‹ Les voyageurs français dans l'Orient européenChapitre 3 sur 7 · III

III

Voyageurs du XVIIe siècle.

Nous avons remarqué, au cours du XVIe siècle, une curiosité passionnée, un désir d’apprendre, une spontanéité d’attention et de sentiment, un fourmillement d’individualités différentes dont chacune considère l’Orient à sa façon; on ne rencontrera plus guère tout cela pendant le siècle suivant.

Celui-ci est grand à d’autres points de vue. Il a créé une langue littéraire à peu près définitive; il a fait la gloire d’une royauté qui n’a pas manqué d’attirer sur elle toute la lumière et de se parer de tout le prestige. Mais cette royauté a un peu amoindri l’élan de la nation; ainsi à ce domaine de la connaissance de l’Orient, on ne trouve qu’un intérêt de plus en plus faible; avant 1600 déjà, l’importance des rapports entre la France et l’Empire ottoman allait en décroissant, à cause des guerres de religion.

La forte personnalité d’un d’Aramon, accompagnant le sultan Soliman en Perse avec toute une cour, sa grande influence dans le monde turc, son don tout spécial d’attirer autour de lui tout un monde de voyageurs, se prévalant de l’ambassade, mais ajoutant eux-mêmes à la valeur politique de cette ambassade leur élan de chercheurs et leur qualité d’écrivains, ne se rencontrera plus à l’ambassade de Constantinople.

Les ambassadeurs qui ont représenté les rois de France à l’époque de ces guerres civiles vivent dans des conditions difficiles, souvent humiliantes. A l’époque de Soliman, on ne se serait pas permis, à l’égard du représentant de celui qu’on appelait le padichah, l’«empereur» de France, les gestes qui sont coutumiers vers 1560, jusqu’à l’époque de Henri IV, et même pendant le règne de ce restaurateur du pouvoir monarchique qui n’a pu rétablir l’ancien prestige de la France dans la capitale des Ottomans.

Si les ambassadeurs vivent dans des conditions très modestes, s’ils doivent recourir parfois aux expédients, façon de vivre qui nuit essentiellement à leur prestige, il est vrai qu’il n’y a pas de voyageurs pour le constater: les chercheurs d’aventures en trouvent ailleurs que par ce voyage d’Orient; le drame qui se joue en France même y retient les grands tempéraments et les grandes hardiesses, de sorte qu’il faut arriver jusqu’au commencement du XVIe siècle pour reprendre la série de nos voyageurs[78].

[78] Le pauvre «bourgeois de Paris», Antoine Regnault, qui fit imprimer à Paris, en 1573, son «Discours du voyage d’Outremer», est un simple porteur de bourdon, qui, en dehors de son souci de pèlerin, ne s’occupe que de la «medicine contre gli pidocchi» qu’on était occupé en voie «à tuer et jetter en mer».

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I.--Les premiers que l’on trouve sont bien modestes, mais, parfois, plus intéressants dans leur naïveté, dans leur charme, dans leur sincérité, que ceux qui vont suivre. Mais, entre ces voyageurs et leurs prédécesseurs du XVIe siècle, il y a une différence: autant, pendant le XVIe, l’attrait religieux du voyage s’est effacé (on ne s’arrête aux lieux de pèlerinage que parce que c’est la coutume, parce qu’il y a toujours quelque capucin, quelque cordelier qui attire l’attention du voyageur sur les reliques qu’il faut nécessairement visiter et qu’il est séant de révérer), autant, au commencement de cette nouvelle époque, à l’intérêt pour les curiosités littéraires, artistiques et même scientifiques, vient s’ajouter un renouveau d’intérêt pour les choses pieuses, une reviviscence du catholicisme et, de plus en plus, sous l’égide des Pères Jésuites. On va entreprendre le voyage en Orient comme, jadis, au moyen âge, comme au XIVe siècle, pour visiter les Lieux Saints et les places de pèlerinage: on va donc se diriger surtout vers Jérusalem et l’Égypte.

Des régions d’Europe soumises au sultan, on ne voit qu’une faible partie: ce qui se trouve sur la route de l’Adriatique à Constantinople, ce que l’on peut observer dans les îles. Les pèlerins se permettent de temps en temps une petite excursion du côté de ces îles, mais l’attention se reporte principalement sur la Palestine et ses dépendances égyptiennes. De ce côté, on va à Alexandrie, à Rosette, à Damiette, on descend jusqu’au «Grand Caire», on explore, à la façon des touristes d’aujourd’hui, le cours du Nil, on décrit les Pyramides, on passe quelquefois du côté du mont Sinaï pour voir le couvent de Sainte-Catherine. Vers la foi naïve qui fait le charme du moyen âge se tourne de nouveau l’esprit de nos voyageurs.

Suivons-en quelques-uns, jusque vers 1630, avant de nous attacher à ceux qui ont des buts politiques, et sont de nouveau, en relation avec l’ambassade de France à Constantinople. D’ailleurs, chez ceux-là aussi, la préoccupation religieuse domine: elle est à la base de la politique courante, car la France est protectrice de tout le monde catholique d’Orient, de ce monde des îles de l’Archipel, de Péra et des Lieux Saints, qui s’appuie avant tout sur le prestige nouveau de la royauté française, d’un Louis XIII et, surtout, d’un Louis XIV.

Voici, dès le commencement du XVIIe siècle, un Parisien, «chevalier de l’ordre du Saint-Sépulchre de Nostre Seigneur»; ces chevaliers étaient sacrés à Jérusalem même, d’après de très anciens statuts que nous connaissons. Le sieur Benard fait en 1600 un pèlerinage qu’il publie en 1621, avec un portrait. Le livre ne contient rien d’intéressant sinon tel rappel des croisades, où il est question du «genereux et vaillant Godefroy de Bouillon», que les visiteurs de l’Orient, au XVIe siècle, avaient totalement oublié. Il a eu des rapports avec de Brèves et était de son ambassade[79].

[79] P. 338 et suiv., 343-344.

Suit le voyage à Jérusalem d’un moine, Henri Castella, «Tholosain, religieux observantin», voyage publié à Bordeaux en 1603[80]. Il n’est remarquable ni au point de vue de l’information, ni à celui du style, mais çà et là, on peut y glaner des connaissances qu’on ne trouverait pas ailleurs, comme les premières notes sur les Maïnotes, ces prétendus descendants des anciens Lacédémoniens, quelques milliers de Grecs vivant près de la pointe de la péninsule moréote et arrivés à échapper à la condition de raïas, de sujets absolus du sultan, à laquelle sont soumis les autres Grecs.

[80] Le Sainct Voyage de Hierusalem et Mont Sinay, faict en l’an du grand iubilé, 1600..., par le R. P. F. Henry Castella, Tholosain, religieux observantin.

Il a des comparaisons qui valent mieux que le style si châtié des voyageurs de la seconde moitié du XVIIe. Ainsi il nous présente les Maïnotes plus «chargez d’armes qu’un hérisson d’espines». Ailleurs, lorsqu’il s’agit de la façon d’annoncer l’arrivée du convoi de condamnés au pal, en Égypte, le moine évoque le «cornet semblable à ceux que portent les pasteurs en Gascogne pour se faire entendre l’un à l’autre».

A part ces quelques trouvailles de langage, à part une réminiscence antique à propos de Troie («c’est la ville, dit le moine, qui a esté autrefois partie de la gloire du monde»), on ne retiendra qu’une belle description de Raguse: il nous montre cette petite cité de la côte adriatique vivant maintenant d’une vie qui n’est plus celle de l’Italie voisine, car un esprit slave ou, pour employer la langue du temps, un esprit esclavon s’y forme: le voyageur, qui a été appelé à dire la messe, déclare que, ne pouvant pas employer, après le latin, le slavon, il a fallu avertir les fidèles, car autrement il y aurait eu du scandale dans l’église. Les femmes sont «familières à tout le monde» comme en France, et «dissolues» seulement quant au vêtement. Quant aux hommes de Raguse, ils sont «habillez à la vénitienne», sauf les manches, qui sont moins larges, portant des manteaux longs jusqu’aux talons, avec la bonnette comme les nobles de Venise.

La relation journalière du voyage du Levant, «faict et descrit par haut et puissant seigneur Henri de Beauvau», volume publié à Nancy en 1615, mais fait en 1604-1605, a déjà un intérêt politique: Beauvau, qui est noble, n’a pas seulement les préoccupations purement religieuses de son prédécesseur, il pense aussi à l’activité de l’ambassadeur de France à Constantinople, à cette époque, de Brèves, puis Salignac[81]. Il décrit l’audience que donne à l’ambassadeur le sultan, nous renseigne sur les antiquités, la cour ottomane, l’armée. Les directives sur l’action nouvelle de la diplomatie française, chargée de défendre les intérêts de la religion apostolique et romaine en Orient, se trouvent notées dans ce voyage.

[81] Note 3 de la p. 35.

La même année, était publié à Paris anonymement un Pèlerin véritable de la Terre Saincte, dont je n’ai vu que la seconde partie, reliée dans l’exemplaire de la Bibliothèque nationale de Paris au récit d’Antoine Regnaut: le permis d’imprimer porte la date du 2 janvier 1615.

Avec des notes sur Constantinople (où le voyageur est guidé par un moine), sur le sérail, les «eunuques et gardes-couches», il y a toute une série de paragraphes d’un grand intérêt sur les «bastelleurs et charlatans», sur les coutumes de droit, sur la nourriture et la boisson, le vin étant qualifié de «pissat du diable», sur les officiers de l’Empire, sur le clergé musulman, sur l’armée ou la marine du sultan «Acmet ou Mecmet»[82], etc. Le Parisien fait des observations sur les Turcs qui correspondent à celles des grands voyageurs de l’époque précédente. Mettant toujours en regard les défauts de la société chrétienne, le «pèlerin» présente les sujets de l’empereur ottoman comme des gens calmes: «Les plus grandes inimitiez d’entre eux se terminent à beaux coups de poing, posant les armes bas, qu’il faut réserver, disent-ils, contre les chrestiens ennemis de leur loy; pour les cartels de deffy, il n’y va que de la teste à qui en fait la première ouverture. Ha, que n’en faisoit de mesme en nostre France: nos affaires iroient trop mieux, et n’y verroit-on pas regner tant de malheurs»; il signale leur bonne hygiène qui leur fait chasser hors de la ville les tanneurs; leur excellente discipline d’armée; les punitions inévitables devant frapper quiconque «s’escarte tant soit peu pour aller voller et picorer au village», leur prompte justice, «sans aucun advocat et prolongeur de cause». Et, traitant durement cette «canaille retaillée», ces «esclaves maladroicts aux armes qui, combattans en chemise, comme ils font, on en faict littiere dans les champs de bataille», il ne croit pas à l’avenir d’un État «bigarré de toutes sortes de religions: aussi se verroit-il à la necessité de caller voille, s’il estoit serré de près». Il ne faudrait à la chrétienté qu’un grand effort, se réveillant du fatal «sommeil d’airain», pour marcher sous «l’authorité pauline» du pape Paul II, qui donnerait l’épée au roi de France «contre les Ottomans déchus». «Ha! que nous sommes froids, s’écrie-t-il avec indignation, et stupides au respect de nos adversaires et de toutes autres notions à nous ressentir d’une honteuse iniure[83].»

[82] Agé de vingt-huit ans, il est «vaillant et cruel».

[83] P. 523 et suiv.

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II.--Puis, un quatrième voyageur, dont les descriptions sont plus variées et dont la préface elle-même est curieuse[84]. C’est un pèlerin pittoresque et poétique que le père Boucher, mineur observantin.

[84] Dans la préface: «La cause de mon dessein fut la curiosité, la fin de me rendre plus capable de servir mon prince.»

Le religieux a publié ses souvenirs sous ce titre: «Bouquet Sacré, composé des plus belles fleurs de la Terre Sainte». Dès le commencement, le voyageur, qui publie son récit de pèlerinage en 1620, introduit des éléments de couleur et de pittoresque qui ne sont pas coutumiers dans ces récits. On le voit sur son vaisseau, en compagnie d’un pèlerin russe, et il rapporte même la prière slave de ce dernier qui, pendant tout le voyage, répète «miloï hospodi», et dans celle d’un camarade musulman: «un demy-More, Turc, tout pouilleux, à la barbe fourchue, rude, droicte, confuse et meslée de rouge, de blanc et de noir»; il parle de «demarches semblables à celles d’un senateur de Venise quand il va au Palais de Saint-Marc».

Le père raconte la chasse aux crocodiles et expose les mésaventures de tel Anglais dérobé par ces «canailles d’Arabes». Et, lorsque, en Égypte, aux «campagnes fromenteuses, blondissant d’espics», il est poursuivi par les enfants musulmans, il trouve des expressions charmantes pour se dire assiégé par «ces petits fripons égyptiens..., comme un essaim d’abeilles sur un rameau fleury ou comme un troupeau d’estourneaux dans une aire froumenteuse».

Il n’a jamais échappé, du reste, à ses avanies et, pendant son voyage de Terre Sainte, le pauvre fut sans trêve poursuivi par «l’insolence arabesque, compagnie sauvage et tigresse, desquels l’un, en se jouant, me donnoit un soufflet, l’autre, en riant, me tiroit la barbe, l’autre, en s’esbatant, m’abatoit mon bonet et le remplissoit de saletez, l’autre, pour passer son temps plus ioyeusement, me crachoit dans les yeux, l’autre, pour eviter oysiveté, me donnoit quelques coups de baston, de pierre ou de pied, et les autres, pour passer leurs fantaisies, me disoient mille poltronneries, m’appelant... ennemy de Dieu, pourceau, traistre, meurtrier, volleur, meschant, excommunié, infame, maquereau, bastard, chien chrestien». Il fit donc le voyage dans ces régions de souvenirs sacrés, «tousiours chargé de quelque coup de baston, de pierre ou de poing, ou coiffé de quelque soufflet, ou voilé de quelques crachats dans la face»[85].

[85] P. 587-589.

Il y a quelque mérite, comme on le voit, à faire de cette façon le voyage de Jérusalem. Du reste, le franciscain dénonce, d’après une révélation du secrétaire de l’ambassadeur de Brèves, le noble Hongrois qui recommandait aux Turcs d’amener à composition les Occidentaux catholiques en interdisant formellement le pèlerinage[86].

[86] Note 1 de la p. 36.

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III.--Nous trouvons aussi à cette époque la première Histoire de l’Empire ottoman rédigée en français, et assez convenablement: c’est celle de Michel Baudier[87]. Ce Languedocien paraît avoir visité lui-même Constantinople, puisque son «Histoire de la Cour du roy de la Chine», publiée à Paris en 1624, comprend, dans le même petit volume, une «Histoire du sérail et de la Cour du Grand Seigneur, empereur des Turcs»[88]. L’auteur est, du reste, comme, en 1564 déjà, Antoine du Pinet, auteur des Plantz, Pourtraitz et descriptions de plusieurs villes et forteresses, tant de l’Europe, Asie et Afrique que des Indes et Terres Neuves, un prôneur de l’idée de croisade, qui, sous la conduite du roi de France, peut facilement chasser les Turcs «iusques dans la Scythie, d’où ils sont sortis pour servir de fléau aux chrestiens»[89].

[87] Inventaire de l’histoire generale des Turcz... jusques en l’année 1617, tiré de Chalcondile, Athenien, Paul Jove, Lenuclavius, Lonicerus et aultres, avec la mort et belles actions de plusieurs chevaliers de Malte et aultres gentilhommes et seigneurs francois par cy devant obmis, adioustez par le mesme autheur, Paris, 1617.

[88] Un paragraphe s’occupe des «amours du grand Seigneur» (p. 44 et suiv.).

[89] P. 840-841.

Beaucoup d’événements contemporains sont bien rendus; on a parfois l’impression d’entendre un témoin oculaire. On peut donc admettre que les renseignements qui se trouvent, aussi bien dans l’«Histoire» que dans cette description du sérail du sultan, sont dus à un visiteur de la Turquie d’Europe. Baudier a eu, lui aussi, des rapports avec l’ambassade de France à Constantinople: à un certain moment, il raconte l’aventure d’un gentilhomme placé auprès du nouvel ambassadeur, M. de Sancy, qui, abordé par une femme turque et se refusant à une entrevue qu’il juge dangereuse, en subit des conséquences désagréables[90].

[90] Histoire du Sérail, p. 150-151; cf. Inventaire, p. 611. Sur de Brèves, Inventaire, p. 722-723.

Enfin, avant l’époque des voyages que nous pouvons appeler politiques, voici un autre religieux, un carme déchaussé cette fois, dont l’œuvre a été publiée, d’abord en latin, puis en français par un autre moine, sous le titre de «Voyage d’Orient du Reverend Père Philippe de la Tres Saincte-Trinité», en 1669. Mais le voyage lui-même est de beaucoup antérieur: de 1629-1630.

Ce voyageur, qui est accompagné par un Italien élevé à Avignon, s’excuse, dans la préface, d’avoir écrit un livre de cette sorte, à une époque où il y a des «exercices plus sérieux que n’est celuy d’écrire un Voyage d’Orient, mais il ajoute qu’il a vu lui-même presque toutes ces choses qu’il rapporte», et, en étant prié par «certaines personnes de la fidelité desquelles il ne pouvoit douter sans temerité», il a été amené à décrire un voyage qui s’étend jusqu’à «Babiloine», donc jusqu’à Bagdad, jusqu’à Ispahan, jusqu’aux Indes. Il semble que l’exemple du livre de Belon, au XVIe siècle, lui a suggéré l’idée d’écrire de petits chapitres sur des sujets d’histoire naturelle. Il y en a sur les rivières, sur les quatre monarchies, sur les mœurs des chrétiens d’Orient, sur les Grecs et les Nestoriens, sur les martyrs de l’ordre des Jésuites (avec portraits), et sur toute sorte de sujets qui ne se rapportent qu’indirectement à celui du pèlerinage.

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Nous arrivons maintenant, vers 1630, aux voyageurs qui poursuivent des fins politiques; le premier de ceux-ci qui furent en relations avec l’ambassade de France à Constantinople dit très nettement quelles sont ces fins.

Au commencement du XVIIe siècle germe l’idée--à laquelle on n’assigne d’ailleurs aucune base sérieuse--que l’Empire ottoman est en décadence depuis l’époque de Soliman. Quelle serait donc l’origine de cette décadence?

Soliman, ayant des filles mariées, donc des gendres, a cherché à créer pour ceux-ci de grandes situations, et, suivant leur exemple, d’autres favoris du sultan ont accaparé les provinces; ils y ont introduit des exactions qui n’existaient pas auparavant, ils ont mécontenté leurs sujets chrétiens, et, en même temps, ils ont amené une diminution de la valeur de l’armée.

Ainsi le malaise de l’État ottoman, qui nous est tant de fois attesté au XVIIIe et au commencement du XIXe siècle, était déjà bien diagnostiqué par ces voyageurs du commencement du XVIIe. Mais ils n’en trouvent pas l’explication, cette explication que leurs prédécesseurs du XVIe avaient su fixer avec tant de netteté: il y a deux sociétés turques, qui ne se ressemblent pas, ou, pour mieux dire, il y a une société turque à côté de la société ottomane, une société turque qui descend, comme on l’a vu, des anciens Turcomans, pasteurs, agriculteurs. C’est la société qui travaille, qui vit d’une façon modeste, qui perpétue encore les vertus des ancêtres. Et cette société n’est pas encore complètement remplacée par la société dominante; ce n’est que pendant le XVIIe siècle, que celle-ci arrivera à tout accaparer; et ceci, sans que de nouveaux renégats viennent lui apporter un sang vivace. Ce n’est qu’alors que les renégats dominent, eux qui n’apportent que des vices, et, d’abord, ceux de la défaite et de l’esclavage. Ces vices ne sont pas d’origine chrétienne, ni même inhérents à la race slave ou à la race grecque. Cette même race slave, cette même race grecque, vivant dans la liberté, agissaient bien autrement et se présentaient d’une tout autre manière au jugement des moralistes. Tandis que, aussitôt que ces races eurent été abaissées par la défaite et démoralisées par l’esclavage, certains de leurs représentants, qui voulaient devenir vizirs, pachas de l’Empire ottoman, se convertissent; cela ne contribue guère à diminuer ces vices dus à la façon de vivre de la nation entière après la conquête turque.

Devant cette décadence ottomane, l’idée de croisade se réveille. Dès la fin du XVIe siècle, elle commence à gagner des adhérents dans cette société française, qui n’est plus occupée par les guerres de religion. On forme même le grand projet de créer, pour le duc de Nevers, dont le traducteur de Calcocondyle, Blaise de Vigenère, montrait les droits, multiples, à la couronne de Constantinople, dès 1577[91], un empire de Constantinople; les agents de ce prince franco-italien descendant des Paléologues traversent les Balkans, se mettent en relation avec les Albanais et avec d’autres peuplades de la péninsule; ainsi, quelqu’un qui fut plus tard prince de Moldavie, Gaspard Gratiani, a été de ceux que la propagande faite pour la croisade de Nevers avait momentanément attirés.

[91] En latin à la fin des De rebus turcicis commentarii duo accuratissimi Joachimi Camerarii, Pabepergensis, a filiis nunc primum collecti ac editi, Francfort, 1598, p. 94 et suiv.

Un Brèves, un Salignac, plus tard un troisième ambassadeur de France, Sansy, un quatrième, Marcheville, dont le voyage à Constantinople (1631) a été publié dans le Mercure de France de l’an 1633[92] (mais celui-ci, envoyé expressément pour renouveler «l’alliance de la France envers le Grand Seigneur», se place au point de vue de la protection des chrétiens catholiques en Orient, auxquels il apparaît en protecteur comme à Chio), s’imagineront pouvoir provoquer un mouvement occidental, destiné à délivrer les Lieux Saints et même à faire disparaître l’Empire ottoman.

[92] XVII, p. 806 et suiv. Avec lui aussi un «sieur Belon, très expérimenté en ces mers».

La correspondance de Jean de Gontaut-Biron, baron de Salignac, de 1605 à 1610, a été publiée par un de ses descendants, en deux volumes, à Paris, en 1889[93].

[93] Ambassade en Turquie..., Paris, 1889 (Journal de Dangus et lettres dans les Archives historiques de la Gascogne, XVIII et

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