Scène II.
LES PRÉCÉDENS, CORALINE.
CORALINE, en courant.
Ômes chers camarades ! quelle mauvaiſe nouvelle je viens vous apprendre ! On aſſure qu’on a entendu le canon & que Zamor & Mirza ſont pris.
AZOR.
Allons donc, cela n’eſt pas poſſible, Coraline.
BETZI.
Grand Dieu !
CORALINE.
J’étois ſur le port au moment qu’on annonçoit cette malheureuſe nouvelle. Pluſieurs Colons attendoient avec impatience un navire qu’on découvroit dans le lointain. Il eſt enfin entré au port, & auſſi-tôt tous les habitans l’ont entouré, & moi, toute tremblante, je me ſuis enfuie. Pauvre Mirza ! malheureux Zamor ! nos tyrans ne leur feront pas grâce.
AZOR.
Oh ! je t’en réponds bien ; ils ſeront bientôt morts.
BETZI.
Sans être entendus ? ſans être jugés ?
CORALINE.
Jugés ! il nous eſt défendu d’être innocens & de nous juſtifier.
AZOR.
Quelle généroſité ! & on nous vend par-deſſus au marché comme des bœufs.
BETZI.
Un commerce d’hommes ! Ô Ciel ! l’humanité répugne.
AZOR.
C’eſt bien vrai, mon père & moi avons été achetés à la Côte de Guinée.
CORALINE.
Bon, bon, mon pauvre Azor, va, quelque ſoit notre déplorable ſort, j’ai un preſſentiment que nous ne ſerons pas toujours dans les fers, & peut-être avant peu…
AZOR.
Eh bien ! qu’eſt ce que nous verrons ? Serons nous maîtres à notre tour ?
CORALINE.
Peut-être ; mais non, nous ſerions trop méchans. Tiens, pour être bon, il ne faut être ni maître ni eſclave.
AZOR.
Ni maître, ni eſclave ; oh ! oh ! & que veux-tu donc que nous ſoyons ? Sais-tu, Coraline, que tu ne ſais plus ce que tu dis, quoique nos camarades aſſurent que tu en ſais plus que nous ?
CORALINE.
Va, va, mon pauvre garçon, ſi tu ſavois ce que je ſais ! J’ai lu dans un certain Livre, que pour être heureux il ne falloit qu’être libre & bon Cultivateur. Il ne nous manque que la liberté, qu’on nous la donne, & tu verras qu’il n’y aura plus ni maîtres ni eſclaves.
AZOR.
Je ne t’entends pas.
BETZI.
Ni moi non plus.
CORALINE.
Mon Dieu, que vous êtes bons l’un & l’autre ! Dites-moi, Zamor n’avoit-il pas ſa liberté ? A-t-il pour cela voulu quitter notre bon Maître ; nous ferons tous la même choſe. Que les Maîtres donnent la liberté, aucun eſclave ne quittera les atteliers. Inſenſiblement les plus ſauvages d’entre nous s’inſtruiront, reconnoîtront les loix de l’humanité & de la juſtice, & nos ſupérieurs trouveront dans notre attachement, dans notre zèle, la récompenſe de ce bienfait.
AZOR.
Tu parles comme un homme ! Je crois entendre M. le Gouverneur… Oh ! qu’il faut avoir de l’eſprit pour retenir tout ce que les autres diſent. Mais, voici Madame.
BETZI.
Voici Madame, taiſons-nous.
CORALINE.
Il ne faut pas dire à Madame que l’on craint que Zamor ne ſoit pris. Cela lui feroit trop de peine.
AZOR.
Oh ! oui.