Le Sommet glissant
Psychodore était peu éloigné de la contrée où les hommes vont chargés de leur avenir et allégés de leur passé, quand un regret lui fit reprendre la route de l’étrange pays.
— Sans doute, songeait-il, ils ne sauront me répondre. Mais je dois à mon amour de la sagesse de retourner vers eux et de leur poser la question.
Il se disait aussi :
— Ils m’appelaient « le rétrograde ». Je suis tenté de leur appliquer le nom qu’ils me donnaient. Ainsi je suis étranger à celui qui m’est étranger, et le barbare me nomme barbare.
Sa pensée reprenait :
— Ils sont pourtant les vrais rétrogrades, eux qui perdent de la science à mesure qu’ils marchent. Seuls, dans les autres pays, les sots s’attristent de vieillir ; mais les sages se réjouissent de mieux savoir. Chez les hommes dont la vie marche dans le même sens que la mienne, le jeune sage est un pauvre agité de fièvres, tout tendu vers ses richesses futures ; le vieux sage est un homme opulent qui vit heureux dans son trésor chaque jour enrichi. Mais ces rétrogrades ont raison de pleurer parce qu’ils ne peuvent rester immobiles devant l’avenir connu qui devient sous leurs pas du passé ignoré. Chaque instant m’apporte un tribut, chaque instant leur vole quelque chose. Ils meurent à chaque minute et nous, nous sommes de plus en plus lourds de vie, jusqu’à l’heure où le bûcher réduit en peu d’espace notre science et où l’urne protège son sommeil.
Il se disait encore :
— Les pensées sont des riches. Les mots sont des pauvres. Mots, vous êtes des enfants pauvres. Vous marchez étourdiment, vos bras faibles et courts encombrés de la richesse étrangère des pensées. Vous laissez tomber derrière vous presque toute la noble moisson et vous nous rapportez une bien faible partie des roses odorantes et des fruits savoureux. Pour aller, ouvrier aux mains libres, vers d’autres récoltes, mon esprit sera forcé de confier à un nom tout ce qu’il a recueilli chez les hommes étranges. Ces êtres, dont la vie coule dans un autre sens que la mienne remontant de ce qui est pour moi l’embouchure vers ce qui est pour moi la source, s’appelleront dans mon souvenir les Rétrogrades. Cependant je n’ignore plus que le temps, frère de l’espace, n’a dans sa monotonie ni avant ni arrière. Seules les conditions que les Moires nous imposèrent inclinent ma pente d’un autre côté que la pente de ces hommes. Mais le temps, comme l’espace, est indifférent à notre marche et à l’immobilité de Dieu.
Psychodore, qui montait sur ces réflexions pour mieux découvrir sa pensée, ne s’apercevait pas qu’il restait à mi-côte. Il ne voulait pas regarder le sommet dont la conquête lui livrerait un plus large paysage et lui donnerait, claire, la réponse qu’il allait demander à de balbutiantes lèvres obscures. Les sommets parfois font peur et volontiers les yeux de l’âme nient ce qu’ils désirent ne point voir.
⁂
Àpeine rentré au pays des Rétrogrades Psychodore rencontra une cérémonie de naissance. Sur les flammes qui sentaient bon, un prêtre versait pieusement les cendres de l’urne ouverte. Le philosophe se mêla à la foule qui priait, et il attendit.
Le feu éteint, une frêle forme humaine, ployée en deux, descendit péniblement. Des hommes coururent à elle et l’aidèrent à franchir les débris du bûcher. Ils vêtirent le tremblement grelottant et mirent dans la main sèche et noueuse un bâton. Puis l’assemblée se dispersa et le vieillard qui venait de naître se dirigea seul vers sa maison qu’il connaissait bien, puisqu’elle faisait partie de son avenir.
Il allait penché en avant comme s’il se précipitait dans cette vie à vivre qu’il voyait toute. Il souriait : devant lui, sans doute, parmi les ronces qui le déchireraient, des fleurs se dressaient éclatantes comme des appels. Psychodore l’aborda :
— Homme, lui dit-il, nous pouvons nous parler avec des respects jumeaux, puisque tu vois tant de choses devant toi et que je vois tant de choses derrière moi.
Le Rétrograde encouragea Psychodore :
— Parle.
— Éclaircis mes doutes, reprit le philosophe. Tu ignores tout ce qui est passé ?…
— Oui, s’attrista l’homme, je vois qu’il y a déjà quelque chose derrière moi. J’ai perdu un peu de ma vie ; un peu de ma lumière est devenue de la nuit.
— Comment peux-tu répondre à mes paroles qui, sitôt dites, font partie du passé ; qui, pour toi, ne sont plus que du silence ?
— Je ne te réponds pas. Je dis les mots qui amèneront les paroles que j’entends sortir de toi dans un proche avenir.
— Pourquoi dis-tu ces mots ?
— Parce que je dois les dire.
— Ta science pourtant les rend inutiles comme les miens, puisque les uns et les autres te font entendre des sons que tu connaissais déjà.
— Mon esprit ne les aurait pas connus, si mon oreille n’avait dû les entendre.
— Mais, insista Psychodore, ta volonté pourrait supprimer ou changer des paroles ou des actes que tu as connus dans ton avenir.
— On ne supprime rien. On ne change rien.
Et le Rétrograde reprit :
— Tu ne peux rien sur ton passé. Comment pourrais-je quelque chose sur mon avenir ?
— Mais je suis libre, moi, de changer mon demain.
L’homme haussa les épaules.
— Tu connais hier et tu sais que tu ne peux rien sur lui. Ce que tu connais a en toi les mêmes caractères qu’au dehors, est déterminé dans ton intelligence comme dans les choses. Mais ce que tu ignores te paraît moins existant. Tu ne sais ce que sera demain et ton ignorance peut lui rêver plusieurs formes, comme elle peut rêver plusieurs formes à une ville lointaine et inconnue. La ville lointaine n’a qu’une forme et demain, déjà, a sa forme unique et nécessaire.
Le vieillard reprit :
— Je puis rêver de dix façons différentes la minute qui tout à l’heure était ma lumière et qui maintenant fait partie de mes ténèbres. Je sais pourtant qu’elle fut une minute et non point dix minutes. Tous les possibles, comme tu les appelles, tués avant leur naissance par le réel, sont des impossibles.
Il dit encore :
— Pourquoi, naïf Psychodore, placerais-tu la cause devant l’un de nous ? La cause est toujours derrière. Ou plutôt la cause est partout.
⁂
Le vieillard qui venait de naître s’assit au bord de la route, comme épuisé. Il parut méditer. Psychodore aussi méditait. Mais Psychodore méditant fermait les yeux, tandis que les regards presbytes du Rétrograde semblaient vouloir regarder très loin et embrasser un horizon très vaste.
Enfin il éclata de rire :
— Ô Psychodore, tu te crois sage. Pourtant tu es semblable à un riche qui, au lieu de fouiller dans ses vivres abondants, pleurerait et tendrait la main vers un morceau de pain. Tout à l’heure, tu me diras ce que tu sais du temps frère de l’espace. Pourquoi, au lieu de m’interroger, ne te l’es-tu pas dit à toi-même ? Pourquoi me forces-tu à exprimer les choses qui sont en toi et à te faire don des biens que tu possèdes ?
« La cause, ô Psychodore, est une idée fausse, fille de l’idée linéaire de la durée que se font les autres hommes. Mais toi, qui as vu la largeur du temps et sa profondeur, toi qui sais que le temps n’a point de pente, comment peux-tu situer la cause ici plutôt que là ?
« Tout se tient, ô Psychodore, dans l’étendue infinie et dans la durée infinie. Toute minute est le centre du temps, comme tout point est le nombril de l’espace. Quelque chemin que tu suives, tu es toujours, ô Psychodore, sur un rayon qui part de cette minute et de ce point et qui y aboutit. Un moment quelconque ou une apparence quelconque nécessite l’univers avec son éternité et son immensité ; et l’univers sans commencement, sans fin et sans bornes n’est pas de trop pour nécessiter le moindre des atomes ou le plus court des instants.
⁂
Mais le vieillard se leva chancelant. Il s’appuya sur son compagnon. Et il suppliait :
— Partons de ce lieu et de ces pensées. Nous étions sur un sommet dangereux. La crête de la sagesse est étroite et glissante. Des cailloux roulaient sous nos pieds et, un peu plus, nous roulions avec eux dans l’abîme sonore de la folie.
Psychodore, soutenant les pas tremblants et rassurant la pauvre âme émue, affirmait :
— Il est noble de monter sur les sommets.
— Sans doute, dit le vieillard qui peu à peu deviendrait un enfant, mais il est imprudent de s’y attarder.