Les Statues
Comme les arbres d’une forêt, les statues se pressaient. Mais la forêt de statues était un interminable taillis où quelques géants, dressés parmi les nains, appelaient de loin le regard. De rares formes s’élevaient, belles, nobles et solides. La populace des statues était laide, branlante, innombrablement serrée. Peuple à la fois de ruines et d’ébauches, elle formait comme un vaste écroulement.
Les lignes héroïques ou souriantes semblaient des sources de lumière ; mais un peu de ténèbre, comme une brume triste sort d’un marais, montait de l’ignominie des masses croulantes.
Psychodore, considérant les unes, se sentait soulevé d’une émotion excitante et comme active. Et il disait :
— Vous êtes belles ainsi que des bonheurs.
Mais il se détournait des autres avec ces mots :
— Vous êtes laides comme des malheurs.
Or je ne sais quoi l’avertit que, comme il arrive, ces paroles étaient plus riches que sa pensée. C’était comme si les nobles statues eussent proclamé : « Nous sommes, en effet, des bonheurs. » Et cependant la populace aurait lamenté : « Hélas ! hélas ! il est trop vrai que nous sommes des malheurs. »
Psychodore crut presque ces paroles que nulle bouche ne proférait et que son âme entendait. Mais bientôt son esprit se révolta, lui adressant des reproches railleurs :
— Ô Psychodore, disait-il, tu as vu tant de choses étranges et semblables à des rêves : tu ne sais plus distinguer les rêves et les réalités. Tu affirmes lourdement tes rêves, comme si les autres hommes, transportés aux mêmes lieux, devaient voir ce que tu vois et sentir ce que tu sens. Sache-le, Psychodore, il n’y a ici, pour des yeux moins fous ou moins sages que les tiens, que des statues belles et des statues laides.
Mais quelque chose affirmait à Psychodore que son esprit se trompait et que la prudence est une aveugle dont les tâtonnements savent peu de chose. Si les tâtonnements nient ce que voient les yeux de la hardiesse et du rêve, ils sont plus menteurs que le rêve et que la hardiesse.
Et le philosophe de plus en plus était certain de marcher parmi des malheurs et de rencontrer çà et là quelques bonheurs.
Il vit sans étonnement ce qui eût effaré un esprit ordinaire. Les bonheurs étaient presque tous d’argile ou de quelque autre matière que les hommes n’estiment point. Les malheurs étaient faits de toutes les matières connues. La plupart aussi étaient d’argile, ou de fange, ou même d’ordure. Mais quelques-uns étaient de marbre ou d’or. Chez plusieurs, des matériaux divers, les uns précieux, vils les autres, servaient à composer l’ignoble grimace d’un corps qui croule et d’un visage qui pleure.
Le philosophe reconnut ou crut reconnaître quelques statues. Sculptée dans un roc dur et pauvre, mais grande comme un dieu et plus belle que tous les dieux, avec des lèvres dont l’immobilité silencieuse était éloquente et dégageait chez le spectateur des pensées nouvelles, une arrêta longtemps le regard du voyageur. Psychodore lui dit enfin :
— Je te reconnais, ô maître des maîtres, ô accoucheur de tant de nobles esprits, Ô toi qui peux nommer tes filles toutes les belles doctrines !
Et, familièrement, comme il convient quand on s’adresse au grand Familier :
— Ô Socrate, qu’as-tu fait de ton nez camus ? Voici que la beauté intérieure et éternelle a détruit l’apparence d’un jour. Ô Socrate, dieu qui ne se cache plus.
Il parla longuement au bonheur de Celui qui savait faire penser et faire parler. Puis, suivant la direction du regard de Socrate, il se tourna vers un spectacle étrange. C’était un amas sinistre et équivoque où brillaient, parmi la fange et les ordures, des fragments d’or, des perles délicates comme des gouttes de lumière et, variées comme les couleurs de l’arc-en-ciel, des pierres précieuses. On ne sait quel reflet de grâce planait sur la laideur définitive de cette ruine. Comme une lampe impuissante perdue dans un désert de ténèbre, quelque chose qui était peut-être un sourire relevait un coin de la bouche grimaçante. Psychodore se détourna avec un regret, disant :
— Ô Alcibiade, ô beauté merveilleuse détruite par une âme.
Il s’éloigna, affirmant encore :
— Bonheur, malheur, vous êtes des formes. Les Moires nous fournissent la matière noble ou vile. Mais nos âmes, sculpteurs vaillants ou lâches, vous réalisent.
Il allait ainsi, songeant à la collaboration étrange du destin et de l’âme, songeant que le vulgaire voit seulement les matériaux d’une vie, impuissant qu’il est à saisir, d’un regard synthétique, l’harmonie ou le manque d’harmonie. Ô vous tous qui grimacez au-dessous des héros, ces seuls heureux, vous méritez le supplice de votre laideur. Car aucun de vous, si on lui donnait le choix, ne s’écrierait : « Je veux être Socrate. » Mais tous, de lèvres avides et enthousiastes, vous demanderiez : « Oh ! que je sois Alcibiade ! »
⁂
Un creux peu profond et peu large, sillon plus que fossé, fut devant les pas de Psychodore. Mais Psychodore, s’étant arrêté au bord de l’obstacle, vit que l’obstacle reculait d’un mouvement lent et régulier. De l’autre côté régnait une brume épaisse qui reculait avec le fossé et, à mesure, des statues, vagues tout à l’heure et incertaines, se précisaient dans la neuve lumière.
Le philosophe songea :
— Je suis parmi les bonheurs et les malheurs des morts. Derrière le fossé sont les statues auxquelles on travaille encore. Mais la limite fuyante agrandit continuellement l’un des deux domaines et laisse de ce côté les statues que le doigt de la mort vient d’achever.
Psychodore courut vers le fossé qui reculait. Il l’atteignit. D’un bond il fut sur l’autre bord. Il continua sa route parmi les statues vivantes qu’il entendait hurler. Mais il ne distinguait rien de précis. Sous des mains de fièvre ou de sagesse, sous d’innombrables agitations probablement folles, sous quelques rythmes peut-être nobles, la brume ne permettait d’apercevoir que de vagues linéaments.
Or le philosophe dit, curieux :
— Je voudrais voir la statue de Psychodore.
Longtemps il chercha. Il crut enfin avoir trouvé. Mais ici le brouillard devenait une ténèbre opaque et Psychodore ne put rien voir du travail que son âme faisait avec son destin. Il ne devina même point si, au centre du nuage, tourbillonnait l’acharnement d’un combat ou souriait une collaboration harmonieuse. Il resta là, des heures et des heures, espérant que le spectacle, sous quelque éclair, soudain apparaîtrait. Il cherchait les grandes joies et les grandes douleurs de son passé ; il les renouvelait et les agitait comme des flambeaux. Aucune des torches fumeuses que sa mémoire arrachait au fleuve du temps ne fit assez de lumière pour déchirer, même une seconde, le rideau de ténèbre derrière lequel travaillait l’âme de Psychodore.
Plusieurs fois il partit pour revenir. Il finit par comprendre qu’il ne verrait rien. Il en fut réduit à s’affirmer :
— Je me connais et je connais mon destin. Je suis vaillant ; il est médiocre. Dans la matière vile et pénible qu’il me présente, je sais bien que je crée lentement une rude harmonie.
⁂
Un désir le ramena vers les destinées achevées et visibles. Il disait :
— Ô Athénatime, c’est toi que je cherche. Sans doute, je vais te voir, statue dont j’aimai l’ébauche, plus souriante que ton sourire, plus belle que ta beauté adultérée de vie ; et, autant que le ciel l’emporte sur la terre, ta noblesse tranquille d’aujourd’hui l’emporte sur ton ancien effort vers la noblesse.
Il chercha longtemps. Ses yeux avaient soif de l’eau limpide qu’ils connurent. Chaque fois qu’il distinguait, dans la populace des formes, une beauté de femme, il accourait. Avant qu’il fût arrivé, comme dans le désert on se désaltère d’un mirage, ses yeux se désaltéraient d’espérance. Mais toujours ils trouvaient, au lieu de la source cherchée, un sable étranger.
Enfin il fut certain d’apercevoir la statue désirée. Car son cœur battait à coups rapides et, comme au bord d’un précipice de joie, sa tête tournait de vertige. Plus il approchait, plus le vertige devenait vorace et ténébreux. Il courait, anxieux d’attente et de volupté. Quand il fut à la distance heureuse d’où il espérait distinguer déjà nettement la beauté des lignes et la lumière émanée, il ne vit plus rien. Un nuage étrange — il était étroit et allongé tel un bandeau blanchâtre — s’était, depuis le premier moment, placé entre lui et l’adorée. Maintenant cette blancheur opaque était sur ses yeux. Nul effort des doigts ne put la saisir et l’arracher. Les doigts passaient impuissants à travers l’obstacle qu’ils ne déchiraient même pas, qu’ils ne sentaient même pas. Leur effort vain s’agitait comme dans une onde tiède et indifférente.
Quand Psychodore, après mille tentatives inutiles, comprit qu’il ne verrait jamais, il voulut, du moins, toucher l’harmonie des lignes. Le destin ne s’y opposa pas. Mais les mains amoureuses, chaque fois furent si tremblantes qu’elles ne pouvaient rien enseigner d’étranger. Elles ne savaient que la joie de Psychodore et elles ne disaient rien autre chose quand elles croyaient proclamer la beauté d’Athénatime. Elles affirmaient en une hâte bégayante et folle ; souvent l’éloquence de leur enthousiasme était plus grande avant de rencontrer le corps qu’après l’avoir parcouru.
Psychodore entendit l’ordre de s’éloigner. Il partit, se retournant à chaque pas, ne distinguant jamais rien de précis. Et il disait :
— Ô amour, Ô vertige joyeux et douloureux. Nous ne savons jamais rien de celle que nous aimons. Les émotions sont des flambeaux mouvants qui agitent devant notre âme je ne sais quelles ténèbres d’éblouissements.