‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 11 sur 28 · Ô ma mère, tu es mon père

Ô ma mère, tu es mon père

Un homme passa au milieu de la ville. Il semblait ne rien voir. Il courait, les bras levés, criant : « Ô ma mère, tu es mon père ! » Des enfants le suivaient avec des risées.

— Qui est cet homme ? demanda Psychodore à quelqu’un qui riait.

— C’est, répondit le rieur, un fou inoffensif. Il s’appelle Philothanatos. Il semble ignorer les affaires humaines et qu’il y a des hommes autour de lui. Et il va, répétant les mots ridicules que tu lui as entendus dire ou d’autres semblables.

Psychodore s’éloigna songeur. Il cherchait une signification aux paroles du fou. Et il disait :

— Folie, tu es un exil. Lequel de ceux qui rient ne serait fou chez les Rétrogrades, chez les Enracinés, ou parmi ces hommes qui sont à leurs femmes des dieux invisibles, ou parmi quelque autre des peuples étranges que j’ai visités ?

Or il rencontra de nouveau l’homme qui courait en criant. Il vint s’arrêter devant lui et il lui dit :

— Ô homme, les gens de ce pays t’appellent fou. C’est que, sans doute, tu es pour eux un étranger très lointain. Dis-moi le nom de ton pays, s’il a un nom.

— Mon pays n’a pas de nom pour toi.

— Regarde-moi, insista Psychodore, avant de me repousser. Je ne suis pas de cette ville. J’ai beaucoup voyagé pour m’instruire et je suis peut-être devenu digne de t’entendre.

Philothanatos interrogea :

— Comment as-tu voyagé ? Est-ce avec tes jambes ?

— Avec mes jambes, dit Psychodore.

Alors le fou éclata d’un rire dédaigneux, et il ordonna :

— Laisse-moi passer.

Mais le philosophe, lui prenant le bras :

— Je crois avoir vu aussi des pays où mes jambes ne m’ont point porté.

L’autre eut un sourire. Il examina son interlocuteur avec une attention bientôt sympathique. Et il dit :

— Écoute. Je n’ai jamais répondu à personne. À toi je vais répondre. Parce qu’en te regardant mieux je vois que nous sommes jumeaux.

Or, presque toujours, folie ou prophétique sagesse, la pensée faisait tourbillonner sur le front de cet homme des violences de tempête et semblait y creuser d’emphatiques ravages. Mais, dans une seconde d’accalmie, Psychodore avait été charmé par la douce cantilène de jeunesse que chantaient les traits au repos. Cet homme avait bien quinze ans de moins que lui. Aussi il répéta avec étonnement :

— Nous sommes jumeaux !

— Oui, expliqua l’autre, nous mourrons le même jour.

— Les mots que tu dis, approuva Psychodore, sont pleins. Mais, quand ces hommes qui t’appellent fou prononcent les mêmes paroles que toi, ils offrent des épis vidés de leurs grains.

Puis il demanda :

— Nous mourrons quelque jour ?

Philothanatos hésita. Il regarda Psychodore, ouvrit les lèvres. Il le regarda encore, secoua la tête et se tut. Enfin il dit :

— Tu parais fort. Mais il est des faiblesses cachées. Si tu étais vraiment capable de porter une telle connaissance, je crois que tu saurais sans moi. Donc, de peur de t’écraser sous un trop lourd fardeau, je laisse ta question sans réponse. Du moins, je t’apprendrai ceci : ce qu’ils appellent mort est une naissance plus complète. Nous sommes dans la préparation à une nouvelle vie ; nous sommes dans une pauvre vie fœtale. Nous sommes enfermés dans le sein de notre mère, la terre.

Psychodore remarqua :

— Nous ne sommes pas dans la terre. Nous sommes sur la terre.

Le fou fit une moue méprisante. Il haussa les épaules. Il dit :

— Imbécile !

Et, d’un mouvement imprévu, il partit en courant.

⁂

Le lendemain, dans un faubourg de la ville, le hasard fit se rencontrer les deux hommes. Philothanatos vint au cynique avec un sourire indulgent :

— Es-tu aujourd’hui comme hier l’homme des objections frivoles, la langue qui dit vite des hostilités, l’esprit qui s’enorgueillit de ne point comprendre ?

— Je crois avoir compris, répliqua Psychodore. Car l’esprit entend quelques heures après l’oreille. Tu vas criant : « Ô ma mère, tu es mon père. » Parce que, comme ton père avait jeté à la sombre vie fœtale le germe de ce que tu es, ta mère a jeté à la sombre vie terrestre le germe de ce que tu seras. Tu marches tourné vers l’avenir et ta mère d’aujourd’hui, tu l’appelles ton père de bientôt. Car tu regardes l’heure future qui te dégagera de la terre et de l’atmosphère qui l’entoure pour te permettre l’envol dans une vie plus éclairée et plus libre.

— Oui, dit Philothanatos. Ô ma mère, tu es mon père. Et toi, Terre qui me portes, tu es ma mère. Et toi, Mort, tu es l’accoucheuse que mon impatience appelle. Hélas ! j’ai pleuré, ignorant, à ma dernière naissance. Mais la prochaine agonie, pour douloureuse qu’elle soit à mon corps, ouvrira devant mon esprit de telles campagnes de clarté et de promesse que je me réjouirai.

— Après que la mort aura opéré, dans la souffrance de ton corps, dans la joie de ton âme, le terrible et doux accouchement, seras-tu enfin dans la véritable vie ?

Philothanatos eut un rire de mépris :

— Ô voyageur vite fatigué, s’écria-t-il, et qui prends pour ta maison la première auberge venue ! Apprends-le, tu n’as point de maison et il n’y a le long de ta route que des auberges. Ô philosophe banal, ivre de l’ivresse grossière de l’absolu ! Apprends-le, l’absolu n’est que la somme des relatifs et ta demeure éternelle est faite du cercle entier des auberges. Comment y aurait-il une véritable vie et que seraient alors les autres vies ? Je suis vivant dès aujourd’hui, dès hier, depuis toujours. Me voici au bord d’un demain un peu plus riche et un peu plus libre. J’entrevois un sommet où me sourit un peu plus de lumière. De ce lieu plus élevé mon regard embrassera un paysage plus large ; plus doux et plus fort, un nouvel appel encouragera mon âme. Et peut-être je dirai : « Ô planète terre, toi que j’appelais jadis ma mère, maintenant je sais que tu es mon père. »

— Tu es donc bien sûr de quitter la terre. Je croirais plutôt que — tels les jours de ce qu’on nomme communément une vie — les destinées se répètent longtemps presque semblables.

— Tu as raison. Mais les petits jours de l’hiver vont, à travers leurs larmes, vers les jours souriants du printemps, vers les jours larges et éloquents de l’été. À travers des heures dont chacune ressemble à sa sœur aînée, l’enfant devient pourtant un jeune homme, puis un homme. Je sens en moi un étonnant mélange de tristesse et de joie ; je suis tout agité de cette inquiétude prophétique qui fait bouillonner à l’approche d’avril la sève des arbres et à l’approche de la nubilité la sève des éphèbes. Si je devine autre chose que la terre, c’est que je suis bien près d’autre chose. Oh ! l’étrangeté ineffable et profondément désirée que me promet l’horizon. Mes yeux voient, je te dis que les yeux de mon esprit voient. Que voient-ils ? Je ne saurais le dire. Une promesse vague qui m’appelle et dont le sourire flottant par instants me fait peur un peu. Quelque chose comme l’amour pour la vierge qui n’a pas aimé encore et qui ne sait point ce que c’est qu’aimer ; mais elle vient d’apercevoir dans le lointain celui qui sera bientôt toute sa joie. Oh ! ce que je vois, c’est du trop nouveau. Je ne puis le comparer à rien de ce que tu connais. Or les mots comparent du moins connu à du mieux connu, et ceci, je ne puis le nommer. Mais ce qui n’a pas de nom n’a nulle fixité. La fixité est une erreur créée par les mots qui, ne changeant point, croient dire des choses immuables. Noms, vous êtes toujours des mensonges. Et, pour cette raison, même si je le pouvais, je ne te nommerais point, ô mystère, ô ineffable, ô beauté mouvante et imprécise comme la vie ou comme sous le vent la lumière frémissante dans l’arbre.

Psychodore dit :

— Tout réel est innommable, parce que chaque chose marche vers son contraire, s’adultérant peu à peu. Ta ténèbre se mêle de plus en plus de lumière. Plus tard, songes-y, ta lumière, assombrie au passage des heures, s’éteindra lentement jusqu’à n’être plus, dans la nuit presque absolue, qu’une promesse peu visible de future étincelle.

— Ô insensé, dit Philothanatos, voici que le printemps va commencer. Et tu t’attristes de l’hiver lointain qui, après tant de sourires, après les éloquences puissantes de l’été, après les gloires opulentes de l’automne, viendra préparer la jeunesse renouvelée d’un autre printemps.

Philothanatos quitta le cynique. Il se remit à courir, les bras levés, criant : « Ô ma mère, tu es mon père ! » Bientôt une troupe d’enfants courait derrière lui parmi des risées. Les gros marchands et leurs femmes venaient sur les portes pour regarder avec de pauvres yeux qui croient voir et pour rire d’une large bouche. Car on est heureux de se sentir sain auprès d’un malade et on se glorifie de son bon sens lorsque passe un fou.

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