Grandeur de l’Institut
L’ESPRIT
DE
L’INSTITUT
DES FILLES
DE SAINT LOUIS.
VOus ne devez jamais oublier, mes cheres Filles, le rang ſublime que vous tenez dans l’Eglife : vous avez embraſſé l’occupation interieure de Marie, & le travail de Marthe. Si le travail de Marthe étoit utile, ſi le parti de Marie étoit meilleur, le vôtre eſt excellent qui renferme l’un & l’autre, il n’y a aucun Inſtitut de Filles ſi propre que le vôtre aux grands deſſeins de Dieu, qui eſt la ſantification des ames, ni qui doive être ſi conforme à la vie des Apôtres, & à la vie même de Jesus-Christ qui eſt le modele de la perfection. Vous ſuccedez à ces anciennes Veuves & Diaconeſſes dans leſquelles l’Apôtre demandoit une ſainteté ſi affermie, & une ſi abondante charité. Les Veuves Eccleſiaſtiques étoient ſelon le langage des Peres, le ſoutien & le conſeil de leur ſexe ; & ſelon les anciennes regles des Conciles, elles devoient être inviolablement attachées à l’œuvre de Dieu, aidant continuellement à l’Egliſe par leurs prieres & par leur travail : voilà vôtre état.
Vôtre eſprit eſt un ſaint mélange de prieres & d’actions continuelles. Si la prière & le recueillement manque, toute la régularité exterieure, même la plus édifiante, ne ſervira de rien, c’eſt un corps fans ame. Si le recueillement eſt fans le travail journalier auquel vôtre état engage indiſpenſablement, c’eſt une illuſion dangereuſe, il faut une extrême fidelité aux exercices marquez par le recueillement & la priere. Imitez le Prophete qui prioit ſouvent de tout ſon cœur, ſe livrant ſans partage en certains momens à la priere : Sept fois le jour je vous ay offert des louanges. Il commençoit ſa journée par là ; Mes yeux vous ont prévenu avant le jour, afin de méditer ſur votre Loy. Ses prieres étoient ſi pleines d’ardeur & de force dans les momens où il s’y donnoit de tout ſon cœur, qu’elles animoient enſuite toutes ſes actions.
Pendant ces précieux momens de la journée, fermez les portes de vôtre ame, retirez-vous avec Dieu, uniſſez-vous à luy de tout vôtre cœur, tâchez d’acquerir une grande facilité d’y recourir, & n’oubliez rien alors pour faire ce fond de ferveur, de pureté d’intention, & d’amour de Dieu qui doit vous mettre en état de travailler enſuite par tout en eſprit de priere.
Le ſoin continuel des Demoiſelles dont vous êtes chargées, ne pouvoit pas compatir avec des Offices plus longs ; ne perdez donc rien des temps deſtinez à vôtre recueillement ; meditez de tout vôtre cœur ; ſortez de la ſainte Meſſe toutes enflammées de la préſence de Dieu ; rentrez en vous-même aux temps de vos examens, de vos lectures & conferences ; renouvellez vos forces comme l’Aigle lorſque vous approchez des Sacremens ; au milieu de vos occupations exterieures élevez ſouvent vôtre cœur à Dieu par de courtes & ferventes prieres ; par exemple par quelque demande du Pater, ou quelque verſet des Pſeaumes : O mon Dieu venez à mon aide, hátez-vous de me ſecourir : Que votre Nom ſoit ſantifié ; O mon Dieu, que vôtre volonté ſoit faite ; Que vôtre regne arrive ; Regnez, Seigneur, dans mon cœur par vôtre grace : que je regne avec vous dans la gloire. Si l’on eſt tenté : Ne nous laiſſez pas ſuccomber à la tentation, mais délivrez-nous de tout mal. C’eſt ainſi que vôtre travail ſera une continuelle priere, c’eſt ainſi que vous accomplirez ces paroles de l’Eccleſiaſtique, Que rien ne vous empêche de prier toûjours. & celles de nôtre Seigneur, Il faut toujours prier, & il ne ſe faut point laſſer de le faire. & celles de Saint Paul, Priez ſans ceſſe. Vous ſerez aiſément unies à Dieu, en travaillant, en inſtruiſant, & en vos autres exercices, ſi vous avez bien ſoin d’employer le temps à l’Oraiſon, à l’Office, & à la ſainte Meſſe, & au contraire vous ſerez prodigieuſement diſſipées, ſi vous avez été volontairement diſtraites dans les momens de la priere.
C’eſt donc ce mélange de prieres & d’actions qui doit être l’eſprit de vôtre Inſtitut, mes cheres Filles : ſi vous n’êtes intérieures tous les Reglemens qu’on vous a donnez ne vous préſerveront point de la contagion du monde qui eſt à vôtre porte ; ſans Oraiſon ce grand Ouvrage tombera bientôt en ruine, & dans une ruine déplorable, parce que la Maiſon de S. Loüis fera des maux affreux ſi elle ne fait pas de grands biens ; mais ſi vous entrez dans ce veritable eſprit de recueillement, vous ferez des biens infinis au prochain & à vous-mêmes : vos fonctions d’obéïſſance & de charité ne vous détourneront point de Dieu même, ni de cette continuelle priere que l’Ecriture recommande ; ce qui eſt vocation & ordre de Dieu, ne détourne point de Dieu, & toute autre voye d’Oraiſon ſentiroit l’enteſtement, le ſens propre, la volonté propre, & l’illuſion. En chantant, en travaillant, en veillant ſur la jeuneſſe qui vous eſt confiée, vous pourrez, comme je l’ay dit, demeurer devant Dieu & unies à luy. N’ayez ni fantaiſie ni curioſité pour chercher des lectures extraordinaires, & des ragoûts d’oraiſon. Dieu ne ſe trouve point dans l’amour propre, dans le propre jugement, ou dans la ſingularité, mais dans la ſimplicité, dans la régularité, dans l’obéïſſance aveugle.