‹ L’Esclavage des noirs ou l’Heureux NaufrageChapitre 17 sur 35 · Scène VI.

Scène VI.

M. ET M DE SAINT-FRÉMONT, UN JUGE.

LE JUGE.

Monsieur, je viens vous apprendre que les criminels ſont pris.

M DE SAINT-FRÉMONT.

Comment ! ſitôt ! le tems auroit pu effacer leur crime.

M. DE SAINT-FRÉMONT, affligé.

Quel affreux exemple je ſuis obligé de donner !

LE JUGE.

Rappellez-vous, Monſieur, dans cette circonſtance la diſgrace de votre beau-père. Il fut contraint de quitter ſa place pour l’avoir exercée avec trop de bonté.

M. DE SAINT-FRÉMONT, à part.

Malheureux Zamor, tu vas périr ! je n’ai donc élevé ton enfance que pour te voir un jour traîner au ſupplice. (Haut.) Que mes ſoins lui deviennent funeſtes ! ſi je l’avois laiſſé dans ſes mœurs ſauvages, il n’auroit peut-être pas commis ce crime. Il n’avoit point dans l’ame des inclinations vicieuſes. L’honnêteté & la vertu le diſtinguoient dans le ſein de l’eſclavage. Élevé dans une vie ſimple & laborieuſe, malgré l’inſtruction qu’il avoit reçue, il n’oublioit jamais ſon origine. Qu’il me ſeroit doux de pouvoir le juſtifier ! Comme ſimple habitant, j’aurois pu peut-être adoucir ſon arrêt ; mais, comme Gouverneur, je ſuis forcé de le livrer à toute la rigueur des loix.

LE JUGE.

Il eſt néceſſaire qu’on exécute ſur-le-champ leur arrêt, d’autant plus que deux Européens ont excité une révolte générale parmi les Eſclaves. Ils ont dépeint votre Commandeur comme un monſtre. Les Eſclaves ont écouté avec avidité ces diſcours ſéditieux, & tous ont promis de ne point exécuter les ordres qui leur ont été donnés.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Quels ſont ces étrangers ?

LE JUGE.

Ce ſont des François qu’on a trouvés ſur la côte où ces criminels s’étoient réfugiés. Ils prétendent que Zamor leur a conſervé la vie.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Hélas ! ces malheureux François ſans doute ont fait naufrage, & la reconnoiſſance a produit ſeule ce zèle indiſcret.

LE JUGE.

Vous voyez, Monſieur le Gouverneur, qu’il n’y a point de tems à perdre, ſi vous voulez éviter la ruine totale de nos habitations. C’eſt un mal déſeſpéré.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Je n’ai point le bonheur d’être né dans vos climats ; mais quel empire n’ont point les malheureux ſur les ames ſenſibles ! Ce n’eſt point votre faute ſi les mœurs de votre pays vous ont familiariſé avec ces traitemens durs que vous exercez ſans remords ſur des hommes qui n’ont d’autre défenſe que leur timidité, & dont les travaux, trop mal récompenſés, accroiſſent notre fortune en augmentant notre autorité ſur eux. Ils ont mille tyrans pour un. Les Souverains rendent leurs Peuples heureux : tout Citoyen eſt libre ſous un bon Maître, & dans ce pays d’eſclavage il faut être barbare malgré ſoi. Eh ! comment puis-je m’empêcher de me livrer à ces réflexions, quand la voix de l’humanité crie au fond de mon cœur : « Sois bon & ſenſible aux cris des malheureux. » Je ſais que mon opinion doit vous déplaire : l’Europe, cependant, prend ſoin de la juſtifier, & j’oſe eſpérer qu’avant peu il n’y aura plus d’eſclaves. Ô Louis ! Ô Monarque adoré ! que ne puis-je en ce moment mettre ſous tes yeux l’innocence de ces proſcrits ! En accordant leur grace, tu rendrois la liberté à des hommes trop long-tems méconnus ; mais n’importe : vous voulez un exemple, il ſe fera, quoique les Noirs aſſurent que Zamor eſt innocent.

LE JUGE.

Pouvez-vous les en croire ?

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ils ne peuvent m’en impoſer, & je connois plus qu’eux les vertus de Zamor. Vous voulez qu’il meure ſans être entendu ? J’y conſens avec regret ; mais vous n’aurez point à me reprocher d’avoir trahi les intérêts de la Colonie.

LE JUGE.

Vous le devez, Monſieur le Gouverneur, dans cette affaire où vous voyez que nous ſommes menacés d’éprouver une révolte générale. Il faut donner des ordres pour faire mettre les troupes ſous les armes.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Suivez-moi ; nous allons voir le parti qu’il faut prendre.

M DE SAINT-FRÉMONT.

Mon ami, je vous vois ſortir avec peine.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ma préſence eſt néceſſaire pour rétablir l’ordre & la diſcipline.

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