Les Taureaux
Psychodore s’était assis, les jambes lasses, dans un bosquet de lauriers-roses. La route voisine était vide aux regards. Seul un bruit croissant la peuplait d’avenir. On eût dit, parmi le piétinement de plus en plus proche d’une armée, le grondement pompeux de chars triomphaux. Mais le bruit, que n’expliquait aucune vision, gardait un peu de mystère et, comme un mot d’une langue mal connue, un ébranlement d’incertitude.
Enfin les yeux virent. Un premier char parut. Au timon, unique et d’une longueur inusitée, des hommes au nombre de quarante étaient attelés. Pour tout vêtement, ils portaient un harnais. Et ils tiraient, suant et soufflant, sous le soleil. Le char lourd, aux roues mal arrondies, avançait parmi des cahots. Un taureau l’occupait. L’animal poussait parfois des meuglements articulés et qui étaient des ordres. Si l’obéissance tardait, il frappait d’un aiguillon que manœuvrait sa bouche habile.
De nombreux chars suivaient ce char. Les dix premiers se ressemblaient comme des frères pauvres. Les dix suivants étaient d’un bois plus riche, d’un travail moins grossier. Les taureaux qui les conduisaient portaient fièrement un costume vert et des cornes argentées. Puis d’autres chars s’ornaient d’étoffes de plus en plus belles et les cornes dorées des conducteurs richement vêtus étaient de l’orgueil qui se dresse et brille dans le soleil.
Entouré de mille taureaux que défendait une armure et qui marchaient au pas, s’avançait solennellement un char merveilleux tout drapé d’or. Immense, il était traîné par cinq cents hommes. Un dais d’une richesse barbare y abritait toute une famille de taureaux. L’aîné, roi sans doute, était couvert d’un manteau étrangement lumineux et qui semblait tissé de diamant. Autour de chacune de ses cornes, des pierres de couleurs diverses formaient une spirale. Son large cou s’entourait d’un collier de gemmes. Des bracelets de perles cerclaient ses cuisses. La reine et quatre jeunes taureaux leurs fils, portaient, un peu moins riches seulement, des ornements analogues.
Psychodore remarqua la grâce féminine de la fille du roi. Assise au milieu de ses frères, elle plaisait par une forme plus élancée et, devant l’humidité douce de ses regards, son mufle s’entr’ouvrait, singulier, comme un sourire.
Derrière la voiture royale se traînait, de moins en moins riche, toute une théorie de chars. Quand l’étonnant cortège eut passé tout entier, Psychodore se leva et suivit.
Il arriva aux portes d’une ville et, sans être remarqué, entra dans la foule. Aux fenêtres, des taureaux poussaient des beuglements acclamatoires. Les taures du peuple lançaient des fleurs. Mais une mode élégante exigeait que les vaches du monde fissent couper, dès la première jeunesse, le haut de leurs cornes. Elles les remplissaient ensuite de parfums et, dans les grandes cérémonies, comme aujourd’hui, elles les penchaient avec grâce pour faire couler les essences dans la direction de ceux qu’elles voulaient honorer. Ce même geste, fait dans le tête à tête avec un mâle, prenait une signification tendre ou, comme disaient les mauvaises langues, symbolique.
Voici que des cornes, à une fenêtre, se tournèrent vers Psychodore, comme des doigts qui signalent et qui accusent. Des taureaux immédiatement entourèrent le philosophe et, à coups d’aiguillon, le poussèrent jusqu’à la prison.
Le lendemain, on tira le cynique de son cachot, on le conduisit au palais, on le fit asseoir au repas du roi et il mangea, comme les taureaux, des herbes préparées. Elles étaient cuites dans du lait de femme et aromatisées d’épices inconnues. On les servait dans des plats d’or sur une table d’onyx.
Psychodore put ensuite se promener, selon les caprices de sa fantaisie, dans tout l’intérieur du palais. Mais, quand il voulut sortir, un coup d’aiguillon le fit reculer.
On lui laissa toujours beaucoup de liberté. Ses seules obligations étaient de ne point dépasser l’enceinte, d’assister chaque jour au repas principal et d’écouter, avant ce dîner, un long discours, toujours le même, qu’un taureau lui déclamait avec une pompe menaçante.
Psychodore retrouva sans étonnement chez les taureaux de la cour les défauts des hommes riches. Ils étaient mous, vaniteux, capricieux et exigeants. Mais ceux qui, armés d’un aiguillon, gardaient les portes n’étaient pas moins brutalement grossiers que les hommes mercenaires de tyrans.
Les hommes qui servaient dans le palais étaient rampants et lâches comme des chiens. Ils s’appliquaient à plaire à leurs maîtres et ils n’avaient avec leurs semblables aucune société sauf quand un rut précipitait l’un vers l’autre, pour un rapide baiser aussitôt oublié, un mâle et une femelle. Leurs lèvres, ignorantes du sourire, ne formaient point des mots ; elles laissaient passer des cris qui exprimaient sans aucune nuance leurs passions pauvres : joie grossière de la faim apaisée, souffrance physique, colère, crainte. Mais ils comprenaient les termes les plus ordinaires du beuglement articulé des taureaux.
On les employait à diverses besognes. Ils bâtissaient, ils cuisinaient, ils tissaient des étoffes. Mais toujours leur effort restait exclusivement mécanique. Un taureau tisserand, cuisinier ou architecte guidait leurs gestes ignorants. Ils étaient des forces aveugles qu’on dirige du dehors et qu’une intelligence étrangère utilise selon des intérêts inconnus. Leur travail ressemblait au travail de la meule qui écrase le grain pourvu qu’on la fasse passer sur le grain.
Psychodore était depuis plus d’un mois chez le roi des taureaux quand il comprit tout à fait le discours déclamatoire qu’on lui répétait chaque jour avant le principal repas.
Ce discours disait :
⁂
« Homme sauvage, écoute.
« Voici bien des générations, les taureaux maîtres de l’univers eurent une guerre avec les hommes sauvages venus de la forêt impénétrable. Les hommes sauvages sont des guerriers perfides. Ils surprirent dans des campagnes éloignées quelques-uns de nos plus riches troupeaux d’hommes domestiques et les détruisirent. Ils osèrent même s’attaquer à nous. Certes, ils fuyaient avec des cris lâches sans attendre notre première charge. Mais, de loin ou se cachant, ils lançaient des flèches qui semblaient impuissantes. Nos aïeux d’abord beuglaient des railleries en arrachant les traits de leur cuir à peine entamé. Hélas ! peu d’heures passaient et ils mouraient mystérieusement parmi d’atroces douleurs, comme s’ils avaient mangé une herbe de poison.
« Néanmoins les hommes sauvages furent vaincus. Presque tous furent tués. Quelques-uns trouvèrent leur salut dans la forêt impénétrable.
« Après la victoire on se rappela ce qui avait précédé la guerre. Les hommes sauvages avaient envoyé parmi nous plusieurs d’entre eux qui, feignant de nous aimer et de nous admirer, observaient avec soin nos forces et nos faiblesses pour aider à nous tuer ensuite.
« Une loi fut proclamée alors, qui déclare ceci :
« Tout homme qui porte un vêtement est un homme sauvage.
« L’homme sauvage est lâche et menteur. Il rend le mal pour le bien. Il ne quitte la forêt que dans le dessein d’espionner ou de combattre perfidement.
« Tout homme vêtu trouvé dans le pays des taureaux invincibles sera considéré comme un espion.
« Il sera enfermé dans le palais royal. Pendant dix lunes, il pourra tout observer. Il devra seulement assister chaque jour au principal repas et entendre réciter la présente loi.
« Mais, le jour qui terminera la dixième lune, il sera suffisamment instruit et on l’enverra porter au pays des ombres les résultats de son espionnage. »
⁂
Psychodore ne consentit pas à mourir. Les yeux de la fille du roi se tournaient vers lui, humides de pitié, chaque fois qu’on lisait la loi. Il s’en aperçut. Il vit un léger frisson courir le long de la génisse quand elle le rencontrait. Il remarqua d’autres signes heureux. Et il se rappela que souvent les héros grecs furent sauvés par des filles barbares.
Il résolut de séduire la jeune taure.
Il profita de toutes les occasions pour lui conter ses voyages. Avec de la vérité et d’habiles inventions il composait un mélange grisant et le vin de ses paroles agitait dans l’enfant une ivresse de pitié et d’amour. Parfois, affolée, incapable de se contenir, elle portait son sentiment avec ostentation, comme une bacchante porte un thyrse. Mais lui faisait semblant de ne rien voir. Même quand, se penchant timidement, elle laissait couler de ses cornes quelques gouttes de parfum, il souriait dans son cœur, mais rien n’avertissait qu’il avait remarqué l’imprudente déclaration.
Il conta aussi, à diverses reprises, comment des héros grecs, aimés de princesses barbares, les enlevèrent pour la joie. Il oubliait de dire la fin de ces histoires. La jeune taure ne sut jamais que Jason trahit Médée et que Thésée abandonna Ariane.
Il détruisit par un dernier récit la seule objection intérieure qui peut-être défendait encore la génisse amoureuse. Il décrivit la sujétion des taureaux dans les pays gouvernés par les hommes. Puis il conta les amours de Pasiphaé. Il insinua que la volupté est singulièrement grande qui unit des espèces éloignées. Il vanta la puissance glorieuse du minotaure. Impudemment il affirma que de sûres prophéties promettaient à une telle race hybride la domination de l’avenir.
Même à ce moment, il ne faisait point de déclaration directe. Une incertitude naïve irritait l’émotion de l’amoureuse. Elle s’écria enfin — et elle ne retenait plus ses larmes :
— Encore une lune, et toi qui es la beauté, l’intelligence et la bonté, on te mettra à mort.
Le grec artificieux répondit d’abord à demi-voix, comme s’il parlait dans une inconscience de rêve ou comme s’il désirait n’être pas entendu :
— Que m’importe, disait-il, la destruction de mon corps ? Mon âme, depuis si longtemps, est une morte. Tu es morte, ma pauvre âme, le jour où j’arrivai ici traîné par l’amour indomptable. Mes yeux avaient vu la beauté et un amour, hélas ! trop haut pour moi, un amour qui ne se mêlait d’aucune espérance, m’avait envahi.
Sa voix, qui tremblait, peu à peu montait. C’étaient d’abord des approches lentes et timides. Puis ce fut un grand cri qu’on ne peut plus contenir. Et après se déploya, large, mouvant et brûlant comme un incendie, le plus hardi et le plus affolant des discours d’amour. Il dura, le discours émouvant, jusqu’à ce que la génisse, oubliant la pudeur de son sexe, s’écria :
— Je t’aime et je te sauverai. Et ma gloire sera plus brillante que celle d’Ariane ou de Médée. Et nous serons les ancêtres des minotaures qui fouleront sous leurs quatre pieds l’avenir dompté.
⁂
La génisse fit passer Psychodore par des souterrains qui conduisaient hors de la ville. Ils s’enfuirent ensemble très loin.
Plusieurs fois elle demanda :
— Pourquoi ne deviens-tu pas mon époux ?
— Tu es trop jeune encore, répondait-il parmi des câlineries.
Un matin, il était assis au bord de la mer, pendant qu’elle chassait pour le nourrir. Il vit un vaisseau peu éloigné. Il l’aborda à la nage et obtint d’être transporté.
Mais souvent des remords lui affirmèrent qu’il eût mieux valu mourir que tromper. Souvent il s’accusa par ces mots :
— Hélas ! les défauts de ma race artificieuse vivent donc toujours en moi. Ô philosophie, n’es-tu qu’un manteau mal fermé qui, sous le vent du danger, laisse nue mon âme trompeuse ?…