Éducation des Demoiselles
SI vous mettez toute vôtre confiance en Dieu, mes tres-cheres Filles, ſans vous appuyer ſur vous-même, ni ſur aucun talent naturel, & ſur aucune perfection mondaine, vous deviendrez par vôtre docilité, par vôtre humilité, & par vôtre abandon dans la main de Dieu, les vrais inſtrumens de la grace pour ſantifier les familles ſeculieres & les Couvens ; vous formerez d’excellentes vierges pour les Cloîtres, & de pieuſes meres de famille pour le monde.
En ſantifiant ainſi les deux principaux états de vôtre ſexe, vous contribuerez à établir le vray regne de Dieu dans les deux ſexes pour tous les états & pour toutes les conditions ; car on ſçait combien une mere de famille a de part à la bonne éducation de ſes enfans, même des garçons : combien une femme prudente & vertueuſe peut inſinuer la Religion dans le cœur de ſon mari. Combien une bonne Maîtreſſe de Penſionnaires dans un Couvent peut faire de bien ſur les jeunes Filles qu’elle gouverne. Il y a donc dans l’œuvre de S. Loüis, ſi elle eſt bien faite & avec l’eſprit d’une vraye foy & d’un véritable amour de Dieu, de quoy renouveller dans tout le Royaume la perfection du Chriſtianiſme.
Pour réüſſir dans ce pieux deſſein du Roy vôtre Fondateur, attachez-vous à inſpirer aux Demoiſelles la crainte & l’amour de Dieu ; moins par de beaux diſcours, que par le ſilence, le recueillement, la modeſtie, & la pratique des vertus pénibles. Il faut qu’elles travaillent, qu’elles obéiſſent, qu’elles ſoient ſobres, qu’elles ignorent le monde, qu’elles ſoient ſçavantes de la ſcience de Dieu, qui s’apprend moins dans les livres que dans la pratique ſolide de la pauvreté d’eſprit, & de la mort à ſoy-même. Fuyez comme la mort, & pour vous, & pour elles, tout ce qui n’eſt que pour orner, élever & contenter l’eſprit ; craignez la ſcience qui enfle l’eſprit, ne cherchez que la charité qui édifie. Il y a une grande difference entre connoître Dieu par la ſcience, par pointe de l’eſprit, par la ſubtilité de la raiſon, par la multiplicité des lectures, ou le connoître par les ſimples inſtructions du Chriſtianiſme, & par les leçons intérieures du veritable amour qui enſeigne tout en appetiſſant, en détruiſant, en ſacrifiant, & en formant en nous toutes les autres vertus. C’eſt l’onction de l’eſprit qui enſeigne toute verité, ſelon les termes de l’Ecriture. Ne craignez point que des Filles inſtruites avec cette ſimplicité, ſoient incapables de vivre dans le monde ; & quand en effet Dieu les y appelleroit, il ne faut pas moins leur inſpirer la haine du monde, puiſque Jesus-Christ l’a maudit à cauſe de ſes ſcandales : la charité vaut mieux que toute la politeſſe du ſiecle. Quand une Fille aura bon ſens avec une grande pieté, elle ſera bonne pour tout, elle ſera fidelle à tous ſes devoirs, & elle mettra en œuvre tout ce qu’elle aura de talens naturels pour ſe façonner : elle vaudra mieux qu’un bel eſprit plein de ſes penſées & de ſes idées en l’air : ce bon ſens fimple quand il ſeroit groſſier & mal poli, plaira plus aux gens même du monde, qu’un caractere plus délicat, mais moins vray & moins deſabuſé de ſoy-même. Ne prenez point ſur cette Jeuneſſe une authorité dure & aſpre ; toute hauteur eſt incompatible avec l’eſprit de Dieu ; gardez-vous bien de mépriſer tous ces petits pour qui le Royaume de Dieu eſt fait, & à qui il faut que vous reſſembliez, ſi vous voulez avoir part à ce Royaume. Abaiſſez-vous, pliez-vous, appetiſſez-vous pour vous proportionner à ces enfans : ne regardez ni avec dégoût, ni avec dédain leurs ſaletez, leurs maladies, leur éducation baſſe & groſſiere : Jesus-Christ ſouveraine ſageſſe, eternelle raiſon de Dieu, a choiſi pour compagnie & amis en ce monde des pécheurs groſſiers, ingrats, incrédules, lâches, infidelles ; il a paſſé ſa vie avec eux pour les inſtruire patiemment : il a fini ſa vie ſans les redreffer entierement.