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Le dernier voyage

Psychodore s’affaiblissait de jour en jour, d’heure en heure. Le moment vint où ses jambes refusèrent de le porter davantage. Il s’étendit sur le bord de la route pour attendre la mort. Il souriait comme un enfant de la campagne qu’on va pour la première fois conduire à la ville.

Une jeune fille passait en chantant. Elle s’arrêta, et elle dit :

— Vieillard, que fais-tu ainsi ? As-tu besoin de quelque chose ?

— Je n’ai besoin de rien, dit Psychodore. J’attends la mort. Fuis ce spectacle. Il est beau pour ceux qui savent voir. Mais à ta jeunesse ignorante il paraîtrait laid.

La jeune fille s’assit auprès de lui. Elle se pencha, le regarda longuement. Puis elle déclara :

— Vieillard, tu es beau et je t’aime.

Psychodore répliqua :

— Je ne comprends point tes paroles. Car je ne puis croire que tu railles celui qui, à quelques heures près, est un mort. D’autres femmes m’ont dit : « Tu es beau. » Mais, depuis, le temps a creusé sur mon visage de nombreuses rides.

La jeune fille expliqua souriante :

— Le temps sème quand il laboure. Tes rides sont des sillons riches de promesses. Ils recouvrent la beauté de ton passé ; mais ils sont beaux d’avenir.

Elle ajouta :

— Vieillard que j’aime, lève-toi et viens avec moi.

— Puisque la destinée paraît exiger de mon courage ce dernier effort, je me lèverai, dit Psychodore, et j’irai avec toi.

La jeune fille le conduisit dans sa maison, Elle vivait seule avec sa vieille nourrice. Elle fit boire au vieillard des liqueurs puissantes et lui dit :

— Maintenant, ton corps a au moins un jour à vivre.

— Pourquoi, interrogea le philosophe, veux-tu que je meure demain plutôt qu’aujourd’hui.

— C’est que j’ai des choses importantes à te dire. Dors, et à ton réveil, je parlerai.

⁂

Au matin, quand Psychodore s’éveilla, la jeune fille lui dit :

— Je m’appelle Palinoa et je t’aime. Si tu m’aimais aussi, ce serait un grand bonheur.

Elle se penchait sur lui comme pour cueillir à la vieille bouche fanée la fleur du baiser. Il la repoussa doucement avec ces mots :

— Je suis fidèle à un souvenir.

— Tu m’aimeras pour lui être efficacement fidèle, dès que tu sauras le mystère de mon pays.

Et elle expliqua le mystère de son pays :

⁂

— Quoique nul d’entre nous n’ait jamais dépassé, même une fois, les frontières de cette heureuse contrée, nous nous appelons les Voyageurs. Nous savons les secrets qui permettent l’échange des âmes. Quand l’époux veut se donner plus complètement, quand l’épouse sent la nostalgie de protéger, l’âme de l’époux passe au corps de l’épouse et l’âme de l’épouse dans la chair du bien-aimé. Après un crime ou une mauvaise pensée, nous demandons à un enfant de laisser notre âme prendre dans son corps innocent un bain de pureté. De tels voyages sont créateurs de beautés que je ne saurais dire. L’habitant laisse dans la demeure qu’il quitte la trace de ses goûts et de ses habitudes. Veux-tu, ne fût-ce que pour quelques heures, venir chez moi ? À tous les coins du jeune palais que j’habite tu trouveras des souvenirs de ma beauté et tu sentiras que je mérite d’être aimée.

— Je suis étranger, objecta Psychodore. Tu entrerais dans un exil affolant.

— Nous aimons, dit doucement Palinoa, changer d’âme avec les étrangers. Ainsi notre pays, sans qu’aucun de nos corps le quitte jamais, s’enrichit pourtant de la connaissance des autres pays.

— Je suis un vieillard qui va mourir. C’est la mort que tu demandes. Je ne te suis rien. Je ne vois pas quelles raisons tu aurais d’imiter le dévoûment d’Alkestis.

— Laisse partir pour l’inconnu mon âme encore pauvre et donne-moi en échange ton âme riche. Si tu refusais, tu volerais à la terre une science que la terre t’a donnée. Tu commettrais un crime envers la terre.

Psychodore ne trouva rien à répondre sur ce point. Mais il dit :

— Depuis soixante ans, j’espère l’heure de retrouver celle que j’aime. Je ne puis consentir à attendre davantage. Éloigne-toi, jeune fille. Je désire, dès maintenant, être seul avec Athénatime.

Palinoa s’éloigna en pleurant. Et Psychodore fit cette prière :

— Mort, allume tes flambeaux et montre-moi sur le chemin que je vais prendre la forme voilée d’Athénatime.

…Le long d’une route aux sinuosités innombrables des flambeaux livides coururent. Mais cette route était le passé de Psychodore, non son avenir. Et le philosophe faisait de vains efforts pour regarder de l’autre côté. La mort était un vaste miroir qui reflétait ce qui était derrière lui et l’empêchait de voir ce qui était devant lui.

Le cynique, de plus en plus inquiet, poussa un grand cri. Et tout son corps ruissela de la sueur du doute.

⁂

La jeune fille, entendant le grand cri de Psychodore, accourut. Elle dit :

— Sans doute, tu as demandé à la mort son secret. Elle a refusé de répondre ou, ricanante, elle t’a montré ta vie. Tu es l’amant naïf qui cherche sa maîtresse au plus profond des yeux, mais il ne trouve que sa propre image.

Elle ajouta :

— Rien ne peut te faire espérer que tu retrouveras la bien-aimée. Et, si tu la rencontres, à quel signe la reconnaîtras-tu ? Tu es éternel, mais, entre tes rives immuables, tes souvenirs sont un fleuve qui coule. Ta mémoire ne t’enseigne rien sur celle de tes vies qui précéda celle-ci. Pourquoi crois-tu qu’elle sera plus généreusement fidèle la prochaine fois ?

Psychodore tremblait comme sous des ténèbres à chaque instant épaissies. Et il criait :

— Tais-toi, cruelle.

Mais Palinoa :

— Ma cruauté est bienfaisante. Fais ce que je te demandais voici une heure. Je te promets d’être fidèle à celle que tu aimas. Nul homme ne m’approchera jamais, nulle femme non plus. Sauve, en me le donnant avec ton âme, le souvenir d’Athénatime. Je t’offre pour elle de longues années de survie.

Psychodore pleura. Il appela trois fois :

— Athénatime ! Athénatime ! Athénatime !

Mais des lieux où se trouvait Athénatime nulle réponse ne vint. Alors le philosophe, dans la sueur froide de la mort, pouvant à peine parler, murmura :

— Athénatime, je ne veux pas te laisser mourir de nouveau.

Ses yeux allèrent à la jeune fille qui était là. D’une voix indistincte, il soupira :

— Palinoa, fais ce que tu veux.

Palinoa devina le consentement plus qu’elle ne l’entendit. Elle mit ses lèvres sur les lèvres de Psychodore. Elle opéra l’échange des âmes. À peine était-elle relevée, le vieux corps devint rigide

⁂

Palinoa écrivit dans la langue des Voyageurs les souvenirs que lui dicta l’âme de Psychodore. Son manuscrit fut brûlé avec la bibliothèque d’Alexandrie. Heureusement Théraphron l’alexandrin l’avait translaté en grec. L’œuvre de Théraphron, longtemps inconnue, fut découverte par Han Ryner, barbare hybride, fils d’un père norvégien et d’une mère catalane. Il la traduisit dans le patois que les Français ont tiré d’un dialecte barbare nommé latin. Puis, — dans l’espoir de faire louer sa puissance d’invention ou pour empêcher de reconnaître les fautes que sa médiocre connaissance du grec lui fit commettre — le plagiaire détruisit l’ouvrage ancien. Grâce à ce blâmable calcul, les lecteurs qui aiment les pensées originales et les inventions ingénieuses accordent un grand prix à son médiocre travail.

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