‹ L’Esclavage des noirs ou l’Heureux NaufrageChapitre 16 sur 35 · Scène V.

Scène V.

M DE SAINT-FRÉMONT, M. DE SAINT-FRÉMONT.

M DE SAINT-FRÉMONT.

EH bien ! mon ami, votre préſence a-t-elle diſſipé cette fermentation ?

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Tous mes eſclaves ſont rentrés dans leur devoir ; mais ils me demandent la grace de Zamor. Cette affaire eſt bien délicate, (À part.) & pour comble de malheurs, je viens de recevoir de France des nouvelles qui me déchirent le cœur.

M DE SAINT-FRÉMONT.

Que dis-tu, mon ami, tu ſembles te faire des reproches. Ah ! ſi tu n’es coupable qu’envers moi, je te pardonne tout pourvu que ton cœur me reſte. Tu détournes les yeux ; je vois couler tes larmes. Ah ! mon ami, je n’ai plus votre confiance ; je vous deviens importune ; je vais me retirer.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Toi, me devenir importune ! jamais, jamais. Ah ! ſi j’avois pu m’écarter de mon devoir, ta ſeule douceur me rameneroit à tes pieds, & tes grandes vertus me rendroient encore plus amoureux de tes charmes.

M DE SAINT-FRÉMONT.

Mais tu me caches un ſecret ennui. Avoue-le moi. Tes ſoupirs étouffés me le font ſoupçonner. La France te fut chère ; c’eſt ta Patrie… Peut-être une inclination…

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Arrête, arrête, chère épouſe, & ne viens point r’ouvrir une plaie qui s’étoit fermée auprès de toi. Je crains de t’affliger.

M DE SAINT-FRÉMONT.

Si je te fus chère, il faut m’en donner une preuve.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Laquelle exiges-tu ?

M DE SAINT-FRÉMONT.

Celle de me révéler les cauſes de ton affliction.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Tu le veux ?

M DE SAINT-FRÉMONT.

Je l’exige ; fais-toi pardonner, par cette complaiſance, ce ſecret que tu m’as gardé ſi long-tems.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

J’obéis. Je ſuis d’une Province où des loix injuſtes & inhumaines privent les enfans cadets du partage égal que la Nature donne aux enfans nés du même père & de la même mère. J’étois le plus jeune de ſept ; mes parens m’envoyèrent à la Cour pour y demander de l’emploi ; mais comment aurois-je pu réuſſir dans un pays où la vertu eſt une chimère, & où l’on n’obtient rien ſans intrigue ni baſſeſſe. Cependant, j’y fis la connoiſſance d’un brave Gentilhomme Écoſſois qui y étoit venu dans le même deſſein. Il n’étoit pas riche, & avoit une fille au Couvent : il m’y mena. Cette entrevue nous devint funeſte à tous les deux. Le père, au bout de quelques mois, partit pour l’armée : il me recommanda d’aller voir ſa fille, & dit même qu’on pouvoit me la confier quand elle voudroit ſortir. Ce brave ami, ce bon père, ne prévoyoit pas les ſuites que ſon imprudence occaſionna. Il fut tué dans une bataille. Sa fille reſta ſeule dans le monde, ſans parens & ſans connoiſſances. Elle ne voyoit que moi, & paroiſſoit ne déſirer que ma préſence. L’amour me rendit coupable : Épargne-moi le reſte : je fis le ſerment d’être ſon époux ; voilà mon crime.

M DE SAINT-FRÉMONT.

Mais, mon ami, vous êtes-vous déterminé vous-même à l’abandonner ?

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Qui, moi ? avoir abandonné une femme ſi intéreſſante ? Ah ! la plus longue abſence ne me l’auroit jamais fait oublier. Je ne pouvois l’épouſer ſans le conſentement de tous mes parens. Elle devint mère d’une fille. On découvrit notre liaiſon ; je fus éloigné. On obtint pour moi un brevet de Capitaine dans un régiment qui partoit pour l’Inde, & l’on me fit embarquer. Peu de tems après on me donna la fauſſe nouvelle que Clariſſe étoit morte, & qu’il ne me reſtoit que ma fille. Je te voyois tous les jours ; ta préſence affoiblit avec le tems l’impreſſion que l’image de Clariſſe faiſoit encore ſur mon cœur. Je ſollicitai ta main, tu acceptas mes vœux, & nous fûmes unis ; mais par un raffinement de barbarie, le cruel parent qui m’avoit trompé m’apprit que Clariſſe vivoit encore.

M DE SAINT-FRÉMONT.

Hélas ! à quel funeſte prix j’ai le bonheur d’être ton épouſe ! mon ami, tu es plus malheureux que coupable. Clariſſe elle-même te pardonneroit, ſi elle étoit témoin de tes remords. Il faut faire les plus vives recherches, pour que ton bien & le mien puiſſent t’acquitter envers ces infortunés. Je n’ai point d’autres parens que les tiens. Je fais ta fille mon héritière ; mais ton cœur eſt un tréſor qu’il n’eſt pas en mon pouvoir de céder à une autre.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Ah ! digne épouſe, j’admire tes vertus. Hélas ! je ne vois que Clariſſe qui fut capable de les imiter. C’eſt donc aux deux extrémités du monde que j’étois deſtiné à rencontrer ce que le sexe a de plus vertueux & de plus aimable !

M DE SAINT-FRÉMONT.

Tu mérites une compagne digne de toi ; mais, mon ami, ſonge qu’en t’uniſſant avec moi tu conſentis à prendre le nom de mon père, qui, en te donnant ſon nom, n’avoit d’autre but que de te céder ſa place comme à ſon fils adoptif. Il faut écrire à tes parens, ſur-tout à tes plus fidèles amis, qu’ils faſſent de nouvelles recherches, & qu’ils nous donnent promptement des nouvelles de ces infortunés. Je crois, mon ami, que j’aurai la force de m’éloigner de vous pour aller chercher moi-même celle à qui vous avez donné le jour. Je ſens que j’ai déjà pour elle des entrailles de mère ; mais en même-tems je frémis ! Ô mon ami, mon ami ! s’il falloit me ſéparer de vous ! Si Clariſſe t’arrachoit de mes bras !… Ses malheurs, ſes vertus, ſes charmes… Ah ! pardonne, pardonne à mon déſeſpoir, pardonne-moi, cher époux, tu n’es pas capable de m’abandonner & de faire deux victimes pour une.

M. DE SAINT-FRÉMONT.

Chère épouſe ! Ô moitié de moi-même ! Ceſſe de déchirer ce cœur déjà trop affligé. Clariſſe ne vit plus ſans doute, puiſque depuis deux ans on me fait repaſſer tous les fonds que j’envoie en France pour elle & pour ma fille. On ignore même ce qu’elles ſont devenues. Mais l’on vient ; nous reprendrons cette converſation.

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