces mots: «Aux armes! j'aperçois les cohortes nombreuses; Vainquons! car la défaite est le plus grand des maux!»

Les soldats, oubliant le vin et la gamelle Obéissent de suite à l'ordre de Ducrot, Qui suit leurs mouvements de sa vive prunelle En allant et venant sur son coursier au trot.

Les Prussiens, l'air railleur, vers les Français s'avancent, Mais ceux-ci sont déjà prêts à les recevoir, Les soldats de Ducrot à leurs ennemis lancent Un regard dont l'éclair paraît les émouvoir. Ducrot ordonne alors de commencer la lutte. Par un feu bien nourri. Le feu gronde aussitôt; Et, spectacle effrayant, des deux côtés on lutte Avec un héroïsme où la colère éclot. Allemands et Français combattent face à face Et semblent décidés à vaincre ou bien mourir, Car lorsqu'un soldat tombe, un autre le remplace, Convaincu qu'à son tour la mort va le saisir!

La mort, sans préférence, enlève aux deux armées Des hommes de valeur, que dis-je? des héros! Elle n'a pas d'égard pour leurs jeunes années, Non! comme les blés mûrs ils tombent sous sa faux!

O mort, cruelle mort! pour assouvir ta haine, Tu fais couler à flot le sang de tous ces preux; Tu plonges à la fois dans le deuil et la peine Des mères au coeur d'or et des enfants heureux! Ils n'ont plus de soutien, ils n'ont plus d'espérance! Ah! qui donc désormais leur donnera du pain? Qui les consolera quand l'amère souffrance Posera sur leur front sa redoutable main?...

Mais la mort ne dort pas, au contraire elle veille Et moissonne à son gré les faibles et les forts: On a beau la prier, elle n'a point d'oreille Pour écouter nos voix, nos douloureux accords... Elle épargne à présent les soldats de la Prusse Et frappe les Français qui luttent vainement; Ceux-ci vont succomber, quand Ducrot, plein d'astuce, Sous le dôme d'un bois les place adroitement. Le pauvre général a la douleur dans l'âme: Six cents vingt-deux des siens sont au nombre des morts! Que faire? va-t-il fuir? Non! ce serait infâme, Et partout le suivrait la honte et le remords... Mais il devra lutter, hélas! sans espoir même, Car les Prussiens à peine ont perdu cent soldats. «N'importe! je mourrai pour la France que j'aime, Dit-il: un Français meurt, mais il ne se rend pas...» Il crie à ses héros: «Quittons notre retraite Et derechef allons au poste de l'honneur: Impossible pour nous d'éviter la défaite; Prouvons donc aux Prussiens que nous avons du coeur!»

La résignation brille sur la figure De ces braves soldats luttant vingt contre cent; Mais personne ne jette une plainte, un murmure, Ils ont déjà juré de répandre leur sang!

Le général alors à leur tête se place En leur disant: «Soldats, imitons nos aïeux; Lorsque des ennemis s'emparaient d'une place, Ils les en délogeaient, eh bien, faisons comme eux!» Sur ce, l'oeil enflammé, le voilà qui s'élance, Vers la vaste clarière où règnent les Teutons; Il y parvient bientôt trompant leur vigilance, Et fait pleuvoir sur eux le fer de ses canons.

Les Allemands, surpris d'une attaque aussi rude, Ne peuvent tout d'abord riposter à ce feu; Mais leur général parle, et sa ferme attitude Leur donne du courage et les rassure un peu. Puis un combat nouveau, gigantesque, commence; Ces puissants ennemis ne se ménagent pas. On dirait, à les voir, qu'ils sont pris de démence, Tant ils semblent contents s'affronter le trépas. Balles, boulets, obus tombent comme la grêle; Une épaisse fumée aveugle les soldats; Aux plaintes des blessés, la trompette entremêle Sa larmoyante voix, aussi triste qu'un glas. Les Français luttent bien. Le bruit de la mitraille, Loin de les effrayer, augmente leur ardeur; Ils veulent à tout prix gagner cette bataille Que renferme pour eux le salut et l'honneur! Mais, qu'est-ce? entendez-vous les hourras frénétiques Qu'ils poussent vers le ciel en combattant toujours? Ils viennent de ravir aux sujets germaniques Douze ou treize canons aux énormes contours! Alors les Allemands, le front chargé de rage, Font mine d'avancer sous le feu des Français, Mais en vain! car ceux-ci redoublent de courage Et leur font essuyer un nouvel insuccès!

Ducrot observe tout. Il voit parmi ses braves Un homme culbuter à lui seul maints Prussiens, Leur infligeant à tous de ces blessures graves Que ne peuvent guérir les savants chirurgiens; Car ceux qui sont tombés sous sa fatale étreinte Sont là, sans mouvement, sur le terne gazon, La poitrine brisée et la prunelle éteinte, Mêlant leur dernier râle à la voix du canon! Mais ce chanceux tireur que l'héroïsme guide, Pourra-t-il résister aux coups des ennemis? Regardez-le: de sang sa tunique est humide; N'importe! il lutte encore, les membres tout meurtris! Puis, ô bonheur! il voit que l'ennemi recule; Il avance à la course avec ses compagnons, Poursuivant les fuyards les tuant sans scrupule, Comme on écraserait du pied des moucherons!... Tout à coup il terrasse un soldat héroïque Qui vient de dérober aux Français un drapeau; Il arrache au voleur cette belle relique, Plus pure à ses regards que le cristal de l'eau!

Quel est donc ce héros à la fière encolure Que Bellone a chargé des lauriers du vainqueur? Examinez les traits de sa noble figure, Et vous reconnaîtrez le forgeron Francoeur!... Les malheurs ont blanchi ses beaux cheveux d'ébène Et creusé sur son front un glorieux sillon; Blessé, mais non soumis, il est semblable au chêne Qui résiste longtemps aux coups du bûcheron... Il baise avec amour le drapeau de ses pères, Après l'avoir pressé tendrement sur son coeur; Et, sans respect humain, récite des prières Que sa famille, au ciel doit répéter en choeur!

L'ardeur chez les Prussiens semble un instant renaître, Car leur mitraille gronde encore avec éclat; Mais, d'un coup d'oeil, il est aisé de reconnaître Que c'est le désespoir qui les pousse au combat.

Ducrot veut balayer ces bandes étrangères Qui croyaient par leur nombre effrayer les Français: «Braves soldats! chassez ces infâmes vipères Pour qu'elles n'osent plus nous troubler désormais...»

Pierre alors se redresse et prend sa carabine, De l'échec de la veille il veut venger l'affront. Ciel! soudain son bras tremble et sa tête s'incline: Il vient de recevoir deux balles dans le front!

Il tombe sur le sol, théâtre de sa gloire, Ce modeste artisan que rien n'intimida, En murmurant ces mots que je livre à l'Histoire: Adieu, France chérie! Adieu, beau Canada...

1er février 1887.

SONNETS

MONTRÉAL

A M. LOUIS FRÉCHETTE

Bâtie au pied d'un roc à l'aspect grandiose, Et que Jacques Cartier appela Mont-Royal Cette belle cité, que le Pactole arrose, Attache le progrès à son char triomphal.

Le commerce fleurit où fleurissait la rose, Car il a détrôné le règne végétal; La voix de la vapeur--moderne virtuose-- Fait retentir les airs d'un hymne magistral.

Là vit dans l'harmonie un peuple hétérogène Dont les fils, chaque jour, descendent dans l'arène Au seul mot d'industrie ou de prospérité.

Ils rêvent d'établir sur ce sol historique Une ville prospère, heureuse, magnifique, Et ce beau rêve touche à la réalité!

1er mars 1889.

QUÉBEC

A M. NAPOLÉON LEGENDRE

Assise sur le haut d'un vaste promontoire D'où le regard embrasse un féerique tableau, La ville de Québec semble du territoire Être la sentinelle ou le porte-drapeau!

Ses vieux murs délabrés, qui faisaient notre gloire, Tombent de jour en jour sous les coups du marteau; N'importe! elle progresse, et son nom dans l'histoire N'en brillera pas moins d'un éclat pur et beau!

Elle a dormi longtemps; la voilà qui se lève! Un pont traversera, de l'une à l'autre grève, Le cours majestueux du large Saint-Laurent.

De superbes palais embelliront ses rues; Des hôtels dresseront leurs dômes dans les nues; Et l'immortel Champlain aura son monument!

1er mars 1889.

ROSE FANÉE

L'autre soir, en ouvrant quelques feuillets de prose Cachés sous la poussière et jaunis par le temps, J'en vis rouler à terre une petite rose Qui me rappela l'heure où j'avais dix-sept ans.

A sa tige pendait un bout de satin rose Où j'aperçus le nom d'un ange aux traits charmants Qu'autrefois j'adorai mais, fleur à peine éclose, La mort vint la cueillir à quatorze printemps...

Je priai ce soir-là--le coeur plein de tristesse-- Pour celle qui dora l'aube de ma jeunesse Des rayons les plus purs des plaisirs et des ris...

Depuis, un autre amour a germé dans mon âme, Et je vois tous les jours sa bienfaisante flamme Illuminer le coeur de mes enfants chéris.

1er juin 1889.

A M. E. AUBÉ, JOURNALISTE

A l'occasion de son mariage.

Au banquet de l'hymen le seigneur te convie; Accepte avec fierté, jeune homme, cet honneur. Un ange d'ici-bas te consacre sa vie, Son amour, ses secrets, ses espoirs de bonheur!

Il faut se marier! C'est bien là ce qu'envie Tout être raisonnable et doué d'un bon coeur; Mais, dans ce siècle où l'âme à l'or est asservie, Trop de femmes, hélas! ne rêvent que grandeur!...

Sois heureux! sois heureux dans ton humble ménage! Chasse loin les doucis, et que pas un nuage N'assombrisse un instant le ciel de tes amours!

Dieu te donne aujourd'hui--récompense ineffable-- Une épouse au coeur d'or, intelligente, affable, Qui fera de ta vie un tissu de beaux jours!

Juillet 1881.

A L'AMIRAL THOMASSET

DE LA «MAGICIENNE»

Va sur le Saint-Laurent, ô ma muse chérie, Offrir un humble hommage aux marins valeureux Qui viennent sur nos bords, l'âme toute attendrie, Pour voir ce beau pays fondé par leurs aïeux!

O muse, ne crains pas d'être mal accueillie, Les Français sont toujours courtois et généreux; S'ils s'arment quelquefois du dard de l'ironie, Ce n'est que pour punir les sots, les orgueilleux.

Dis-leur que, sur le sol de la libre Amérique, Deux millions de coeurs, à la trempe énergique, Ont promis aux Français un éternel amour;

Et dis-leur que, malgré l'épreuve et la souffrance, La haine des tyrans et l'oubli de la France, Ils n'ont voulu trahir leur promesse un seul jour!

1er août 1878.

A M. P.-C. BEAULIEU

RÉPONSE

Oh! qu'ils sont beaux ces jours où la sainte espérance Entonnait dans mon âme un chant plein de douceur! Mon rêve se brisa, je connus la souffrance Et pleurai, mais en vain, ces moments de bonheur...

Berthe vivait pour moi; j'avais sa confiance. D'un amour grandissant nous goûtions la saveur; Le prêtre allait bientôt bénir notre alliance, Mais Berthe un soir partit pour un monde meilleur!

Je souffre maintenant--oui, je souffre en silence-- Et pourtant je bénis l'austère Providence Qui me versa l'absinthe et lui tendit le miel!

Je garderai toujours, mon ami, souvenance De celle qui dora longtemps mon existence Et brille désormais dans les splendeurs du ciel!

Avril 1880.

LE LAC BEAUPORT

A. M. M. PELLETIER

J'aime à te contempler, ô lac, que la nature A placé dans un lieu poétique et charmant! J'aime à voir tes flots noirs refléter la ramure Des pins que le zéphyr agite mollement!

Et je songe que là, dans leur retraite obscure, Les Hurons, autrefois, vivaient paisiblement; Mais sur tes bords mon oeil ne voit plus la figure D'un seul de ces héros: ils sont morts vaillamment...

Que de fois, ô beau lac, après une victoire, Les Hurons revenaient, le front chargé de gloire, Reposer près de toi leur membres tout meurtris;

Et, que de fois aussi, l'humble missionnaire, Portant pour bouclier la croix, le scapulaire, Allait y consoler ces malheureux conscrits!

1er août 1880.

A MONSIEUR C...

Depuis deux ans, poète à l'âme tendre, Ta lyre d'or a suspendu ses chants. Souffrirais-tu? Mais l'oiseau fait entendre Dans la douleur des murmures touchants.

Ton noble coeur doit pouvoir se défendre Du désespoir et des chagrins cuisants. Tous nos pensers, tu le sais, doivent tendre Vers le séjour du Maître des puissants.

Sois courageux! car c'est dans la souffrance Que nos aïeux retrempaient leur vaillance Quand ils luttaient pour la foi du chrétien!

Oui, chante encor: ta voix mélodieuse Fera connaître à la France oublieuse Les grands exploits du peuple canadien!

8 septembre 1885.

RÉPONSE

L'autre jour, en passant, je vis dans le vallon Une harpe au rameau d'un arbre suspendue; Le soleil lui versait comme des jets de plomb, Et nul vent ne touchait sa corde détendue.

Un silence de mort pesait sur l'étendue, Mais soudain un zéphyr, caché dans un buisson, S'en vint tourbillonner sur la harpe éperdue, Et l'instrument divin rendit encore un son.

Ami, mon luth gisait, frappé par la souffrance; Dans son désert brûlant nul souffle d'espérance Ne caressait mon coeur navré par les chagrins.

Mais hier votre muse, harmonieuse brise, Effleura de son vol ma lyre qui se brise. Et je fredonne encor mes modestes refrains!

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