‹ L’Esclavage des noirs ou l’Heureux NaufrageChapitre 27 sur 35 · Scène V.

Scène V.

LES PRÉCÉDENS, LE MAJOR, LE JUGE, L’INDIEN, Grenadiers & Soldats François, pluſieurs Eſclaves.

VALÈRE.

Monsieur, puis-je vous demander quel ſujet vous amène ici ?

LE MAJOR.

Une cruelle fonction. Je viens faire exécuter l’arrêt de mort prononcé contre ces malheureux.

SOPHIE, troublée.

Vous allez les faire mourir ?

LE MAJOR.

Oui, Madame.

VALÈRE.

Non, cet affreux ſacrifice ne s’exécutera point.

SOPHIE.

Madame de Saint-Frémont m’a promis leur grace.

LE JUGE, durement.

Cela n’eſt pas en ſon pouvoir, M. le Gouverneur lui-même ne pourroit la leur accorder. Ainſi, ceſſez de vouloir vous obſtiner à les ſauver. Vous rendriez leur ſupplice plus terrible. (Au Major.) Monſieur le Major, exécutez les ordres qui vous ont été donnés, (Aux Eſclaves.) Et vous, menez les criminels ſur le haut du rocher.

LE COMMANDEUR INDIEN.

Tendez vos arcs !

VALÈRE.

Arrêtez ! (les Eſclaves n’écoutent que Valère.)

LE JUGE.

Obéiſſez. (le Major fait ſigne aux Soldats, ils courent avec la bayonnette, qu’ils préſentent à la poitrine de tous les Eſclaves, dont aucun ne remue.)

ZAMOR, accourant au-devant d’eux.

Que faites-vous ? j’ai ſeul mérité la mort. Que vous ont fait mes pauvres camarades ? Pourquoi les égorger ? Tournez vos armes contre moi. (Il ouvre ſa veſte.) Voilà mon ſein ! Lavez dans mon ſang leur déſobéiſſance. La Colonie ne demande que ma mort. Eſt-il néceſſaire de faire périr tant d’innocentes victimes qui ne ſont pas complices de mon crime ?

MIRZA.

Je ſuis auſſi coupable que Zamor, ne me ſéparez point de lui : par pitié ôtez-moi la vie ; mes jours ſont attachés à ſa deſtinée. Je veux mourir la première.

VALÈRE, au Juge.

Monſieur, ſuſpendez, je vous prie, leur ſupplice. Je puis vous aſſurer qu’on s’occupe de leur grace.

LE MAJOR, au Juge.

Monſieur, nous pouvons prendre ceci ſur nous ; attendons le Gouverneur.

LE JUGE, durement.

Je n’écoute rien que mon devoir & la loi.

VALÈRE, furieux.

Barbare ! quoique ta place endurciſſe l’ame, tu la dégrades en la rendant encore plus cruelle que les loix ne te l’ont preſcrite.

LE JUGE.

Monſieur le Major, faites conduire cet audacieux à la Citadelle.

LE MAJOR.

C’eſt un François : il rendra compte de ſa conduite à M. le Gouverneur, & je n’ai pas, à cet égard, d’ordres à recevoir de vous.

LE JUGE.

Exécutez donc ceux qui vous ont été donnés.

SOPHIE, avec héroïſme.

Cet excès de cruauté me donne du courage. (Elle court ſe placer entre Zamor & Mirza, les prend tous les deux par la main, & dit au Juge.) Barbare ! ôſe me faire aſſaſſiner avec eux ; je ne les quitte point : rien ne pourra les arracher de mes bras.

VALÈRE, transporté.

Ah ! ma chère Sophie, ce trait de courage te rend encore plus chère à mon cœur.

LE JUGE, au Major.

Monſieur, faites retirer cette femme audacieuſe : vous ne rempliſſez pas votre devoir.

LE MAJOR, indigné.

Vous l’exigez ; mais vous répondrez des faits. (Aux Soldats.) Séparez ces étrangers de ces eſclaves.

SOPHIE, jette un cri perçant, en ſerrant Zamor & Mirza contre ſon ſein.

VALÈRE, furieux, courant après Sophie.

Si l’on emploie la moindre violence contre mon épouſe, je ne reſpecte plus rien. (Au Juge.) Et toi, barbare, tremble d’être immolé à ma juſte fureur.

UN ESCLAVE.

Dût-on nous faire mourir tous, nous les défendrons.

(Les Eſclaves ſe rangent autour d’eux, & forment un rempart, les Soldats & Grenadiers s’en approchent avec la bayonnette.)

LE MAJOR, aux Soldats.

Soldats, arrêtez. (Au Juge.) Je ne ſuis point envoyé ici pour ordonner le carnage & pour répandre du ſang, mais pour ramener l’ordre. Le Gouverneur ne ſera pas long-tems à paroître, & ſa prudence nous indiquera mieux ce que nous devons faire. (Aux Étrangers & aux Eſclaves.) Rassurez-vous ; je n’emploierai pas la force ; vos efforts ſeroient inutiles, ſi je voulois l’exercer. (À Sophie.) Et vous, Madame, vous pouvez vous retirer à l’écart avec ces malheureux ; j’attends M. le Gouverneur. (Sophie, Zamor & Mirza ſortent avec quelques Eſclaves.)

Page 1