‹ L’Esclavage des noirs ou l’Heureux NaufrageChapitre 3 sur 35 · Scène PREMIÈRE.

Scène PREMIÈRE.

ZAMOR, MIRZA.

ZAMOR.

DISSIPE tes frayeurs, ma chère Mirza ; ce vaiſſeau n’est point envoyé par nos persécuteurs : autant que je puis en juger il eſt François. Hélas ! il vient de ſe briſer sur ces côtes, perſonne de l’équipage ne s’eſt ſauvé.

MIRZA.

Zamor, je ne crains que pour toi ; le ſupplice n’a rien qui m’effraie ; je bénirai mon ſort ſi nous terminons nos jours enſemble.

ZAMOR.

Ôma Mirza ! que tu m’attendris !

MIRZA.

Hélas ! qu’as-tu fait ? mon amour t’a rendu coupable. Sans la malheureuſe Mirza tu n’aurois jamais fui le meilleur de tous les Maîtres, & tu n’aurois pas tué ſon homme de confiance.

ZAMOR.

Le barbare ! il t’aima, & ce fut pour devenir ton tyran. L’amour le rendit féroce. Le tigre oſa me charger du châtiment qu’il t’infligeoit pour n’avoir pas voulu répondre à ſa paſſion effrénée. L’éducation que notre Gouverneur m’avoit fait donner ajoutoit à la ſenſibilité de mes mœurs ſauvages, & me rendoit encore plus inſupportable le deſpotiſme affreux qui me commandoit ton ſupplice.

MIRZA.

Il falloit me laiſſer mourir ; tu ſerois auprès de notre Gouverneur qui te chérit comme ſon enfant. J’ai cauſé tes malheurs & les ſiens.

ZAMOR.

Moi, te laiſſer périr ! ah ! Dieux ! Eh ! pourquoi me rappeller les vertus & les bontés de ce reſpectable Maître ? J’ai fait mon devoir auprès de lui : j’ai payé ſes bienfaits, plutôt par la tendreſſe d’un fils, que par le dévouement d’un eſclave. Il me croit coupable, & voilà ce qui rend mon tourment plus affreux. Il ne ſait point quel monſtre il avoit honoré de ſa confiance. J’ai ſauvé mes ſemblables de ſa tyrannie ; mais, ma chère Mirza, perdons un ſouvenir trop cher & trop funeſte : nous n’avons plus de protecteurs que la Nature. Mère bienfaiſante ! tu connois notre innocence. Non, tu ne nous abandonneras pas, & ces lieux déſerts nous cacheront à tous les yeux.

MIRZA.

Le peu que je ſais, je te le dois, Zamor ; mais dis-moi pourquoi les Européens & les Habitans ont-ils tant d’avantage ſur nous, pauvres eſclaves ? Ils ſont cependant faits comme nous : nous ſommes des hommes comme eux : pourquoi donc une ſi grande différence de leur eſpèce à la nôtre ?

ZAMOR.

Cette différence eſt bien peu de choſe ; elle n’exiſte que dans la couleur ; mais les avantages qu’ils ont ſur nous ſont immenſes. L’art les a mis au-deſſus de la Nature : l’inſtruction en a fait des Dieux, & nous ne ſommes que des hommes. Ils ſe ſervent de nous dans ces climats comme ils ſe ſervent des animaux dans les leurs. Ils ſont venus dans ces contrées, ſe ſont emparés des terres, des fortunes des Naturels des Iſles, & ces fiers raviſſeurs des propriétés d’un peuple doux et paiſible dans ſes foyers, firent couler tout le ſang de ſes nobles victimes, ſe partagèrent entr’eux les dépouilles ſanglantes, & nous ont faits eſclaves pour récompenſe des richeſſes qu’ils ont ravies, & que nous leur conſervons. Ce ſont ces propres champs qu’ils moiſſonnent, ſemés de cadavres d’Habitans, & ces moiſſons ſont actuellement arroſées de nos ſueurs & de nos larmes. La plupart de ces maîtres barbares nous traitent avec une cruauté qui fait frémir la Nature. Notre eſpèce trop malheureuſe s’eſt habituée à ces châtimens. Ils ſe gardent bien de nous inſtruire. Si nos yeux venoient à s’ouvrir, nous aurions horreur de l’état où ils nous ont réduits, & nous pourrions ſecouer un joug auſſi cruel que honteux ; mais eſt-il en notre pouvoir de changer notre ſort ? L’homme avili par l’eſclavage a perdu toute ſon énergie & les plus abrutis d’entre nous ſont les moins malheureux. J’ai témoigné toujours le même zèle à mon maître ; mais je me ſuis bien gardé de faire connoître ma façon de penſer à mes camarades. Dieu ! détourne le préſage qui menace encore ce climat, amollis le cœur de nos Tyrans, & rends à l’homme le droit qu’il a perdu dans le ſein même de la nature.

MIRZA.

Que nous ſommes à plaindre !

ZAMOR.

Peut-être avant peu notre ſort va changer. Une morale douce & conſolante a fait tomber en Europe le voile de l’erreur. Les hommes éclairés jettent ſur nous des regards attendris : nous leur devrons le retour de cette préçieuſe liberté, le premier tréſor de l’homme, & dont des raviſſeurs cruels nous ont privés depuis ſi long-tems.

MIRZA.

Je ſerois bien contente d’être auſſi inſtruite que toi ; mais je ne ſais que t’aimer.

ZAMOR.

Ta naïveté me charme ; c’eſt l’empreinte de la Nature. Je te quitte un moment. Va cueillir des fruits. Je vais faire un tour au bas de la côte pour y raſſembler les débris de ce naufrage. Mais, que vois-je ! une femme qui lutte contre les flots ! Ah ! Mirza, je vole à ſon ſecours. L’excès du malheur doit-il diſpenſer d’être humain ? (Il deſcend du côté du rocher.)

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