Les Immortels
Le spectacle était d’une étrangeté poignante.
Perdu en une foule aux vêtements de deuil, Psychodore venait d’entrer dans l’intérieur d’une immense tombe pavée de marbre noir.
Les parois et le plafond écrasé étaient alourdis de noires tentures où brillaient, blanches, des têtes de mort, où se croisaient, macabres, de longues candeurs noueuses.
Le long de chaque mur, une rangée de torches. Les innombrables lueurs tremblantes faisaient frémir les moires comme des paupières qui se ferment, et glisser comme des serpents les ombres immobiles.
Les êtres qui entouraient le philosophe, hommes en habits sombres et attristés de crêpes, femmes grandes sous leurs longs voiles et raides comme des cadavres, restaient muets et sans mouvement pendant des minutes éternelles, puis, tous à la fois, s’agenouillaient ou se dressaient.
Les regards allaient vers l’Occident où, dans la pénombre lointaine, une vague forme de prêtre en robe blanche couverte d’une dentelle noire faisait de lents gestes hiératiques.
Puis, sur une mélopée lugubre à étreindre le cœur, l’officiant psalmodia des litanies. Et sa voix de larmes chantait :
Toi qui donnes la saveur à la vie ;
Toi qui permets la résurrection de la vie ;
Déesse des couchants qui rendent possibles les orients ;
Déesse des longs repos qui préparent aux futurs labeurs ;
Déesse des douleurs qui enfanteront les joies ;
Déesse du passage ténébreux vers la lumière ;
Nuit d’où sortent les clartés ;
Déesse des tombes qui sont les matrices de toute vie.
Àchaque invocation, tout le peuple, debout, les têtes frôlant les tentures du plafond, répondait avec ferveur :
— Délivre-nous, Déesse.
Mais l’officiant, après un silence grelottant :
— Prions, mes frères.
Et, la foule tombée à genoux, d’un accent ferme mais sous lequel on sentait s’agiter des sanglots, il dit :
— Ô Libératrice, ô Mort, nous sommes punis de t’avoir été infidèles. N’achève pas de mourir, Souveraine dont nous portons le deuil, et jette sur nous un regard de miséricorde. Nous implorons ta grâce pour notre long oubli. Pardonne-nous, ô Mort !
Les fidèles répétèrent, humbles :
— Pardonne-nous, ô Mort !
Le prêtre reprit :
— Souris-nous, ô Mort !
Et le peuple, après lui, dans un grand élan d’espoir, les mains tendues comme vers un rayon, implora :
— Souris-nous, ô Mort !
L’officiant conclut :
— Tue-nous, ô Mort.
Et la foule, d’un grand cri déchaîné, supplia :
— Tue-nous, ô Mort.
Alors sur une sorte de catafalque le prêtre monta et, relevant les manches du surplis noir, il commença un discours.
Voici ce que dit la voix de l’orateur, sombre comme un intérieur de sépulcre, larmoyante comme la mère d’un enfant mort :
⁂
— Mes frères, je crois inutile de vous rappeler les bonheurs de ces temps où l’on pouvait mourir. Les joies, qu’on savait précaires, paraissaient savoureuses ; et elles étaient légères à porter, ces douleurs dont on était sûr d’être délivré un jour.
« Mais l’homme avide s’efforçait depuis des siècles de voler à la seule déesse, à la Mort, son immortalité. Il y réussit, hélas ! Les médecins parvinrent à guérir toutes nos maladies, à nous empêcher de nous éteindre de vieillesse, à rendre la vie incurable.
« Ce qui a suivi, je n’ai pas besoin de vous le dire non plus. La plupart de vous y ont assisté.
« L’homme a pullulé en nombre infini. Insatiable de voluptés toujours insuffisantes pour amuser son ennui éternel désormais, chacun a voulu prendre la part de son frère ; et, lâche devant la fatigue, rejeter sur le voisin le fardeau de travail. Bientôt il n’y a plus eu de plaisirs pour personne : nul n’a consenti au moindre effort pour les égoïstes qui entouraient son égoïsme.
« Hélas ! notre corps conservait toutes les puissances de ses vingt ans et notre esprit acquérait l’expérience des centenaires. Nous voyions s’accomplir en nous le souhait ineptement sacrilège de nos aïeux : « Si jeunesse savait ! si vieillesse pouvait ! » Nous étions des vieillards inutilement puissants, des jeunes ankylosés de science. Nous apprenions le peu que nous désirions ; notre connaissance tuait le désir en laissant vivre le besoin, en laissant grandir l’ignoble poussée de l’habitude : nous étions les vains révoltés de lois devenues abhorrées et en même temps plus inéluctables.
« Où nous tourner dans ce plat désert d’immortalité que le dégoût nous rend odieux, d’où la lâcheté nous empêche de sortir ? Que faire de ce temps qui ne marche plus ? Où aller, dans l’immobilité stagnante de tout nous-mêmes ? Ah ! le bâillement toujours ouvert devant la comédie idiote qui n’avance même plus vers un dénoûment.
« Un mirage d’espoir nous séduisit, nous rendit heureux, quelque temps. La mort violente n’était pas tuée. Une guerre, une révolution pouvaient nous sauver. De grands patriotes, de sublimes révolutionnaires parurent, rêvant de soulager, par une large saignée, l’humanité pléthorique qui se meurt de trop vivre.
« Mais la sécurité nous avait rendus lâches, incapables d’avancer vers l’inconnu qui n’était plus inévitable. Pour être maître de la vie d’autrui, il faut risquer la sienne. Personne n’osant mourir, personne ne sut tuer. Les armées se débandèrent avant le premier coup de javelot et les révolutionnaires, nombreux et violents dans la période éloquente des préparatifs, s’écoulèrent comme l’eau d’un fleuve, à l’heure de l’action salutaire mais dangereuse.
« Devant cette double banqueroute des libérateurs, il fallut défendre d’enfanter. On nous avait rendu notre force, notre beauté, nos ardeurs de vingt ans ; on nous interdit, sous peine de mort, de nous en servir. Ce fut bien convenu : quiconque donnait la vie donnait sa vie. Et, malgré les clameurs désespérées des énergies qu’on laissait inutiles, tous nous nous sommes abstenus mieux que les impuissants vieillards d’autrefois. Pour vivre, nous faisions taire en nous tout ce qu’il y a de vivant. Nous étions des morts qui marchaient, tristes, silencieux et, quand, dans l’œil d’une femme nous voyions brûler un désir, nous lui disions gravement, en un geste de refus et de terreur :
« — Sœur, il faut vivre !
« L’instant d’après, quand, malgré l’eau de la crainte, son désir avait allumé en nous un désir crépitant, quand nous regrettions notre triste parole et que, dans un sourire, nous essayions de la retirer, c’est la femme qui nous répondait, froide et ironique :
« — Il faut vivre, frère.
« Et nulle part dans le monde on n’entendait un bruit de baisers.
« Ou plutôt… Mais j’aime mieux croire à la mort du baiser qu’à son déshonneur et je ne dirai pas en quelles fanges fut traîné le rayon.
« Les législateurs écœurés amendèrent la loi. Désormais, quand un enfant paraîtrait, c’est le nouveau-né qu’on sacrifierait, à moins que quelqu’un acceptât la mort à sa place. Au commencement, des mères se dévouèrent. Mais bientôt elles crièrent contre l’égoïsme de l’homme, déclarèrent qu’elles devaient rester, elles, pour soigner, pour allaiter, pour aimer le cher petit ; c’était au père inutile à disparaître ; tout au moins, il faudrait tirer au sort : en un mot, elles refusaient le rôle de dupe joué trop longtemps par la femme. L’amour maternel s’éteignit sur notre terre et, avec lui, tout ce qu’il restait de tendresse. Aujourd’hui, le baiser du mâle et de la femelle est à peine échangé que, hurlant de colère, les deux êtres se précipitent en se repoussant, en se frappant, en se mordant, vers le morceau de pain également convoité. Mais pourquoi parler de pain ? À part les médecins, ces rois du présent et de l’avenir, qui donc a goûté du pain depuis trente ans ? Nul ne veut plus pétrir pour un autre, nul ne consent à semer du blé qui serait mangé par autrui : c’est de pêche, de chasse, de fruits sauvages et sans saveur, c’est même de glands amers que nous apaisons notre faim. L’humanité est morte en nous : nous sommes des brutes immortelles.
« Voici cinquante ans que je prêche la bonne parole. Voici vingt-cinq ans que mon Église est vraiment universelle : depuis un quart de siècle, tous les hommes sont convaincus que j’indique la Voie ; qu’il faut mourir pour rendre à l’humanité le changement qui est la vie ; pour rendre à la nature les éléments nécessaires à ses nouvelles combinaisons ; pour permettre à nos âmes marécageuses de s’échapper à travers la digue brisée et de courir sur la pente sainte en reflétant, miroirs frissonnants de bonheur, de nouveaux et changeants univers.
« Et, de tous mes innombrables disciples, de tous ceux qui vont répétant ma doctrine avec des énergies ou avec des larmes, aucun ne la pratique ; aucun ne donne l’exemple qui serait, peut-être, le salut. Vous criez tous la nécessité du suicide et aucun de vous n’a la vaillance du premier suicide. Lève-toi dans la foule, sublime modèle, grand initiateur actif, qui sauras sacrifier à la joie de l’humanité, à la marche régulière de la nature, à ton propre bonheur de demain, une vie abhorrée ? »
⁂
Le prêtre se tut, attendant. Toutes les têtes s’étaient courbées quand il avait dit la lâcheté de ces adorateurs de la mort qui s’attachaient instinctivement à une vie horrible ; de ces esclaves que la longue accoutumance à leur servitude et la peur de l’inconnu avaient rendus inaptes au facile geste libérateur. Aucune tête ne se releva à son appel final.
Alors, descendant de sa chaire macabre, il affirma :
— L’exemple va vous être donné.
Mais tous supplièrent :
— Maître, ne meurs pas !
Et quelqu’un ajouta :
— Nous ne te suivrions pas dans l’abîme de joie et nous avons besoin d’entendre ta parole éloquente qui fait tressaillir en nos âmes l’espoir d’un futur courage.
Le prêtre les rassura.
— Je ne dois pas mourir encore. L’exemple qui va pousser vos mains vers vos cœurs à transpercer aura plus d’autorité que le mien.
Il fit un signe. Tout au bout du sinistre temple écrasé et allongé en tombe, la noire tenture se releva et deux hommes avancèrent, portant une forme humaine rigide, on ne sait quelle étrange statue.
La statue étrange fut couchée sur le catafalque qui servit de chaire. Et, dans un silence de religion et d’attente, le prêtre dit :
— Défaites les bandelettes.
Alors on comprit que la statue était une momie.
Le prêtre reprit :
— L’être que voici dure depuis quatre-vingts siècles ; il sait mieux que nous la vanité du temps qui s’uniformise et s’immobilise en éternité.
Quand les bandelettes furent défaites, il dit à la momie étendue de nouveau, rigide, sur le somptueux catafalque :
— Âme informatrice et motrice, depuis si longtemps enfermée en une forme immobile, te voici délivrée des obstacles extérieurs. Réveille-toi de ton long sommeil et dresse ton corps.
La momie n’eut pas un mouvement.
Le prêtre reprit :
— Tel un enfant, délivré de son maillot, part, tremblant et joyeux, pour la marche de la vie, — lève-toi, au nom de la Vie.
Sous les lumières tremblantes, dans le vol éperdu des désirs de miracle, la momie n’eut pas un frémissement.
Mais le prêtre clama, souverain :
— Tel l’enfant, délivré de son maillot, part, tremblant et joyeux pour la marche pénible mais qui aboutit au doux repos de la mort, — lève-toi, au nom de la Mort.
Et, d’un mouvement de réveil, lentement, la momie s’assit, puis se leva chancelante. Sa ligne mince avait quelque chose d’irréel, comme si les temps avaient usé son corps. Dans une stupeur, elle bégaya d’une voix grêle :
— Quelle parole bienfaisante m’a arraché au cauchemar que je rêvais épouvantablement éternel et m’a donné assez de vie pour que je puisse mourir ?
Comme nul ne répondait en l’immense foule angoissée d’admiration et d’espoir, la momie reprit :
— Une arme, de grâce ! — une arme, pour que j’aille me mêler au grand courant de l’Être et donner à la goutte d’eau que je suis la forme nouvelle à laquelle, depuis tant de siècles, impuissante, elle aspire.
Le prêtre lui tendit un long coutelas.
Elle le prit, l’appuya sur son sein. Mais une terreur l’arrêta.
— Promettez-moi, gémit-elle, oh ! promettez-moi de ne plus m’embaumer de parfums pernicieux, de ne plus m’enlacer en d’infâmes bandelettes, mais de laisser la divine corruption dissocier le mélange ennuyeux où je fus immobilisée pendant que marchèrent, joyeuses, tant de générations !
— Je te le promets, dit le prêtre.
Sur le couteau la petite main appuya ; un jet d’aromates jaillit. La momie tomba, tandis qu’on entendait un inexplicable bruissement d’ailes.
Le prêtre reprit l’arme, la dressa aux yeux du peuple qui poussait d’enthousiastes acclamations :
— Qui veut, demanda-t-il, le couteau tout parfumé de l’exemple ?
Mais nul ne fit un pas vers la route heureuse où un guide pourtant les précédait.
Alors le prêtre s’écria :
— Puisqu’il le faut absolument, je vais vous dire le dernier mot de la Sagesse et de la Pitié.
Et la foule, suspendue à cet ultime espoir, entendit la Parole :
— Tuez tous les médecins.
Elle répéta dans une ivresse puissante :
— Oui, oui, tuons les médecins !
L’immense foule se précipita, hurlante, hors de la sombre église. Dans la grande lumière du soleil, elle se dispersa par groupes nombreux encore, courut vers des palais qui dressaient leur insolence parmi les rudimentaires cabanes et tua les infâmes guérisseurs qui, rendant immortelles des formes déterminées, avaient transformé la vie au cours jadis harmonieux en un fétide cloaque croupissant.