Scène X.
M DE SAINT-FRÉMONT, BETZI, CORALINE.
M DE SAINT-FRÉMONT, à part.
JE trouve dans les traits de cette Étrangère une reſſemblance… Quelle chimère !… (Haut.) Et vous, Coraline, faites venir le Secrétaire de M. de Saint-Frémont.
CORALINE.
Ah ! Madame, vous ignorez ce qui ſe paſſe : il vient de faire fermer vos portes par ordre de M. le Gouverneur. Tout eſt livré aux flammes… Entendez, Madame… On bat la générale… & le ſon des cloches… (On doit entendre la générale dans le lointain.)
M DE SAINT-FRÉMONT, allant avec frayeur au fond du Théâtre.
Malheureuſe ! que vais-je devenir ? Que fait mon mari ?
BETZI.
Je tremble pour mes camarades.
M DE SAINT-FRÉMONT, livrée à la plus grande douleur.
Dieu, mon époux eſt peut-être en danger ! Je vole à ſon ſecours…
CORALINE.
Raſſurez-vous, Madame, il n’y a rien à craindre pour M. le Gouverneur. Il eſt à la tête du régiment. Mais quand même il ſeroit au milieu du tumulte, tous les Eſclaves reſpecteroient ſes jours. Il en eſt trop chéri pour qu’aucun voulût lui faire du mal. C’eſt ſeulement à quelques habitans que les Eſclaves en veulent : ils leur reprochent le ſupplice de Zamor & de Mirza ; ils aſſurent que ſans eux on ne les auroit pas condamnés.
M DE SAINT-FRÉMONT, agitée.
Comment ! on va les faire mourir.
CORALINE.
Hélas ! bientôt mes pauvres camarades ne ſeront plus.
M DE SAINT-FRÉMONT, avec empreſſement.
Non, mes enfans, ils ne périront point : mon mari ſera touché de mes larmes, du déſeſpoir de cette Étrangère, qui, peut-être mieux que moi, ſaura l’émouvoir. Son cœur n’a pas beſoin d’être ſollicité pour faire le bien ; mais il peut tout prendre ſur lui. (À part.) Et ſi cette Françoiſe lui donnoit des renſeignemens ſur ſa fille ! Grand Dieu ! il devroit tout à ces victimes que l’on traîne au ſupplice. (Haut.) Allons, Betzi, il faut joindre mon mari, lui dire… Mais dans ce moment, comment entrer en explication ? Il faut que je le voie moi-même. Où eſt-il maintenant ?
CORALINE.
Je ne ſais préciſément avec quel régiment il eſt : toute l’armée eſt diſperſée. On dit ſeulement que M. de Saint-Frémont ramène le calme & remet l’ordre partout où il paſſe. Il ſeroit bien difficile de le trouver dans ce moment. Il n’y a qu’à nous rendre dans l’habitation, ſi déjà on ne nous y a pas devancées. Mais les chemins ſont rompus ou coupés. On conçoit à peine qu’on ait pu faire tant de dégâts en ſi peu de tems.
M DE SAINT-FRÉMONT.
N’importe ; je ne crains ni le danger ni la fatigue, quand il s’agit de ſauver les jours de deux infortunés.
Fin du deuxième Acte.