‹ Les Voyages de PsychodoreChapitre 5 sur 28 · Le Désert

Le Désert

Psychodore marchait enveloppé de ses rêves et de ses souvenirs. Il n’apercevait pas les banalités traversées. Il ne sut jamais par quel chemin et en combien de temps il était arrivé dans tel ou tel pays merveilleux.

Ce jour-là, il allait s’étonnant que, sous des apparences si diverses et qui amusent les historiens ou les voyageurs ordinaires, les hommes soient au fond tellement semblables à eux-mêmes. Dans les contrées les plus étranges, songeait-il, les vieillards content aux enfants les mêmes histoires dont ma grand’mère éblouit mon enfance. Les climats, les habitudes, les mœurs mettent entre ces récits des différences tout extérieures : ce sont des hommes qu’on reconnaît toujours quoiqu’ils changent de costumes. Peut-être les contes du peuple renferment dans leur ressemblance les vérités les plus universelles.

Les contes du peuple, remarquait-il encore, sont parents des fables que les prêtres disent dans les temples et que les poètes mettent dans leurs vers. Et les mythes lumineux de Platon et les ténébreux symboles des mystères disent peut-être les mêmes choses que les histoires enfantines ou les narrations sacerdotales.

Àce point de ses réflexions, le philosophe agita son bâton en criant :

— Je marche ivre d’unité.

Puis, à demi-voix, pieusement, il reprit :

— Un, tu es Dieu. Espace, Temps, Amour, Logos : vous êtes des noms pauvres pour dire un peu de Dieu. Mais, toi, Un, Richesse d’où coulent toutes les richesses, tu dis Dieu tout entier.

Psychodore titubait ivre, en effet, de l’unité de l’univers ; de l’unité de l’humanité ; de l’unité, plus fuyante mais non moins certaine, de Psychodore. Et il disait :

— Humanité, tu es faite comme un homme. Univers, tu es fait comme un homme. Toi aussi, homme, malgré la lutte de tes pensées, de tes rêves, de tes vouloirs, tu participes à l’unité. Tu es un miroir, à peine brisé, de Dieu.

Et, s’exaltant davantage :

— Ô hommes, lequel de vous n’est Psychodore ? Ô Psychodore, quel est l’homme que tu n’es point ? Sage Psychodore, les folies de tous les fous sont une débandade sonore de chevaux qui galope en toi. Sobre Psychodore, les vils désirs de tous les gourmands et de tous les débauchés sont les troupeaux de porcs et de taureaux qui paissent ton âme. Sinon, comprendrais-tu la parole de l’insensé, ou le sourire gras du gourmand devant les vins et les viandes, ou le regard du débauché sur la femme qui passe ?…

Psychodore se sentait à la fois orgueilleux et humilié de telles pensées. Un instant il essaya, comme un enfant qui trie des lentilles et rejette les cailloux, de conserver seulement les idées qui l’exaltaient et de repousser au loin celles qui l’abaissaient :

— Les erreurs du peuple étaient dans l’esprit de Platon, mais elles y étaient reconnues pour des erreurs et la sagesse de Platon était Platon même. Les autres hommes sont dans mon esprit. Mais mon âme n’est que moi. Tu es sobre et tu es sage, ô mon âme. Je suis le maître d’une riche bibliothèque ; je ne suis pas l’auteur des sottises qui y sont écrites.

Mais à ce Psychodore timidement en défense un Psychodore hardi et avide répondait :

— Tu es tous les hommes. Tu te félicites parfois d’avoir toujours résisté, même en ta prime jeunesse, aux désirs de débauche. Ils vivaient donc en toi, ces désirs ennemis. Et même ne sens-tu pas — peut-être parce que tu as refusé de les satisfaire — qu’ils s’y agitent encore ?

⁂

Ainsi Psychodore se charmait à des pensées fleuries et se blessait à des pensées épineuses. Et cependant il traversait un désert de sable où ne poussaient ni épines ni fleurs.

Or il regarda autour de lui. Il sourit à la nudité blonde de la terre. Et il dit :

— Ô pays sans accident, ô désert, est-ce ta monotonie vaguement aperçue qui créa mes pensées sur l’unité ? Ô Un, ô Dieu, si tu ne fleurissais en créatures multiformes, ne serais-tu point semblable à ce désert ?

Mais une douleur tiraillante était dans ses entrailles comme un enfant agaçant qui tire votre manteau et vous force à regarder de son côté.

— Je n’ai rien mangé aujourd’hui, dit le philosophe. Et, dans cette solitude sans arbres, mangerai-je demain ?

Il regardait autour de lui comme quelqu’un qui cherche. Dans le lointain il aperçut une femme nue. Il résolut aussitôt :

— J’irai vers cette femme nue. Elle m’indiquera peut-être où l’on trouve à manger.

Or l’enfant irritant et criard qui tirait son manteau lui fit cette objection :

— Qui sait quelle langue parle cette femme ?

Mais Psychodore répliqua :

— Que m’importe ? Sous leur diversité fleurie, les langues des hommes ne sont qu’une seule langue. Autrefois, à Athènes, si un dorien me parlait, j’étais un peu troublé de son accent. Maintenant, quel que soit l’homme que j’écoute, dès la première fois je comprends l’essentiel de ses paroles.

Plein de confiance, Psychodore marcha vers la femme nue.

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