‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 27 sur 28 · Les Dicéphales

Les Dicéphales

Constitués pour tout le reste comme les hommes des pays connus, ces êtres portaient deux têtes. L’une était tournée vers l’épaule droite, l’autre regardait l’épaule gauche. Il arrivait que l’une des deux têtes était médiocre, l’autre intelligente. Aussi chaque enfant riche avait un seul maître de gymnastique, mais deux maîtres de musique. Il est vrai que le maître, d’ordinaire, enseignait par une seule de ses bouches.

On montra à Psychodore un homme admirable que tous appelaient le Double-Génie. Sa tête droite composait les plus merveilleux poèmes et cependant sa tête gauche découvrait de profondes vérités géométriques. Jadis ses deux têtes avaient donné des séances philosophiques fort courues. La tête droite semblait ivre de l’universel mouvement ; mais la tête gauche, ivre d’unité, niait tout mouvement. Depuis quelques années, le Double-Génie refusait de se donner en spectacle. Il cherchait souvent la solitude. Et on prétendait que ses deux têtes avaient fini par se mettre d’accord.

Or, les yeux gauches du Double-Génie ayant aperçu Psychodore, le Double-Génie s’approcha et demanda :

— Quel est cet animal qui, sur un corps d’homme, ne porte, comme un chien vil, qu’une seule tête ? Est-ce une bête complète ou, plus misérable, un demi-homme ? A-t-il un langage articulé ?

— Je suis, dit Psychodore blessé, un voyageur. J’ai visité les peuples les plus étranges. Je parle plus de mille langages articulés. Et j’ai vu plus de choses que personne. Mais, avant même de quitter mon pays, j’étais un philosophe très renseigné et je connaissais, parmi plusieurs autres, les doctrines de chacune de tes deux têtes.

— Tu es peut-être, supposa Dicéphale, un Simple-Génie qui s’est débarrassé de sa tête inutile.

Et il s’éloigna.

Mais il revint bientôt. Il demanda à Psychodore :

— Simple-Génie, veux-tu venir avec moi ? Mets-toi à ma droite et raconte à celle de mes têtes qui fait des vers les étrangetés des formes que tu as vues et des mœurs que tu as observées.

— Je n’ai pas l’habitude, dit Psychodore, de parler pour une moitié d’homme. D’ailleurs, je sais des vérités géométriques tout comme ta tête gauche. Tu m’écouteras de tes quatre oreilles, ou je me tairai.

— Parle, dit le Double-Génie avec condescendance. Nous t’écoutons.

Psychodore conta son pays et quelques autres pays de monocéphales. Quand son récit devenait particulièrement étonnant, les deux têtes poussaient des exclamations simultanées. La tête droite disait :

— Ô chose singulière ! ô forme d’un moment !

Mais la tête gauche proclamait :

— Et cela se trouve partout ! Et il en est ainsi pour l’éternité !

Psychodore dit enfin en souriant :

— Ma seule langue est fatiguée dans ma bouche unique. Et mes oreilles voudraient recevoir les vérités connues de tes deux têtes.

— Je vais te dire mes derniers vers, annonça la bouche droite.

Cependant la bouche gauche ordonnait :

— Écoute cette vérité géométrique que j’ai découverte hier.

Psychodore écarta les deux promesses :

— Vous me direz plus tard, ô bouches, des poèmes et des démonstrations. Auparavant, expliquez-moi ce que vous vouliez dire quand vous m’interrompiez par des cris. Pourquoi disais-tu, bouche droite : « Ô chose singulière ! ô forme d’un moment ! » Et toi surtout, bouche gauche, pourquoi proclamais-tu, contredisant ta sœur : « Et cela se trouve partout ! Et il en est ainsi pour l’éternité ! »

La bouche gauche protesta :

— Je ne contredisais point ma sœur. Je complétais sa parole. Deux voix qui semblent se contredire ne sont pas de trop pour chanter, non point certes l’infinie et ineffable Vérité, mais les deux pôles de la Vérité.

Elle continua :

— Tout passe, tout s’écoule. Tu ne te baigneras pas deux fois dans le même fleuve. Car l’eau n’est plus la même et tu n’es plus le même. Cela est vrai. Mais l’univers est toujours composé des mêmes éléments et l’eau qui coule ou vole sur la terre est toujours la même eau. Cette onde qui fuit reviendra. Les fleuves, sous le nom de nuages, remontent vers leur source.

— Je sais ces choses, dit Psychodore.

— Tu sais aussi que tu es éternel ?

— Je le sais.

— Mais sais-tu que cette minute est éternelle ?

— Je ne comprends pas.

— Et sais-tu que, toi qui es ici, tu es en mille autres lieux ?

— Je comprends de moins en moins.

— Écoute donc, ô Simple-Génie, et, si tu es capable d’entendre, entends.

⁂

« Rien ne se crée et rien ne meurt. Ton regard et ton sourire disent que tu connais ces mots. Mais tes paroles de tout à l’heure prouvent que tu ne les as point compris. Et ils sont, en effet, difficiles à comprendre. »

Le Double-Génie s’arrêta un moment, comme s’il cherchait une explication peu ardue, à la portée de son pauvre auditeur. Puis il demanda :

— Dis-moi le nom qu’on te donne en ton pays, ô Simple-Génie.

— On m’appelle Psychodore.

— Asseyons-nous sur ce sable et tâche de suivre mes paroles.

« Je représente par le chiffre 1 le Psychodore qui sort du ventre de sa mère, par le chiffre 2 le Psychodore du moment suivant ; puis tu deviens 3, 4, 5, 6 et les autres nombres. Où se trouve la somme ?

— Dans ma mémoire.

— Et les nombres à venir, qu’en fais-tu ? Et les nombres passés que tu as oubliés ?… Tout nombre est éternel. L’univers est fait de tous les nombres, et les nombres sont infinis. L’univers est infini. Le crois-tu ?

— Je le crois.

— Donc l’univers comprend, à chaque instant de sa durée infinie, tous les possibles. Et de ces possibles il ne faut pas s’en représenter quelques-uns comme réels et les autres comme seulement rêvés. Tous sont, à chaque instant, réalisés.

— C’est impossible.

— Alors tu crois que l’univers a des bornes. Tu crois Dieu successif. Tu ne crois pas à l’infini. Tu ne crois pas que l’Être est et que le Non-Être n’est pas.

— Je ne sais plus.

— Tu as voulu que je te conduise dans un pays de vertige. Fais-toi un esprit courageux.

« Tu m’as expliqué tout à l’heure ce que tu appelles la Grande Année. Et je me suis étonné qu’un barbare pût, sans mon secours, former une telle conception. Oui, tous les événements sont sur un plan qui tourne sans cesse et qui les ramène éternellement. Crois-tu que ce qui n’est pas dans la partie visible du cercle ne soit plus ?

— Tu as raison. Tout coexiste.

— Il y a plus. Tout est toujours dans la partie visible du cercle.

— Je cesse de comprendre.

— Viens jusqu’à ma maison ; tu comprendras peut-être.

⁂

Arrivé chez lui, le Double-Génie prit un grand cercle de métal mince qui avait un trou au centre. Il le fit passer dans une baguette de fer qu’une table, plus petite que le cercle, portait verticalement.

— Ce cercle, dit la tête gauche, représente la Grande Année. Suppose-le élargi à l’infini.

Puis le Dicéphale planta dans le sol une baguette d’or que le cercle frôlait en tournant et à laquelle pendait une lampe allumée.

— Le point du cercle qui passe devant la baguette d’or, expliqua-t-il, s’appelle le moment présent. Quand il sera éloigné de notre lumière, il existera quand même.

— J’ai déjà compris cela.

— Le cercle contient dans sa largeur infinie tous les possibles. Et l’infinité de sa largeur fait infinie la longueur du rayon que nous nommons présent.

« Mais as-tu pensé à la profondeur du temps et à la profondeur de l’espace ? Nous n’avons pas dit toute la vérité, même humaine, puisque, sur les trois dimensions que nous connaissons, deux suffirent jusqu’ici à notre démonstration. Quelle vérité se cache dans la troisième dimension ?

— Je ne sais pas, balbutia Psychodore. J’ai peur. Il me semble que je vais devenir fou.

— Si tu n’es pas capable de comprendre, répliqua cruellement le Double-Génie, il n’y a pas de mal à ce que tu deviennes fou.

« Ne vois-tu pas, continua-t-il, que sur ce cercle je puis mettre un nombre infini de cercles semblables ? Et aussi sous ce cercle. Place-les par la pensée. Le cercle immédiatement au-dessus de celui que tu vois est en avance sur lui d’un instant. Tu es dans ce cercle supérieur ce que tu seras ici la minute prochaine. Quelques cercles plus haut, tu es en ce moment ton demain d’ici. Il y a une de ces Grandes Années où tu meurs à cette seconde même. Et il y en a une, ou plutôt une infinité, où tu renais, où tu remeurs.

« Et, au-dessous, il y a le cercle où l’instant qui vient de passer ici est l’instant présent. Il y a le cercle où ce que tu nommes hier se nomme aujourd’hui. Il y a la Grande Année où tu nais en ce moment précis à celle de tes vies que tu appelles ta vie actuelle. Et il y en a où tu vis chaque instant de chacune de tes innombrables vies. Comprends-tu maintenant ? »

— Je comprends, mais j’ai peur.

Mais le Double-Génie, sans plus s’adresser à Psychodore, s’écriait par ses deux bouches :

— Ô instants, chacun de vous est, réalisée, toute l’éternité.

Puis sa bouche droite proclamait :

— Ô instant, synthèse de l’éternité.

Et sa bouche gauche :

— Ô éternité, analyse de l’instant.

Or les deux bouches s’irritèrent. L’une affirma :

— L’analyse n’est qu’une synthèse myope.

L’autre ricana :

— Synthèse, pauvre analyse presbyte…

Elles se turent une seconde. La bouche droite se rouvrit seule. Mais, au lieu de parler, elle chanta :

— Ô Instants, ô coupes dans chacune desquelles je bois l’Éternité entière. Ô Instant, tu es parfois dans ma main tremblante la coupe d’améthyste qui attriste toute l’Éternité. Mais tu es souvent la coupe d’or qui fait rire vers mes bouches joyeuses l’Éternité toute. Et tu es, ô Instant présent, la coupe d’émeraude où l’Éternité se resserre et s’élargit, se soulève et s’apaise comme une mer d’espérance.

Le Double-Génie se tut. Assis, une tête dans chaque main, il semblait réfléchir profondément. Psychodore s’éloigna. Et il marchait titubant comme un homme ivre de vin.

Page 1