‹ Les voyageurs français dans l'Orient européenChapitre 4 sur 7 · XIX).

XIX).

Elle se rapporte surtout aux événements politiques sans nous donner d’aperçus de caractère général, ni de jugement sur la société ottomane. Autant les faits y sont nombreux, autant l’utilité d’information de cette correspondance est grande, autant elle décevra ceux qui recherchent ces deux éléments essentiels: l’attitude du voyageur à l’égard de l’Orient, la situation même de l’Orient.

Le secrétaire de Salignac, qui devait mourir en 1611 de la douleur d’avoir perdu son maître royal[94], Angusse, a cependant raconté brièvement ce voyage, encore inédit, sauf des fragments introduits çà et là dans l’ouvrage que nous venons de citer[95]; il y a ajouté quelques actes diplomatiques, deux anecdotes et un journal précis, mais sans valeur littéraire.

[94] Il écrit au roi que Henri IV, au ciel, «prie sa divine bonté de vouloir me retirer de ces miseres et que ie luy aille tenir compagnie» (ms. cité dans la note suivante, fol. 326 vº).

[95] Premier volume, comprenant le «Voyage à Constantinople, séjour en Turquie», Paris-Auch, 1888. Le manuscrit porte le nº fr. 1192 à la Bibliothèque nationale.

Un négociant, François Arnaud, qui avait déjà fait le voyage d’Athènes et de Constantinople en 1602, rédige une autre série de notes en 1605. A Athènes, il charge des marchandises sous les «estatues de marbre»; ailleurs il reconnaît la capitale de «la belle Hellayne», jusqu’à ce que, à l’audience de Salignac, ce nouvel ambassadeur, il voit «le grand seigneur... assis avecq les jambes en croix, apuyé sur ung cuissin tout enrichy de pierreries et à son turban pourtoict deux panaches d’heron, ayant ung petit poignard à sa ceinture, le fourreau d’or gravé tout de pierreries»[96].

[96] Publiée par M. Omont, dans le Florilegium Vogüé, Paris, 1909, p. 462 et suiv.

Mais le meilleur récit des aventures de cette mission diplomatique, qui finira d’une si triste façon, avec tous les spectacles qui se présentent à ses yeux, avec tous les incidents qu’elle provoque, toutes les splendeurs qu’elle rencontre et toutes les offenses et souffrances qu’elle subit, nous est conté par le bonhomme Bourdier, Périgourdin, grand amateur de lévriers, de chaïns et ispirits, c’est-à-dire faucons et gerfauts, de délassements, d’excursions, de risques et de périls, qui, longtemps après la perte, profondément ressentie, de son maître, écrivait à Alep en 1626 ses souvenirs dont il n’entend pas refréner l’abondance. On les voit, ces «diplomates», descendant à Venise par «Minquen» (München, Munich), Bolza (Bolzano) et sur l’Athèse (l’Adige) à Venise, magnifique jusqu’au détail de son «artificieuse orloge», de sa «Seque» (la Zecca), de son Bucentaure comme «celuy d’Argos des Argiens». On s’embarque à Venise, on passe par Raguse, où l’on est accueilli par le résident de France, Nicolas Bourdin, «et un banquet avec des excellents vins» dans «certain grand vase d’estin»,--«et il n’y eust nul de nous qui ne se ressenty de la teste ou du soupé», puis, au bout, on atteint Milo, où la «canaille de Grecs» est durement traitée, l’ambassadeur devant faire évêque de cette île son aumônier, Hesdos. Chio est un merveilleux endroit, rappelant les jardins d’Amadis des Gaules. L’«incomparable et naïfve beauté» de femmes «acortables» autant que belles rend prisonnier tout ce petit monde de pèlerins. Il y a dans les «gentilles maisonnettes», pendant des journées entières, l’accord des «musettes, hautbois, fluttes, timballes, tambours de basques et autres instruments»; on danse sous les orangers comme aux «carolles des festes de village de Beauce» et on fait des «mimeries et mascarades»,--celle-ci étant dans ce domaine, parmi toutes les nations, la «superlatifve». Les dames et demoiselles de ces îles fortunées portent un costume comme celui des statuettes crétoises, les hommes ont «la cape», le «manteau en escharpe» de leur patrie génoise et, les étrangers au milieu, caressés et flattés, on tourne dans «un branle clos et rond», «façon de gavotte ou serebante..., avec tant d’agileté et galantise qu’en France, où la dance est au periode de sa perfection». Comme si on avait su les goûts du seigneur français et de sa suite, ils sont accueillis à Abydos par des Turcs amenant «trois laisses de levriers» et un cheval: aussi courra-t-on à loisir par les campagnes phrygiennes. Les ambassadeurs, Lello, l’Anglais, Ottaviano Bon, le Vénitien, les officiers impériaux s’empressent autour des nouveaux venus, et le bon Périgourdin assiste à l’audience solennelle de l’envoyé du roi chez ce sultan qui «ne se mouve non plus qu’une statue». Cependant on délivre des captifs français, on installe les jésuites, on protège tous les moines catholiques, mineurs de l’Observance, de Sainte-Marie, jacobins de Saint-Pierre, Pères de Saint-Antoine et ceux de Saint-François[97]; on visite même le patriarche Néophyte, «homme très humble et de belle prestance»[98], dont la messe est troublée par la présence opiniâtre du chien de l’ambassadeur, «fort beau chien»; on court le lièvre, on joue aux échecs et aux cartes, «à la barrette» et «quelqu’autre jeu»; on fait des excursions, mais pas aussi loin que celle que Baudier risque à Trébizonde et même chez les Tatars, jusqu’en Géorgie, en Mingrélie, et enfin à Erzéroum. Jusqu’à ce que la triste «melancolie» de Salignac mène toute la compagnie, y compris le «jeune medecin parisien» Du Vivier, devenu huguenot en Angleterre et vivant sous la protection de l’ambassadeur anglais, aux bains de Brousse, «ou plustôt d’Yalovve», d’où l’ancien camarade de Henri IV revint mourant; son frère récemment converti à la foi catholique, de Carlat, devant le suivre au tombeau[99].

[97] P. 122.

[98] Bibl. nationale de Paris, fr. 18.076, p. 112 et suiv.

[99] Théodore de Gontaut-Biron n’a donné dans son ouvrage qu’une partie du récit qui se trouve dans ce ms. 18.076 de la Bibliothèque nationale de Paris.

Le manuscrit, de proportions énormes, qui contient aussi le récit d’un pèlerinage ultérieur en Terre sainte, en Égypte, à Sainte-Catherine du Mont Sinaï, abonde en renseignements des plus variés et très souvent du plus haut intérêt quant à l’armée turque, sa composition, son ordre de bataille, sa discipline, ses gendarmes, voleurs et ses plaignants qui pleurent sur ses traces, puis l’approvisionnement, la valeur des armes, le montant des revenus de l’Empire, les ordres mendiants, les distractions des Turcs: «basteleurs et filles baladines, salanjacs ou brandilloires, roues tournantes, jeux du dard, marettes, échecs, réunions ou toman hanés» où «chascun dit ou raconte nouvelles en beuvant le cavé, ils seront deux ou trois cens ensemble à caqueter..., prenant le tabac et parfums, au son de plusieurs instruments». Les Grecs d’à présent, les Juifs ont aussi leur part, ainsi que le régiment français passé, de Hongrie où on ne paye pas les soldes, au service du sultan, qui les envoie jusqu’à Trébizonde. Des chapitres entiers forment une vraie chronique, très circonstanciée et absolument digne de foi, de cette époque de crise de l’Empire ottoman.

Un jésuite de l’école de Saint-Benoît, Canillac, prend, lui, des notes journalières. Il est émerveillé comme les voyageurs du XVIe siècle, de la discipline ottomane, «les soldats estant avec tant de modestie et de silence que vous eussiez dit estre plus tot celles d’anachorettes que retraicte de gens de guerre», et dans le divan du vizir «l’on parle si bas, voire quand le Bacha n’y est pas, que c’est chose digne de marque»[100]. Dans ses lettres, écrites aussi au nom de ses camarades Gobin, Levesque, Colomb, on voit les discordes de l’Église grecque, le changement des patriarches, si appauvris par ces rivalités que celui de Constantinople a engagé sa mitre, puis les cérémonies impériales, le travail à l’école qui réunit aux enfants des moines grecs. Après lui, Louis de Moranvilliers, docteur de Sorbonne, François Blaireau, fondateur, avec l’aide de «Benizelos, fils de Demitri», d’un Mavroïeni et d’autres, de Turcs mêmes, qui prisent cet «astrologue», de la Maison de Chalkis et de celle d’Athènes, en 1642, envoient des rapports qui sont de véritables récits de voyage.

[100] Relations inédites des missions de la Compagnie de Jésus à Constantinople dans le Levant au XVIIe siècle, publiées par le P. Auguste Carayon, Paris, 1864.

Ce n’est qu’en 1628 qu’on publiait à Paris la Relation des Voyages de M. de Brèves tant en Grèce, Terre Sainte et Égypte, qu’aux royaumes de Tunis et Alger.

Cette fois, nous trouvons dans ces notes concernant une ambassade de vingt-deux ans, jusqu’à ce que le nouvel envoyé arrive en 1605, l’idée de la croisade très clairement exprimée par le prédécesseur de Salignac, et avec une conviction profonde. Il n’y a, bien entendu, plus rien de l’enthousiasme sentimental du moyen âge, mais, rarement l’idée de la possibilité d’évincer les Turcs a été exprimée d’une façon plus énergique et plus logique que dans ces voyages de de Brèves. On trouve, dans ce petit volume, dont la partie descriptive (Troie, Chypre, Lieux saints, Égypte) n’a aucune importance, tout un chapitre qui s’appelle «Discours abbrégé des asseurez moyens d’aneantir et ruiner la monarchie des princes ottomans». La charge de remplir cette fonction est attribuée, naturellement, en première ligne, à la France.

Le secrétaire de de Brèves, qui vivait dans l’atmosphère de l’ambassadeur et partageait ses vues, est absolument sûr que l’Empire ottoman est condamné, que rien ne peut le sauver, qu’il faut s’empresser de saisir un rôle et de prendre une place dans ce qui se prépare. «Tout y est vendu et donné au plus offrant, voire mesmes jusques aux offices les plus vils et petits. Ils font des concussions insupportables sur le peuple.»

Dès le règne de Soliman a commencé la décadence. Il faut donc appeler les sujets chrétiens à la lutte de délivrance, se saisir du Danube, gagner des janissaires, fils de chrétiens, allécher les anciens ennemis qui sont les Persans, les Géorgiens, pendant que le roi de Pologne et tous les «princes de l’Empire» marcheront de leur côté[101].

[101] Mais aussitôt après on lit un «Discours sur l’alliance qu’a le Roy avec le Grand Seigneur et de l’utilité [du commerce, de protection de la foi catholique] qu’elle apporte à la chrestienté».

Dans tout ce récit, qu’y a-t-il qui corresponde à la réalité?

L’activité impériale de Soliman a été si vaste et s’est étendue de tant de côtés,--expéditions d’Asie contre les Persans, attaque contre Rhodes et contre l’île de Malte, incursions en Hongrie, conquête de la capitale du royaume, Bude, expansion ottomane de l’autre côté de la Tisa vers la Transylvanie, soumission définitive de la Moldavie, pénétration en Autriche jusqu’à Vienne,--qu’on peut se rendre compte qu’une société disposant même de moyens militaires aussi importants que ceux qui existaient à Constantinople à cette époque a dû dépasser ses forces. C’est donc la dépense des forces ottomanes à cette époque, plus que la corruption, qui a déterminé un ralentissement d’activité.

Et puis il y a un autre élément que les voyageurs n’apercevaient pas: dans cet empire où il y avait un maître d’hommes, où tous étaient légalement ses esclaves, se trouvant sur le même plan, bien qu’ayant toutes les perspectives d’avancement démocratique et pouvant commencer par des fonctions manuelles pour finir, soit comme grand vizir, soit de mort naturelle ou bien plutôt, étranglé entre deux portes: dans cet empire, dont tout dépend du maître, le seul homme libre, lorsque ce maître ne monte plus à cheval, lorsqu’il ne fait plus lever les drapeaux (à la date de la Saint-Georges qui, à l’époque ottomane comme à l’époque byzantine, représentait le commencement de l’année militaire), lorsqu’il boit et mange dans son sérail, où il s’entoure d’esclaves et de favoris, laissant le pouvoir, de fait, entre les mains des femmes, lorsqu’on a des sultans de l’espèce d’un Sélim qu’un voyageur allemand présente comme mourant par suite de ses excès de mangeaille et de boisson: «il a mangé trop de saucisses de mouton et a versé trop de vin sur son repas»; comme Mourad, le second successeur de Soliman, pauvre épileptique qui ne peut pas sortir à la tête de ses armées,--le ressort unique de cette société ne fonctionne pas. Une société plus centralisée que n’importe quelle autre, puisque dépendant de la volonté, des talents, de la discipline d’esprit d’un seul homme, fléchit lorsque cet homme n’est pas capable de remplir sa mission.

Dans la suite d’un nouveau diplomate, Des Hayes, envoyé pour contrecarrer à Jérusalem l’usurpation des autres confessions et y installer un consul, ainsi que pour amener la réconciliation turco-polonaise, acheminée, voici un anonyme qui signe «le sieur D. C.»: son voyage a été publié à Paris en 1624, sous le titre de «Voyage du Levant fait par le commandement du roi».

Il s’excuse d’avoir publié ses mémoires: «Je n’ay que trop vescu parmy ceux qui se meslent d’escrire pour ne pas apprehender les peines que ceste sorte d’exercice traine continuellement avec soy.» Et, tout en s’excusant ainsi de donner encore un ouvrage sur l’Orient, il ajoute qu’il le fait «sans vanité», qu’il n’a pas l’intention d’«ennuyer» les lecteurs de «choses vulgaires et cognues de tout le monde».

On trouve, çà et là, les détails nouveaux qu’il promet[102], mais le point intéressant de son récit est que, pour la première fois, un voyageur insiste largement sur l’importance de l’élément catholique parmi les chrétiens d’Orient.

[102] Sauf la mention des efforts de la diplomatie française pour faire oublier l’attaque contre les Turcs d’un Virginio Orsini: de 50-60 Turcs qu’il y avait auparavant on en compte cependant 4.000 (p. 273-274, 312).

Si les renseignements du secrétaire de Marcheville sur Chio, où dorénavant les capucins mentionneront à la messe le nom du roi, ne sont pas continués l’anonyme ne se gêne pas, comme Postel, dans le passage sur les Albanais, pour copier des vieux voyages:

«Je me suis esloigné tant que j’ay pu de ceux qui ont escrit devant moy sur ce sujet, sans m’éloigner pourtant de la vérité.»

Il ne parlera ni des Lieux saints, ni de l’antiquité, ni de la nature, mais du «gouvernement des provinces et des estats», de «l’importance des villes», des «interests des princes». Lorsque le nouveau voyageur, qui prend la voie de l’Allemagne, arrive à Péra de Constantinople, il rappelle aussitôt l’activité de cet ambassadeur de France, Marcheville de Césy, qui a eu des rapports jusqu’avec les princes roumains de Bucarest et de Jassy, auxquels il envoyait des moines dont la mission était d’amener à la confession catholique ces orthodoxes du bas Danube[103].

[103] Voy. nos Actes et fragments pour servir à l’histoire des Roumains.

Il est question aussi du rôle joué par cet envoyé à l’égard de la profonde transformation de la foi grecque qu’avait préparée l’ambassadeur des provinces unies de la Hollande, Cornélis Haga. A un certain moment, les calvinistes ont cru gagner l’Église orthodoxe, rêve qui se poursuit encore, et un grand patriarche, le plus grand d’entre eux et peut-être le premier des nationalistes représentant les souvenirs et les aspirations de la nation grecque, Cyrille Lucaris, dont une partie de la correspondance est conservée à Genève, avec laquelle il a été en rapport, avait publié un catéchisme nettement réformé. Contre cette tendance de l’orthodoxie grecque vers la Réforme calviniste s’est levée l’ambassade de France, avec Césy qui, tout en soutenant, en même temps, les catholiques à Jérusalem, est arrivé à faire disparaître cet ennemi de l’influence catholique qu’était le patriarche.

Notre voyageur, parlant de cet incident si important dans la carrière diplomatique de Césy, donne des chiffres sur l’élément latin à Constantinople et dans l’Empire et montre, ce qu’aucune source ne dit et ce qui a un certain intérêt, l’habitude du clergé grec de faire des études chez les jésuites. Il remonte dans son exposition jusqu’à de Brèves, qui était arrivé à arracher aux Turcs l’église de Saint-François, devenue déjà mosquée. On voit ce secrétaire ou homme de suite accompagner le ministre du roi de France à Jérusalem, où ils font une entrée solennelle habillés à la française, pour y passer vingt-deux jours, accueillis de façon très honorable par le représentant du sultan dans la ville sainte. Enfin on se rend chez l’émir Facardin--premières relations politiques avec la Syrie.

D. C., l’anonyme, constatant que «dans les États du Grand Seigneur, il y a plus de 80.000 catholiques», «qui vivent avec autant de liberté, pour ce qui est de leur conscience, que s’ils estoient au milieu de la chrestienté», fait ainsi un nouvel éloge de la constance des Turcs dans un principe qu’ils s’étaient fixé dès le commencement de leur conquête.

Ce catholique militant demandera que le roi de France continue son alliance avec le sultan, parce que par son influence se conserve cette catholicité orientale. «Le roy donc ne pourroit se departir de ceste amitié qu’il ne fist tort à la chrestienté et à toutes ces pauvres âmes qui seroient contraintes de se mettre sous l’Église grecque pour vivre en liberté[104].»

[104] P. 275.

Il y a là tout le programme de grande action française en Orient, appuyée sur l’organisation catholique, qu’on chercherait vainement au XVIe siècle. Plus tard, dans le voyage d’Antoine Galland, un des grands voyageurs du XVIIe siècle, dans son journal si riche, qui a été plusieurs fois publié, la dernière fois à notre époque par Charles Scheffer[105], on voit l’ambassadeur de France, de Nointel, arriver dans l’île de Chio et, aussitôt, tout ce monde catholique se met en branle pour l’accueillir. Il se rend chez les jésuites et se présente de la façon la plus imposante, devant cette population qui doit être habituée à révérer de plus en plus le grand protecteur d’Occident qu’est maintenant Louis XIV. Il est accompagné de «six palefreniers en robe rouge et bonnets à la grecque, menant par deux, trois chevaux de main richement harnachés à la française et à la turque». Et Galland poursuit: «J’avois immédiatement devant moi huict drogmans. Le consul marchoit à mon côté, les marchands me suivoient, et le reste de ma maison venoit ensuite. Et, pour donner dans les yeux des Chiottes et satisfaire leur curiosité et la familiarité des dames, dont le grand nombre, quoyque les fenestres fussent pleines partout, rendoient les rues plus étroites, l’on observoit un grand ordre dans la marche, en leur donnant le loisir de remarquer la magnificence des habits, et mesme d’y toucher.» Et le témoin de cette magnificence présente toutes les variétés de la classe des religieux, entourant le voyageur diplomatique: il y a des Dominicains, il y a ce qu’il appelle des «Soccolens», c’est-à-dire des Zoccolanti, et des Capucins. On donne à l’ambassadeur un repas avec «musique, trompettes, violons, Vive le roy et boëttes», où il y a «un lieu particulier pour les dames», dont deux peintres font les portraits; et des Turcs sont même admis à regarder cette grande manifestation chrétienne et française.

[105] Publication de la Société de Géographie.

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On a attribué une très grande importance à un écrivain qui, à la même époque, a fait le voyage d’Orient, mais dont le récit, pour ces régions d’Europe, a un intérêt fort restreint; de même, d’ailleurs, quant à son importance historique. Et, puisque je suis en train de le diminuer, disons qu’au point de vue littéraire aussi, il y aurait des réserves à faire sur la valeur des Six voyages de Jean-Baptiste Tavernier, en Turquie, en Perse et aux Indes, publiés très tard, à Rouen, en 1713[106], mais qui ont été commencés en 1630.

[106] Voy. aussi Recueil de plusieurs relations et traitez singuliers et curieux de J. B. T..., qui n’ont point esté mis dans ses premiers voyages, Paris, 1702; Nouvelle relation de l’interieur du Serrail du Grand Seigneur contenant plusieurs singularitez qui jusqu’icy n’ont point esté mises en lumière, Paris, 1675. Cf. sa Relation en Turquie, l’Histoire de la conduite des Hollandais en Asie et Quellenburgh, Vindiciae batavicae, Amsterdam, 1684. Il y a des traductions anglaises, allemandes, italiennes des œuvres d’exploration de Tavernier. Voy. sa biographie par Joret.

Le célèbre voyageur s’est targué, avec raison, d’avoir rendu de très grands services au commerce français en ouvrant la route vers les pays du diamant. Il est vrai qu’il a bien poussé jusqu’aux îles de la Sonde. Mais, en employant le voyage de Tavernier, il faut tenir compte des motifs de critique suivants: d’abord, ce ne sont pas des mémoires, ce ne sont pas des notes prises au fur et à mesure de ses six voyages; c’est une œuvre rédigée très tard, dont la précision peut être mise en doute. Ensuite, on a découvert telle lettre de Tavernier dont le style est bien différent de celui de ses ouvrages, et l’on sait bien quelle a été la personne, plus tard brouillée avec Tavernier, à laquelle a été confié le soin de rédiger les vagues souvenirs de ce voyageur.

Je préfère de beaucoup aux renseignements donnés par Tavernier ceux qui se trouvent dans un livre totalement oublié, celui d’un voyageur qui a été pendant longtemps consul en Égypte, où il a vu l’exportation de momies à Venise, à partir de 1638, et dont les informations sont très nettes et très nombreuses. Il s’appelle Jean Coppin et son livre est intitulé, d’une façon très prétentieuse: Le Bouclier de l’Europe ou la Guerre Sainte, contenant des avis politiques et chrétiens, qui peuvent servir de lumière aux Rois et aux Souverains de la chrétienté, pour garantir leurs États des incursions des Turcs et reprendre ceux qu’ils ont usurpés sur eux, avec une relation de voyages faits dans la Turquie, la Thébaïde et la Barbarie. L’ouvrage, fondé sur des mémoires présentés à Louvois, dès 1665, et à Rome, où l’auteur a passé deux ans et demi, a été publié à Lyon en 1686[107].

[107] Voy. p. 49. En 1645, il était à Damiette (ibid.). Souvenirs de 1644, p. 201, 483, 487. Fêtes au Caire pour la prise de Candie, en 1639, p. 277-278. Départ en 1647.

Avec ce vieux religieux qui a vu «plus de trente moissons dans le désert», on peut être bien certain que tous les renseignements viennent de la meilleure source. C’est un homme qui s’est bien trouvé au milieu de la population musulmane, et il nous dit que, dans cet empire, apparaît un phénomène encore plus inquiétant que ceux que j’ai déjà cités, c’est-à-dire la décadence de la classe dominante, l’infériorité de la nouvelle armée, qui, pour l’Asie, ne vaut plus rien[108], le mécontentement des populations chrétiennes à cause des exactions, la variété des nations qui se détestent[109], la déchéance de la population des villes. «Ce peuple est fort diminué de nombre et celui de ceux qui sont marquez pour soldats est très petit[110].»

[108] P. 50.

[109] P. 5. Le frère du sultan même collabore à la chute de l’Empire (ibid.)

[110] Le Caire donne à peine 6.000 janissaires et 1.000 spahis (p. 495).

Et, ce que d’autres voyageurs, du reste, notent aussi dans leurs récits, janissaires et spahis ne sont plus des soldats. On se fait faire janissaire pour jouir des privilèges de cette armée d’élite; alors, les marchands se font inscrire à prix d’argent dans le registre du corps.

La seconde partie de l’ouvrage est un vaste projet de croisade, recommandant de tenter d’abord un coup sur Constantinople qu’un groupe de seuls «dix-sept» Cosaques a pu mettre en flammes[111].

[111] Ibid., p. 90 et suiv., p. 103-105.

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Je ne pourrais pas passer à côté du voyage du sieur de Laboullaye-Legouz[112], «gentilhomme angevin», publié à Paris en 1633, sans dire que ce voyage se distingue par la richesse de l’illustration[113]. On a à faire cette fois avec un très bon dessinateur, et les énergiques croquis du monde oriental qu’il a mêlés à un récit très maigre méritent toute attention. Le voyage du sieur du Loir (Paris, 1654)[114] contient une brève vue d’ensemble de ce monde oriental en 1639.

[112] Les voyages et observations, etc.

[113] Montconys (voy. plus loin) trouve à Tebriz «M. de la Bouloye, François, lequel avoit dessin de passer aux Indes», mais y renonce (I, p. 465; novembre 1648).

[114] Le voyage du sieur du Loir, contenu en plusieurs lettres écrites du Levant, etc., avec la relation du siège de Babylone, fait en 1633 par Sultan Mourat, Paris, 1654.

On y voit pour la première fois, bien avant des voyages dont il sera parlé dans la suite, une émotion sincère pour cette Grèce décriée à cause de sa pauvreté, son humiliation et son ignorance. «Bien qu’il soit vray», dit du Loir, «que la Grèce soit reduite dans un estat si deplorable qu’on la recherche en elle-mesme et qu’à peine on puisse la reconnoistre, elle ne laisse pas d’avoir encore de quoy se faire estimer et de quoy se faire plaindre.» Taxant ses prédécesseurs de simples collectionneurs de renseignements divers fournis par les janissaires et les conducteurs de caravanes, il les compare à «un Turc voyageant en France» qui s’informerait «chez un soldat des gardes ou des marchands en route», alors que lui il parlait «la turque comme la françoise, qui est la plus universelle du Levant»; et pour preuve il donne en lettres latines la description de la prise de Bagdad par le terrible Mourad IV. Ami du fils de l’ambassadeur de Césy, il a eu tous les loisirs de regarder à droite et à gauche dans ce monde original jusqu’aux femmes turques «très mignonnes», «galantes sans estre brutales», qu’il ne compare pas aux inoubliables «nymphes du Pont-Neuf de Paris». En Grèce il trouve les femmes «très iolies», mais n’oublie pas d’ajouter: «Je n’en ai approché pas une de fort près.» Il a vu Nègrepont, où les Arnautes lui rappellent des «paysans de France»; il a gravi les pentes du Parnasse, est entré dans les maisons des raïas, a fait à Athènes la connaissance «d’un gentilhomme nommé Benizelly» et s’est arrêté devant le temple «qu’ils nous asseurent estre celuy de Minerve». Il ira à Thèbes, verra le couvent de Saint-Luc en Phocide, visitera Mégare, Corinthe et Lépante, pour revenir par Zante et Raguse. Partout le souvenir de son pays le poursuit. Il voit chez les Grecs des «toques comme (celles) des pensionnaires des colleges de Paris», des «vestes comme celles de Messieurs de la Chambre des Comptes»; il définit l’étendue de Raguse par les proportions de la Place Royale. A une époque où quatre associés érudits: Fermanel, conseiller au Parlement de Normandie, Fauvel, maître des Comptes, Baudouin, sieur de Launay, et le gentilhomme flamand Stochove, sieur de Sainte-Catherine, accumulaient, dans leurs Observations curieuses sur le voyage en Levant fait en MDCXXX (Paris, 1668) de simples renseignements archéologiques, mêlés à des notes exactes, surtout pour les provinces, mais assez banales sur la vie présente des Turcs, du Loir a le courage d’écarter résolument le fatras sur le passé hellénique pour écrire ces lignes sur les femmes de Thèbes: «Les beautez vivantes à mon advis valent bien des pierres et des tombeaux, et il faut que ie vous advouë que iamais en aucun lieu ie n’ay esté touché de la veuë des dames comme ie l’ay esté de celles que nous vismes à Thebes, particulierement des Juifves, qui certainement sont plus belles du monde. Quelque curiosité que nous eussions pour visiter le dehors de la ville, le dezir de les voir de plus prez qu’aux fenestres où elles avoient paru, l’emporta[115].»

[115] P. 331.

Le grand coureur de pays qu’a été Montcenys[116] avait déjà vu comme ancien étudiant, à peine sorti de Lyon, l’Espagne, où il s’assit sur les bancs de la vieille et célèbre Université de Salamanque, bien avant d’être un grave conseiller d’État et privé, un lieutenant criminel dans cette même ville de Lyon, lorsqu’il entreprit, avec le rêve d’une excursion dans le lointain indien et chinois, son voyage de Turquie, en décembre 1646. Il s’initia aux choses d’Égypte, dont il rapporte «une mumie, deux crocodiles, un dab, deux stinx (sic), trois poissons, un abucardan, des fruits, une teste de mumie et quelques idoles»; il adora les reliques de sainte Catherine et fit ses dévotions au couvent du Mont Sinaï, il huma un café dans un cahvéneh de Damas, cherchant partout de l’inconnu dans la nature, du rare dans les œuvres humaines comme tel «vieil livre persien dont les feuillets au nombre de dix estoient doré, avec des feüillages et des animaux». A Constantinople, il apprécie la «propreté des rues» et la «gentillesse des boutiques de ciergiers et des vendeurs de verreries». Très superstitieux, malgré son zèle de chercheur scientifique, en quête de découvertes, il s’en va consulter, fût-ce même seulement pour les confondre, devins ou devineresses, comme la Juive «qui voyoit dans une phiole pleine d’eau». Il s’en va chercher des Turcs «curieux en astronomie», des Juifs «sçavants en médecine, philosophie et mathématiques» et s’occupe d’«horloges chymiques». Il vérifie sur une poule dont il brise l’os du pied, la vertu de la «momie de Perse». Friand de beaux spectacles, il admire un cavalier vêtu de velours rouge, «qu’il faisoit bien voir en cette posture». Il découvre dans telle «salle où a esté tenu un concile» le portrait, qu’il dessine, d’un empereur byzantin et de sa famille. Certains spectacles de la vie turque le remplissent d’horreur, comme le marché d’esclaves, les exécutions: celle de l’amiral dont il vit la tête exposée, les confiscations barbares, ruinant toute une fortune comme celle de la «femme nommée Chequer Paré, c’est-à-dire Morceau de sucre, laquelle avoit appris au sultan les plaisirs de l’amour et luy fournissoit des divertissements nouveaux». Dans les îles il parlera aussi des femmes de Chio et surtout de cette dame Dameric, chez laquelle il est invité à dîner; il observe à cette occasion que, réunissant au charme des indigènes la «grâce des Françoises», elle «est l’une des plus belles qu’il ait vues en Levant». Enfin, c’est dans ce récit qu’il faut chercher une vision vraie et forte du malheureux sultan à demi idiot Ibrahim qui tue pour rafler l’argent de ses dignitaires, qui se fait offrir des pelisses, des caftans et des bourses d’argent rien que pour avoir passé quelques minutes dans un office où il s’est mis à l’abri de la pluie, qui pense à condamner à mort un vizir qui lui avait donné une mauvaise indication topographique, qui dépouille le bézestan et les trésors des mosquées. «Je vis, dit Montcenys, le Grand Seigneur souper dans son lit, mangeant beaucoup et des deux mains, avidement, gesticulant ou parlant par signes, pissant debout dans un pot d’argent... Le Grand Seigneur prenoit en plein jour ses esbats avec les femmes au bruit de quantité de tambours d’airain, plus gros que des tonneaux.» Puis on le voit détrôné, enfermé avec sa Hasséqui ou sultane épouse, la porte plombée derrière lui et «ses deux petits enfants allant pleurer à l’entour». «Il ne faisoit que se mordre dans la prison et se cogner la teste contre les murailles», jusqu’à ce qu’on lui jette un manteau sur la tête et on l’étourdit, lui frappant la tête contre la muraille pour pouvoir l’étrangler,--scène qui ressemble aux plus atroces dans ces vieilles annales de la Byzance chrétienne.

[116] Cf. Les voyages de Balthasar de Moncenys, documents pour l’histoire de la science avec une introduction, par M. Charles Henry, Paris, 1887.--Le Journal des voyages publié par le fils de l’auteur, le sieur de Liergues, a paru à Lyon en 1665, dans plusieurs volumes, dont le premier seul intéresse l’Orient. 2e édition en 5 vol., 1695; traduction allemande en 1697.

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Au même groupe de voyageurs que du Loir et Montcenys appartient Thévenot Cadet, neveu de celui qui a publié, en 1696, une «relation de divers voyages recueillis dans des manuscrits traduits et mis ensemble». Mais Thévenot le Cadet, dont le voyage a paru en 1664, sous le titre de «Relation d’un voyage fait au Levant», est lui aussi une personnalité particulièrement intéressante par son manque total de prétention.

Parti de Rome le 31 mai 1655, il montre, dès sa préface, quelle est son attitude à l’égard de ces choses que d’autres considéreront sous des rapports très supérieurs, mais sans être capables du même charme.

Il voulait aller à Jérusalem, cette ville, dit-il, qui n’est plus qu’«un tableau de commisération», et il a cru nécessaire de revêtir le costume des Orientaux dans lequel il est portraicturé au commencement du volume, et même à côté d’une poésie turque à son usage par l’interprète de «langue turquesque» du roi, avec, à côté, une légende en vers conçue de cette façon:

Amy, tu connoistras l’autheur par ce portrait, Tu ne sçaurois trouver voyageur plus parfait.

Et il est vraiment «très parfait» dans son costume oriental, ayant l’air d’un page du sérail.

Il déclare n’avoir pas voulu faire un livre. Ce qu’il avait à sa disposition, c’étaient de simples remarques, «des brouillons en papiers séparés», et de longues années se sont passées depuis son voyage lorsqu’il a pensé à mettre ensemble ces observations qu’il entendait retenir pour lui et pour un cercle d’intimes.

Il mentionne avec beaucoup d’éloges ses prédécesseurs, c’est-à-dire de Brèves, Deshayes, celui qui se cache sous les deux initiales D. C., du Loir, lui-même et l’introuvable Opdam. Il s’excuse d’avoir écrit ces pages en disant qu’il n’y a point de livre de voyage qui intéresse; celui-ci, il «l’a fait à la haste», sans aucune prétention ni à l’information, ni au style; il ne connaît pas l’«élocution plus polie», et, faisant la critique de ses prédécesseurs, il dit ces quelques paroles de vérité:

«Je connois des personnes pour lesquelles il faudroit composer des livres entierement semblables à ceux auxquels ils ont croyance, si on vouloit qu’ils donnassent foi aux nouveaux et qui veulent faire passer pour mensonge tout ce que ceux-là ne disent pas. Et j’en sçay d’autres qui donnent si fort dans la bagatelle qu’ils ne trouvent de beau que ce qui est à peine croyable.»

Or lui, il déclare nettement «se moquer de ceux qui disent qu’il faut hâbler ou mentir pour estre creu».

Son récit abonde en scènes pittoresques. Voici dans l’île d’Andros, avec ce charme simple, secret bientôt perdu, l’évêque catholique passant par les rues et «tout le monde se jette à terre et tous estendent des tapis, des fleurs, des herbes et des autres choses aussi odoriférantes, dont n’est pas le tapis, et, comme ils se tiennent à terre, l’évesque ne sçauroit passer qu’il ne les foule aux pieds». Les habitants «sont civils et leur langue est plus literalle que celle des autres Grecs; leurs femmes, fort honnestes, parlent bien, mais leur habillement est fort messeant. Les habitants de la ville sont fort laborieux, sont gens de bonne chere et de passetems et les païsans y sont plus industrieux». Il y a donc tout un monde bien séparé du monde de Péra, du monde de l’Épire, de la Thessalie et de la Roumélie. Ce sont des hommes libres vivant sur la base de leurs privilèges, selon la vieille coutume ancienne conservée par Byzance et la domination latine. Car il y a, sous le Grec insulaire de cette époque, le souvenir du Grec de la domination vénitienne ou de celui ayant vécu sous cette autonomie qui était représentée par les ducs de l’Archipel; si les femmes de Chios se présentent de la façon qui encore une fois sera constatée, on voit bien qu’elles descendent d’une lignée habituée à la liberté. Il y a çà et là même un conseil d’indigènes qui administre à côté du représentant du sultan. A Chios, parmi ceux qui appartiennent à l’Église catholique, il y a des descendants de très grandes familles génoises, dont les Giustiniani, qui continuent à y jouer un rôle, conservant, dans de modestes archives, des parchemins et des diplômes qui appartiennent à l’époque de la domination de la République de Saint-Georges.

Thévenot a passé aussi quelque temps, huit mois, à Constantinople et, même, cette visite s’est faite dans des conditions un peu différentes des voyages habituels. Très bien reçu par l’ambassadeur de France, il l’a accompagné à l’audience du vizir, du moufti. Il raconte très rarement des déplaisirs, parce qu’il constate que cette population turque de Constantinople est très bien élevée. C’est, de fait, la population byzantine, avec une autre religion, un maître d’une autre origine, mais la même masse bruyante, demandant son pain et ses plaisirs, prête aux révoltes, cependant, avec la bonne tenue de la plèbe d’une métropole. Il lui est arrivé seulement quelquefois de recevoir quelque «trognon de pommes» de la part des enfants turcs de Constantinople, et, au moment où il devait partir, l’ambassadeur l’a même vivement félicité sur sa déclaration qu’on ne l’avait pas forcé d’ôter son chapeau ou qu’on ne le lui avait pas jeté par terre.

Vivant à Constantinople pendant ces huit mois, connaissant cette population et même cette populace de Constantinople qui l’a épargné, Thévenot a fait connaissance, à une époque où on ne buvait pas de café en France, avec cette liqueur, déjà découverte par Fourquevaulx. Dans le «cavéhané», dit-il, «il y a une assez plaisante musique de humeurs. Cette boisson est bonne pour empescher que les fumées ne s’eslevent de l’estomach à la teste et, par consequent, pour en guerir le mal et, par la mesme raison, il empesche de dormir. Lorsque nos marchands françois ont beaucoup de lettres à escrire et qu’ils veulent travailler toute la nuit, ils prennent, le soir, une tasse ou deux de cahvé; il est bon aussi pour conforter l’estomach et ayde à la digestion. Enfin, selon les Turcs, il est bon contre toute sorte de maux et, assurément, il a au moins ce qu’on attribue au tay. Quant au goust, on n’en a pas bu deux fois qu’on s’y accoutume, on ne le trouve plus desagreable». On le prend sans sucre. Cependant, observe-t-il, «d’autres y adjoutent du sucre, mais ce meslange, qui le rend plus agréable, le fait moins sain et profitable».

Et voici la musique: «Il y a ordinairement, dans ces cavehanez, plusieurs violons, ioüeurs de flustes et musiciens, qui sont gagez du maistre du cavehané pour iouer et chanter une bonne partie du iour, afin d’attirer le monde.» Il arrive même qu’on invite des amis au cahvéné, et, au moment où on leur sert la consommation, on prend sur soi le compte: lorsqu’on leur présente du cavé, il n’a qu’à crier: «giaba», c’est-à-dire: gratis.

Le voyageur connaît les jeux de hasard, qui ne demandent jamais une dépense d’argent, de la population turque: les échecs, les dames, qu’il appelle, dans son langage, «les dames poussées», la «merelle». Il a assisté au jeu des marionnettes et en est scandalisé. Il reconnaît cependant que les «chansons en turc et en persan sont belles, mais que le sujet en est tres sale, n’estant remply que de brutalitez deshonnestes». La danse des Tziganes ne lui est pas inconnue.

Il y a donc pour la première fois, au XVIIe siècle, un contact entre un voyageur et ces classes inférieures de Constantinople. On n’a pas seulement le passager qui veut voir à la hâte quelques monuments, qui parle du sérail sans en avoir la moindre idée, sans en avoir touché au moins le seuil, et qui continue son chemin. Cette fois, c’est un curieux, dans le genre du XVIe siècle, dans le genre de Belon et des autres, qui cherche à connaître une population jusqu’à ses représentants les plus humbles, qui n’en sont pas moins les plus authentiques.

Il était impossible que Thévenot, visitant les îles, ne s’arrêtât pas à Chios, où on «ayme bien plus la domination des Turcs que des chrestiens». Il constate que les habitants sont un peu fourbes, les habitants masculins, et qu’«on a besoin de ses deux yeux quand on traite quelque affaire avec eux». Il ajoute, cependant, qu’ils n’en restent pas moins agréables, bien que «fort adonnez à leurs plaisirs et à l’yvrognerie». «Enfin, ils sont Grecs, de nation», ce qui lui paraît être une définition morale. Il parle du visage des femmes, «blanc comme le plus beau iasmin qu’elles portent ordinairement à leur teste». Il regrette seulement qu’«elles ne prennent pas plus de soin à se conserver le visage», et non seulement le visage, mais autres parties apparentes de leur corps. Et il ajoute qu’à Chios il y a une décadence au point de vue du luxe, parce que, auparavant, «iusques à la femme d’un savetier qui ne voulut avoir de beaux souliers de velours qui coustoient cinq ou six écus, des colliers et brasselets d’or en quantité, et leurs doigts pleins d’anneaux». Il a assisté à des danses, qu’il trouve de tous points pareilles aux danses de France. Et il ajoute que si quelqu’un peut parler à ces femmes de la façon qui lui plaît le plus, elle «rira avec luy aussi librement que si elle vous connoissoit depuis plusieurs années».

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C’est en 1616 déjà que le père capucin Thomas entreprit un voyage à Constantinople, où il devait finir ses jours en 1671 après une longue et féconde activité de prédicateur, d’administrateur et aussi de conseiller pour toute une série d’ambassadeurs de France. Appelé par Césy, le grand fauteur de la propagande catholique, protégé aussi par l’ambassadeur d’Angleterre, Ross, qui avait été élevé en France, employé par le délégué du patriarche latin résidant à Rome, il crée des écoles, comme à Chios, distribue des aumônes, catéchise, se querelle un peu avec les Jésuites. Il a connu Césy, mêlé à des affaires de douanes égyptiennes et devenu insolvable, traité en «ambassadeur manzoul», puis Gournay de Marcheville, venu en octobre 1631 et non reconnu par la Porte, qui finit par l’intituler «Henri fils de Renault ambassadeur du bey de France»: la Porte l’accepta en 1637, mais fit pendre sans cérémonie son drogman et finit par renvoyer le maître aussi, de force; Césy fonctionna en son nom comme vicaire jusqu’en 1641, lorsque de la Haye Vautelet paraît «presque à l’improviste». Le clergé italien se moque du français, que tel des évêques nomme «poule bonne à usures et à faire assassiner et manger les marchands», mais le clergé grec cherche dans ses malheurs un refuge à l’ambassade, l’en remerciant ensuite par des visites solennelles et par des offres d’union avec Rome et de soumission à un roi qui est «leur roi». En 1646, les Turcs de la guerre de Candie refusent le caftan à l’envoyé de Louis XIV, intitulant ce de Varennes «celuy qui est venu de France». Comme on découvre une correspondance de la Haye avec le bailli vénitien enfermé à Andrinople, dont il avait sollicité la délivrance, une série d’injures ordonnées par le duc grand vizir de l’offensive incessante, Mohammed Keupruli, commence. Le fils de l’ambassadeur est «maltraité de coups et de paroles» et mis dans une fosse obscure. S’étant rendu à Andrinople dans des conditions médiocres, le père fut aussi emprisonné, avec quatre des siens, en 1658. Sous l’effet de l’indignation du roi, père et fils furent libérés. Après un ordre de se retirer sur les vaisseaux de France, de la Haye revient à Andrinople, où il «parle fort et hautement», mais sans résultat. Il ne peut pas s’en aller et cependant le vizir s’écrie: «Il y a vingt ans qu’il est icy: c’est trop; on devroit renouveler tous les trois ans». On trouve même que les lettres royales envoyées par poste sont blessantes. Comme des marchandises pour le sérail s’étaient perdues sur des vaisseaux français, l’ambassadeur est enfermé aux Sept-Tours, en octobre 1660. Il dut se faire racheter avec 31.000 piastres l’année suivante, très malade. «Qu’il aille mourir chez lui», maugrée le dur vieillard. L’ambassadeur partit en juillet suivant. Son fils, qui le remplaça en 1665, goûta cependant de pareilles injures encore longtemps. «Le livre est remply et il falloit qu’il s’embarquoit», lui disait-on en 1669, avec de nouvelles menaces d’emprisonnement. En décembre, le vaisseau qui porte le diplomate si éprouvé fait voile enfin et un envoyé turc se rend pour des explications à Paris, où le roi s’obstine à maintenir l’alliance. Tout cela passe devant nos yeux avec une rapidité cinématographique dans les pages naïves du bon père, qui nous ont été révélées en 1913 par une analyse[117].

[117] Bruno, Ambassadeurs de France et capucins français à Constantinople au XVIIe siècle, d’après le journal du P. Thomas de Paris, dans les «Études franciscaines», XXIX-XXXI.

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Or nous avons, à côté du verbeux capucin de Péra, un autre moine voyageur, qui accompagna en 1665 le jeune de la Haye venant occuper le poste que son père avait dû, ou plutôt pu, quitter après de si longues et douloureuses avanies de la part d’un vizir qui avait une revanche personnelle à assouvir contre l’ambassadeur chiche de présents et fier de son importance[118]. C’est un témoin naïf et souriant des événements qui distinguent une période de reviviscence de la société ottomane sous l’impitoyable impulsion du rude Albanais, période riche en triomphes, en brutalités et en illusions d’avenir. On assiste aux malentendus provoqués par l’entrée pompeuse des vaisseaux du roi sous les yeux du sultan, le grand chasseur sauvage Mohammed IV, vers lequel, se méprenant sur un geste, ose se diriger le capitaine du Grand César. On voit le jeune ambassadeur, mal accueilli par le puissant ministre, jetant sur le sofa du vizir le sachet aux firmans, ce qui est considéré comme une profanation digne d’être payée de mort, s’il n’y avait pas eu la crainte d’une nouvelle guerre avec les chrétiens d’Occident. On participe d’esprit au voyage d’Andrinople, destiné à faire renouveler les capitulations qui ne devaient l’être que plus tard, par de Nointel. Au cours de ce voyage, le moine français admire les «fontaines de bonne eau» pour les passants, le soin des particuliers turcs à retirer les pierres du chemin, «afin de le rendre plus aisé, et on y voit rarement des ornières», les khans, grands comme des églises «qui sont ouverts à tous, sans distinction de fortune, de religion et de race». Çà et là quelque récit prouvant l’admirable soumission des officiers impériaux devant une sentence capitale. Le Messie juif Sabataï Sévi se fait recevoir à Andrinople par les siens comme l’annonciateur du salut prédit par les Écritures et finit par devenir un fidèle musulman. La description de Constantinople rappelle la fraîcheur et l’innocence des grands pèlerins du siècle passé: un visiteur sans prétentions et sans idées préconçues nous fait voir les mosquées, la «colonne historiale», la «grande aiguille» de l’obélisque, le sérail, qu’il ne juge pas assez beau, étant «sans ornements, ni curiosité», les Sept-Tours, contenant comme prisonniers Morosini et des «seigneurs tant français qu’allemands qui s’y morfondent depuis vingt-trois ans», le «grand Baigne» où le père remplit ses fonctions de prêtre, les châteaux des Dardanelles. Sur le Bosphore, il s’est senti le cœur faiblir devant les transports d’esclaves venant du Nord tatar. Il a été accueilli et régalé par des caloyers dans leur couvent. En Thessalie, où chasse le sultan, des enfants esclaves arrivent dans des paniers. Au cours d’un voyage dans l’Archipel apparaît l’ermitage, la «chaumine» d’un solitaire turc sur une colline «toute remplie de lauriers-roses, qui pour lors étoient tout fleuris», on entend des Turcs aimables invoquer contre la tempête la madonna Santissima et on les surprend à donner du pain à la mer furieuse; sur les ruines de Troie on goûte du fort bon vin, mais près de Smyrne des fouilles ordonnées par le grand vizir lui-même mettent au jour le frontispice d’un temple d’Apollon, au «mortier si consommé que l’on voit jour entre deux pierres».

[118] Un voyage en Turquie et en Grèce du R. P. Robert de Dreux, aumônier de l’ambassadeur de France (1665-1669), publié et annoté par Hubert Pernot, Paris, 1925.

Tout cela finit par l’ordre du retour, un peu retardé aussi par des conflits entre les Français qui arrivent sur les vaisseaux du roi et les Turcs, conflits dont l’un donne au capitaine de la flotte l’envie «de foudroyer le grand Sérail». Mais, en chemin vers Larissa, où est le Nemrod impérial, toute une partie de la province turque se révèle d’une façon charmante. Partout les gens les plus doux et les plus serviables du monde, dans cette race «maudite de Dieu et des hommes». Des inscriptions sont recueillies sur la route. La description de Salonique est très ample, dépassant tout ce que peut offrir cette littérature. La chasse du sultan avec les vingt mille hommes qui le servent est magnifiquement présentée. Les splendeurs du petit baïram impérial sont vues à Larissa: le capucin provoque, sortant devant le sultan qu’il désire bien imprudemment contempler, un cri de surprise du fils de Mohammed, soutenu à cheval à cause de son tendre âge, et les yeux du chasseur sans repos s’arrêtent sur le moine tout interdit. «Cela est bien opposé, s’écrie-t-il, à la pratique de France, où chacun s’empresse de voir passer le Roi et de crier: Vive le Roi!» Le cortège solennel du sultan défile aussi devant le voyageur tapi derrière des planches et très ému par le spectacle d’une telle richesse: maintenant tout croyant de l’Islam peut contempler, les bras croisés sur la poitrine, l’idole. Une messe grecque observée avec curiosité clôt le chapitre. Le suivant est dédié à Pharsale, à Thèbes et à Athènes, où le P. Robert trouve le moyen d’aller avec un Paléologue: le moine met un zèle presque religieux à voir ces antiquités païennes qui, comme on le verra, suscitaient en France à cette époque, de nouveau, le plus haut intérêt. Entre les pierres des méchants enfants turcs il fait ses dévotions archéologiques, mêlées de quelques souvenirs chrétiens sur saint Paul et saint Denis. De là, par Corinthe, le pèlerin du passé ira retrouver à Cérigo les vaisseaux de France, en toute hâte, à cause de la participation des Français à la défense de Candie. En mettant par écrit ces vicissitudes, le Père pèlerin ne se rendait guère compte qu’il donnait le «Voyage» le plus sincère, le plus varié et le plus instructif de toute son époque.

Aux voyageurs qui font partie de ce premier groupe dans la seconde moitié du XVIIe siècle, au moment où le prestige diplomatique de la France était le plus déchu, il faut ajouter ce «Monsieur P. Q.», c’est-à-dire Poulet, dont les Nouvelles relations du Levant paraissaient à Paris en 1667.

Encore un révolté contre la routine, qui ne veut pas de descriptions archéologiques. Les Levantins, lisant les récits des Occidentaux, sourient sur leur naïveté d’antiquaires, «comme si dans un meschant bourbier et en une place qui n’est connue que par le nom de quelque chasteau rompu, de quelque puits comblé ou de quelque pont à moitié ruiné nous avions dessein d’y venir un iour chercher un thresor». Il n’entend pas proposer des identifications de géographie historique, «n’ayant pas le genie assez subtil pour la controverse» et le «mélange de cailloux» ne l’incitera à aucune nouvelle hypothèse. Ce qui l’invite à parler c’est la conscience d’avoir suivi «une route continuelle de neuf ans par terre dans toutes les parties de la Turquie, de la Perse et de quelques-unes au delà».

Il est parti d’après les suggestions du Persan Séït-Aga et d’un marchand français d’Ispahan, étant indifférent aux risques[119]. La compagnie de l’interprète royal Quiclet contribue aussi à sa décision, bien que ce dernier, dont le malheureux sort et l’œuvre restée incomplète seront signalés dans la suite, dût abandonner le projet du voyage commun. A Venise, on le soupçonne de vouloir porter aux Turcs, qu’on y hait plus que «les diables», des «instrumens de mathématiques», mais on le laisse partir. En Dalmatie, il écoute les chants religieux, «moitié en latin, moitié en leur langue», des paysans «esclavons» et il décrit leurs danses, dans lesquelles ils «se soustiennent plus de l’epaule que du coude et joints aussi près qu’il leur est possible»: c’est enfin «un bransle de quatre ou cinq heures sans se reposer, au chant d’un texte qui contient tout l’Ancien Testament ou l’histoire des Turcs», jusqu’à un enthousiasme maladif et bruyant. A Raguse, il constate la «politesse», l’ambition historique d’une très ancienne noblesse, l’élan d’un commerce qui porte les citoyens de la petite république tributaire jusqu’à Andrinople; il admire les femmes «belles et parfaitement bien faites», mais outrageusement fardées et lourdement attifées, «depuis les ailerons on ne voit qu’un gros derriere et point de corps». Le carnaval ragusain l’enchante, avec les dames aux fenêtres jetant aux cavaliers des œufs de cellulose, pleins de parfums.

[119] «M’estant au reste autant indifferent de mourir à Paris qu’à Bourg-la-Reine.»

Le voyage de Turquie est fait cette fois par terre, à cheval, le Français s’accoutrant en Ibrahim-bey, qui est son nom d’emprunt. Il fume et hume son «cafvé» comme un bon Musulman; il paraît enclin même à une certaine polygamie, souhaitant qu’en France aussi on introduise la coutume de devoir coucher avec la femme dont «on a touché la main». Par Bosna-Séraï, où il trouve des marchands inscrits chez les janissaires en vue de certains avantages, par le passage de Vacarel (Vakarita-dervendi), où il voit des paysannes bulgares «délicates et presque égales à nos Françoises», paraissant «courtoises» parce qu’elles offrent des aliments; par la Roumélie, où il a «la larme à l’œil» devant la décadence des Grecs; par Andrinople, où est enfermé le fils de l’ambassadeur de France, il arrive à Constantinople. Et c’est le premier qui en a une vision pour ainsi dire moderne, lorsqu’il écrit ces lignes: «Cet abord perpétuel de navires, cette confusion de coloris, ce désordre de petits monts et de vallées, de maisons diversement peintes, de clochers et de temples tournez en colonnes et en dômes, ombragées partout de verdure et construits de la forme d’un amphitheatre, cette union de deux mers qui se développent à gros boüillons dans ce port ou se vont rompre contre les murailles de cette ville qu’elles blanchissent par tout de leur escume.»

Il y voit, à côté des Turcs marchands ayant appris des Grecs, des Arméniens, des Juifs que le commerce vaut bien «le maniement d’une épée», il voit une armée facile à vaincre, après «la defaite des janissaires» par le terrible vieillard Keupruli, ces janissaires rebelles «desquels nous avons veu les puits remplis et les rivieres rouges de leur sang»; le grand vizir lui apparaît féroce avec les «deux dens qui lui avançoient de la bouche comme les defenses à un sanglier» et deux fois il a pu apercevoir le sultan qui se rend à la mosquée.

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Ce n’est pas, du reste, à cette époque le seul amateur de pittoresque. Le pauvre Quiclet l’était aussi à sa façon. Ses voyages, publiés par sa famille en 1664, après son exécution mystérieuse dans le palais de l’ambassade de France, où il fut jeté du haut des murs pour avoir trahi des secrets diplomatiques au moment le plus gênant, comprennent une vivante image de Raguse en carnaval: les dames que l’indiscret observateur présente grossièrement comme «des gros culs épouvantables, tant elles ont de jupes et de cotillons», jetant des fenêtres «des citrons de cire contrefais, plains de fleurs, de confitures, de petits oyseaux vivans, et des petites boules aussi de cire plaines d’eau de senteur fort agreable, en signe d’amitié» sur le passage de ceux qu’elles affectionnent. La route par terre, vers Borna-Séraï, puis vers Belgrade, pour descendre sur Andrinople, est d’une grande valeur au point de vue de la géographie, aussi bien qu’à celui des mœurs, car le voyageur, reçu par les commandants turcs, qui se préparent en 1658, à la guerre de Transylvanie, sait le turc, le parle, s’intéresse de tous côtés, note tout ce qu’il saisit au passage et use de son déguisement oriental pour pénétrer partout où un autre aurait été empêché. A partir d’Andrinople, l’éditeur a ajouté un complément de simple compilation.

Dès 1665, un prêtre français, l’abbé Jacques-Paul Babin, avait visité non seulement la Grèce classique, où il allait chercher un complément au recueil de Gruterus, mais aussi Constantinople et Smyrne, d’où il envoie une lettre à l’abbé Pecoin, de Lyon, que Spon, médecin de cette même ville, publia en 1674. Il est question surtout d’Athènes, où l’attention du voyageur est attirée, en dehors des antiquités dont il a le culte, par la vie religieuse des Grecs et des Latins, dirigés par les capucins; il ne manque pas cependant de s’initier à cette vie de famille de la classe plus élevée qui «s’occupe maintenant à amasser un peu d’argent qui tombe enfin presque tout dans les mains des Turcs»: il est le premier à mentionner cet Athénien plus cultivé--alors que l’archevêque orthodoxe détruit des statues anciennes,--Démètre Beninzeles (Vénizélos) qui donne seul des leçons, à quelques enfants dans ce nid d’ignorance et d’oppression[120].

[120] Sur les vicissitudes de ce petit ouvrage, voy. comte de Laborde, Athènes aux XVe, XVIe et XVIIe siècles, Paris, 1854.--Dans une lettre publiée par M. Omont (voy. plus bas), il déclare avoir vécu deux ans à Nègrepont, passant cinq fois à Athènes, où du reste il n’est resté que cinq semaines en tout (p. 18). Cf. aussi le voyage de François Arnaud (1602-1605), publié par Ch. Omont, dans le Florilegium Vogüé, Paris, 1909.

De la Guilletière, dont les notes sur Athènes ancienne et moderne, puis sur Lacédémone ancienne et nouvelle, ont été publiées à Paris en 1675 et 1676, par son frère Guillet, qui promettait aussi une «Description de Delphes et celle du mont Parnasse», présente les souvenirs d’un prétendu prisonnier français, ayant passé deux ans en Hongrie, quatre à Tunis, qui est arrivé à se trouver dans le camp turc du siège de Candie, héroïquement défendue par les Vénitiens (1669). L’auteur, un avocat, n’a eu qu’une ambition, celle de présenter la Grèce telle qu’elle était dans sa vie populaire, d’un jour à l’autre, en y mêlant aussi le plus grand nombre d’anecdotes turques que possible, dans lesquelles quelque fait réel est noyé dans une longue exposition sentimentale du genre de celles qui à cette époque avaient pour théâtre «le pays du Tendre». Il sera question de l’amoureux Anglais Hedges, de la belle Emina et de la belle Jahahi, du Juif Cahen, de l’aventure du grand «avdechi» qu’est le sultan Mohammed IV avec une fillette de paysan en Thessalie, la jolie Nahani. Ce qui n’empêche pas que, à côté de cette prose poétique, il n’y ait une vue souvent assez juste des réalités. Le passage sur le Maïnote Libéraki, celui sur le vizir Achmed, sur le projet de coloniser des Maïnotes en Corse le prouvent bien. Et il faut signaler tout spécialement l’intérêt que l’auteur porte aux couvents grecs, si injustement méprisés, dont il loue l’architecture et les fresques, mentionnant les esquisses aux crayons qu’il en a faits et que malheureusement nous n’avons pas conservés[121]. Il ne faut pas négliger non plus, dans un jugement d’ensemble sur cet écrivain si souvent critiqué et jouissant d’une très mauvaise réputation,--à ce point qu’on a contesté le voyage et l’existence même de son auteur, car Guillet de Saint-Georges, personnage dont on a refait la biographie, n’aurait fait que mettre ensemble des notes envoyées en France par les capucins d’Athènes[122],--l’information et aussi la clairvoyance qui distinguent le prétendu discours du hiéromonaque Damaskinos et du didascale, dans lesquels sont présentés tous les titres des Grecs modernes à l’estime de l’Occident, des humanistes du XVe siècle aux soldats qui défendirent sous le drapeau de Saint-Marc Crète contre l’attaque musulmane; de la Guilletière a même entrevu cette idée d’un nouvel impérialisme byzantin sans aucune diminution qu’aurait pu réaliser le passage du sultan et des siens à la religion chrétienne[123].

[121] «Enfin l’édifice merite bien que vous l’admiriez un jour parmy mes crayons plûtôost que sur ces memoires»; p. 449.

[122] Laborde, ouvr. cité, I, p. 231, note 1, 235. Guillet a publié aussi l’Histoire de Mahomet II et celle des Keuprulis.

[123] P. 238 et suiv.

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Quelques années plus tard, un Lyonnais, «agrégé» dans sa ville natale, Jacob Spon, entreprenait, dans la compagnie de l’Anglais Wheler, qui devait publier séparément son voyage[124], et de deux des conationaux de celui-ci[125], une excursion à buts scientifiques, surtout pour l’archéologie, dans ces régions et le résultat des observations recueillies et des études faites sur place paraissait dans le Voyage d’Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant, fait aux années 1675 et 1676. Bien qu’il parle de «l’air de la province», dont il est «infecté» et de «la poussière du cabinet» qu’il ne peut pas s’empêcher de prendre avec lui, bien qu’il eût désiré avoir plus de «santé, de rentes et de loisirs», il croit pouvoir fournir «la connaissance des monumens antiques des pays qu’il a vus», cherchant même à donner une continuation aux inscriptions de Gruterus. Parti de Venise le 20 juin 1675, Spon passe légèrement sur les incidents d’un voyage qui ne se distingue pas de l’ordinaire, espérant s’arrêter longuement en Morée, en Grèce continentale et dans les îles, sur les traces de l’antiquité. Emmené par ses Anglais à Constantinople, à l’époque où le jeune Keupruli Achmed, avait remplacé comme vizir son père, il parle d’une façon incidente des maîtres de l’empire, du patriarche grec Parthénios, du médecin interprète Alexandre Maurocordato, «qui a écrit quelque chose sur l’usage du poulmon, qu’il a derobé à nos auteurs», de certaines coutumes et modes comme celle du café, pour s’arrêter sur les pierres et aussi sur les livres que lui fournissent le renégat polonais Albert Bobowski, devenu Ali-beg, et le chirurgien de l’Atméidan, Mohammed-Bacha. Le retour par les îles le ramène en Morée, où il s’essaie à composer une chanson grecque. Cette fois le récit gagne en extension, en variété et en vivacité. A côté des notes de l’antiquaire improvisé, qui s’intéresse aussi à l’art byzantin, on a des informations sur les «gros mylords turcs», sur les archontes grecs, «Paléologues, Limbonas, Péroulis, Cavalaris, Chalkokondyles», etc., déjà énumérés par le rival de Spon,--le consul d’Angleterre, Giraud, ayant épousé une Paléologue,--sur les noces chrétiennes, le commerce, sur les Juifs, les Albanais, les Valaques et, bien entendu, sur les quelques Français, capucins, gens de métier, consuls, qu’il rencontre en chemin. Il cherche à être utile à ceux qui imiteront son exemple en donnant un dictionnaire du grec vulgaire, essai hardi et unique. Le troisième volume contient cette «récolte» scientifique dont il parlait dans sa préface.

[124] A journey into Greece, Londres, 1682; traduction française, 1689, 2 vol. Cf. Laborde, ouvr. cité, II, p. 54-55.

[125] Voy. leurs noms à la page 153.

Ayant attaqué La Guilletière, le frère de ce voyageur lui répondit aussitôt dans un factum littéraire ironique d’un assez mauvais goût[126], qui eut le don de l’irriter. Se jetant contre l’«homme qui escrit sur des mémoires mandiés», et ceci avec la participation de Babin lui-même, qui se moque du «roman d’Athènes»[127], il répond patiemment à chacune des objections présentées par son critique dont il énumère ensuite toutes les bévues et toutes les erreurs.

[126] Lettres escrites sur une dissertation d’un voyage en Grèce, publié par M. Spon, médecin antiquaire, Paris, 1679.

[127] Cf. aussi Journal des Savants, année 1676, p. 158 et suiv., et H. Omont, Athènes au XVIIe siècle, relation du P. Robert de Dreux, de Jacob Spon et du P. Babin, dans la Revue des Études grecques, année 1901.

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Autour de l’ambassade de Nointel qui réussit à amener les Turcs, battus par les Impériaux avec un concours français, à la confirmation des anciens privilèges et qui fit lui-même de grands voyages d’exploration au cours desquels il recueillit des inscriptions et fit exécuter, à Constantinople et à Athènes, de remarquables dessins, des toiles même, par les peintres de sa suite, Rombaut Faydherbe et Carrey[128], un nouveau groupement de voyageurs français se produit après 1673.

[128] Voy. Laborde, ouvr. cité, p. 109, note, p. 111, 146, note 1, p. 165, note 2. Cf. Albert Vandal, L’Odyssée d’un ambassadeur, Les Voyages du marquis de Nointel (1670-1680), Paris, 1900, p. 280 et suiv.

Disons d’abord que le grand voyageur en Perse, Chardin, dont l’œuvre a été publiée en 1687, appartient à la seconde moitié du XVIIe siècle, mais la plupart de son information qui commence en 1671 est, en ce qui concerne l’Empire Ottoman, de faible importance, pour la partie européenne.

Les autres représentent, autour de l’ambassade de France, à partir de 1672, un peu ce que représentait au XVIe siècle le groupe qui s’était formé autour de d’Aramon.

On a cette fois des voyageurs d’une information très vaste, d’une pénétration toute particulière, d’un certain prestige de style.

En première ligne, il faut mettre Antoine Galland, dont le séjour à Constantinople, de 1670 à 1673[129], lui donna l’occasion de présenter le monde ottoman sous tous ses aspects.

[129] Ed. Schéfer, dans les publications de la Société de géographie de Paris, M. Omont signale, dans son grand ouvrage sur les Missions archéologiques françaises en Orient, un nouveau voyage, à caractère scientifique officiel, en 1679, p. 207 et suiv. (avec Guilleragues, Nau, auteur d’un voyage, et le Père Besmier).

A côté de ce secrétaire érudit, un orientaliste célèbre par sa traduction des Mille et une Nuits, il y en a un autre, dont l’œuvre est très étendue, mais qui ne touche pas, dans une partie de cette vaste enquête orientale, à la Turquie d’Europe: il s’agit de d’Arvieux, l’organisateur des festivités pour la réception de Soliman-Aga, l’ambassadeur en France de Mohammed IV et le modèle du mamamouchi de Molière[130].

[130] Voy. le chapitre vivant que lui consacre Vandal, dans l’ouvrage cité.

D’Arvieux, marchand, a été chargé de plusieurs missions par le roi de France. Car tous ces nouveaux voyageurs tournent autour de la France officielle, autour de la royauté; ils présentent leurs rapports à Louvois ou à Colbert, ils les dédient au roi, et si, dans tout ce qu’ils disent, on voit le souci de donner des choses nouvelles, en même temps il y a celui de faire plaisir à cette royauté qui les incite, qui les protège et dont ils attendent des faveurs pour leur dépense de temps et pour le risque qu’ils ont encouru.

On trouvera dans d’Arvieux, qui connaissait déjà Damas en 1662[131], une bonne description d’Andrinople et de Constantinople et, ensuite, l’aspect de l’armée turque pendant la guerre contre la Pologne, avec une vision du sultan Mohammed à trente-huit ans, surgissant au milieu de ses janissaires, de ses spahis, de sa cour nombreuse et variée, avec «ses yeux tannés, très gros et presque sortans de la tête», avec sa «barbe claire et par bouquet», et le portrait de l’homme d’État de cette époque, Ahmed Keupruli, tout aussi grand politique que son père, mais ayant ce que son père n’avait pas, une compréhension de la politesse, des besoins de la civilisation: «Il parloit», dit d’Arvieux, «peu et d’un ton assez bas. Il étoit sérieux comme il convient à un grand vizir, mais d’une manière assûrée, quoique doulce».

[131] Il y a vu le vizir Ahmed; IV, p. 563.

Le secrétaire de Nointel, Delacroix, différent, comme on l’a montré, d’un homonyme, fils de l’interprète royal qui faisait des vers en l’honneur de Thévenot, a été d’une fécondité littéraire inépuisable. Cet homme, qui fut accusé plus tard d’infidélité envers l’ambassadeur et même de lui avoir pris des mémoires inédits[132], a mis par écrit, dans son journal assez étendu, ses pérégrinations à travers les Balkans, la Dobrogea et la Moldavie, à la suite de l’armée impériale partie contre les Polonais[133]. Il s’est occupé de l’état de l’Église grecque et autres et de leurs cérémonies dans une brochure pleine de détails exacts[134]. Il a rédigé un rapport sur l’«estat de la marine othomane»[135]. Et, enfin, on a de lui des Mémoires imprimés[136].

[132] Laborde, ouvr. cité, I, p. 169, note, 173, note, p. 173-175, note: «fort gueux et misérable... Mémoires qu’il avoit dérobé à son maistre».

[133] Il se conserve aujourd’hui dans la collection Philipp de la Bibliothèque de Berlin; les extraits dans nos Actes et fragments,

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