‹ L’Esprit de l’Institut des filles de Saint LouisChapitre 10 sur 10 · Régularité

Régularité

VOtre régularité doit être d’autant plus éxacte & ſévere, que ſi jamais vous vous relachiez ; vous n’avez point les mêmes reſſources que les autres Communautez pour vous relever. Vous êtes à la porte de Verſailles expoſées aux plus violentes tentations, & aux engagemens les plus inſenſibles. La faveur qui vous ſoutient dans le bien préſentement, peut dans la ſuite vous précipiter dans les plus horribles maux. Mille beaux prétextes de pieté viendront en foule pour ſe rendre faciles, & pour ne rebuter pas des gens puiſſans qui auront de bonnes intentions. Tout eſt perdu ſi on ſe relâche dans les moindres choſes, car auſſitôt qu’on eſt dans la pente du relâchement, on ne peut plus ſe retenir : le paſſage des bagatelles aux points les plus importans eſt imperceptible, comme les nuances des couleurs qui paſſent inſenſiblement du blanc au noir, ſans qu’on puiſſe marquer l’endroit précis où commence ce grand changement.

Dés que vôtre Maiſon ceſſera d’édifier & de ſe ſoutenir dans une fervente régularité, elle ne peut éviter de faire des maux infinis, & de devenir ſcandaleuſe. Pour éviter ce malheur, il faut des précautions extraordinaires, & ſe roidir en tout contre le torrent. Ne croyez donc point, mes cheres Sœurs, avoir à ſoutenir les bienſéances d’une fondation Royale ; rejettez le nom de Dames ; prenez plaiſir à vous appeller les Filles de S. Louis. Ayez un air ſimple, religieux & monaſtique, contraire à toutes les politeſſes mondaines. Rendez vos Parloirs inacceſſibles à toutes viſites ſuperfluës. Vous n’avez point de temps à perdre étant chargées d’un ſi grand nombre de preſſans devoirs. Ne craignez point d’être un peu ſauvages, mais ne ſoyez pas fieres. Il faut peu voir & peu parler ; mais quand on voit & quand on parle, il faut que ce ſoit avec humilité & modeſtie, ſe comptant pour rien, comptant beaucoup plus les autres ; pleines de déférence & de reſpect, de ſoumiſſion, d’égards, de craintes de choquer ; vous devez être petites, & compter les gens médiocres au deſſus de vous. Si vous avez de la hauteur, Dieu vous confondra, & permettra vôtre chûte ; vous ne vous conſerverez que par l’humilité. Il faut expier tout ce qu’il y a eu de grandeur humaine dans vôtre Fondation ; & ſi jamais par malheur, ce qu’à Dieu ne plaiſe, il arrivoit chez vous quelque ſcandale, il faudroit remédier promptement à l’orgueil, qui auroit été cauſe de cette profonde humiliation.

Que les premieres Profeſſes regardent comme les douze Apôtres colonnes de l’Egliſe ; c’est à elles à ſoutenir le Temple de Dieu, qui ne pourroit tomber ſans écraſer un nombre infini de perſonnes dans ſa chûte. Qu’elles conſervent précieuſement juſqu’aux moindres pratiques de régularité, qui ſont les dehors de la place, & que les Conſeilleres veillent ſans ceſſe pour ne laiſſer introduire aucun relâchement déguiſé. Je vous conjure par la modeſtie de Jesus-Christ, de ne changer jamais rien à vôtre habit, que pour le rendre encore plus modeſte.

Faites vôtre poſſible pour établir peu à peu chez vous la conduite ſpirituelle de vôtre Supérieure ; toutes les anciennes Communautez de Filles en Orient & en Occident n’en avoient point d’autres ; on ne trouvoit point que ce fût gêner les conſciences. En effet ce n’eſt point les gêner, puiſque dans le train ordinaire, des Filles raiſonnables & vertueuſes doivent ſe contenter de ces ſecours. Pour les enteſtemens & les fantaiſies, le vray moyen de les guérir, eſt de ne les point flatter : & pour les véritables beſoins extraordinaires, qui ſeront toûjours tres-rares, on a outre la Supérieure, le Supérieur, l’Evêque, les Confeſſeurs extraordinaires envoyez de ſa part, & les perſonnes qu’il pourroit encore commettre, ſi les choſes le meritoient. Il faut être auſſi ſobres ſur les lectures, que ſur les directions. Fuyez la curioſité, ne liſez que ce qui vous ſera donné par vos Supérieurs. C’eſt aux Paſteurs à diſtribuer la nourriture ſpirituelle.

Il ne faut jamais ſuppoſer les états extraordinaires, qui ſont ſouvent imaginaires, & tres-rarement véritables, quoi qu’ils puiſſent l’eſtre. Un grand ſecret pour éviter l’illuſion, c’eſt de ne point chercher dans les livres des choſes tres-vrayes en elles-mêmes, mais tres-fauſſes pour ceux qui ont la curioſité de les étudier, & qui croyent les ſentir, parce qu’ils ont appris le langage de ces états extraordinaires dans leurs vaines lectures. Quand Dieu voudra mettre une ame dans un état de perfection ou d’épreuve, il le ſçaura bien faire ſans livres & ſans étude ; alors ce qui viendra ſera moins ſuſpect, n’étant pas venu par le canal de la curioſité ou de l’imagination. Tout ce qui eſt bon en ce genre, vient plus de la grace que du travail humain. Lors même qu’on eſt dans ces états, il eſt tres-utile d’y être preſque ſans le ſçavoir, de s’ignorer ſoy-même en cela, & d’en laiſſer le diſcernement à ſes Supérieurs.

Il est tres-eſſentiel, mes tres-cheres Filles, que vous ſachiez éviter ce dangereux écueil qui ſe préſentera peut-être à vous plus d’une fois dans la ſuite. Souvenez-vous de l’avis important de Nôtre Seigneur : Gardez-vous des faux Prophetes qui viennent à vous couverts de peaux de brebis, & qui au dedans ſont des loups raviſſans ; vous les connoîtrez par leurs fruits. Gardez-vous de leur mauvaiſe doctrine, quelque ſpecieuſe & parfaite qu’elle vous paroiſſe : vous la reconnoîtrez à la nouveauté, à la ſingularité, à la deſobéïſſance, à l’enteſtement, au ſoin de ſe cacher aux Supérieurs, aux troubles, & aux autres excés qu’elle produira. Si vous prenez en tout les vrayes idées de ſimplicité & d’humilité ; ſi vous êtes petites à vos propres yeux, recueillies dans une vie d’oraiſon & d’action : ſi vous êtes pauvres de corps & d’eſprit par une vie frugale & laborieuſe pour le corps, & oppoſée pour l’eſprit à toute ſorte de préſomption, de vaine politeſſe, & curioſité : ſi vous vous regardez comme les ſervantes en Jesus-Christ des jeunes Demoiſelles : ſi vous vous précautionnez continüellement contre les relâchemens inſenſibles qui ouvrent la porte au monde, vous établirez une œuvre que Dieu benira, & qui portera des fruits juſque dans les ſiecles à venir. Mais ſi vous ne penſez ſérieuſement à affermir les foibles fondemens de vôtre Communauté, tout tombera bientôt en ruine.

Les Maiſons qui ont commencé par des perſonnes ferventes, ſimples, mortes à elles-mêmes, ont bien de la peine à ſubſiſter long-temps ; on ne voit encore que trop, que de grands Inſtituts formez par des Patriarches pleins d’un eſprit Prophetique & Apoſtolique, avec le don des miracles, ſont bientôt ébranlez par des tentations ; tout ſe relâche, tout s’affoiblit, tout ſe diſſipe : la lumiere ſe change en tenebres ; le ſel de la terre s’affadit & eſt foulé aux pieds : Que ſera-ce donc d’une Communauté qui n’eſt ſoutenuë d’aucune Congrégation, qui eſt à la porte de la Cour, dépendante des Rois, & des hommes du ſiecle qui ſeront auprés d’eux en faveur, qui aura de grands biens, pour flatter les paſſions, & pour exciter celles des gens du monde, & qui a été élevée d’abord juſqu’aux nuës, ſans avoir poſé les fondemens profonds de la pénitence, de l’humilité, & de l’entier renoncement à ſoy-même. J’avouë que je compte infinîment plus ſur le recueillement, ſur la préſence de Dieu, ſur l’oraiſon du cœur, ſur l’adoration en eſprit, & en verité, ſur l’amour de Dieu, que ſur toutes les régles les plus importantes de l’extérieur : mais ſi l’intérieur eſt vray & ſolide, il inſpirera cet attachement inviolable aux régles extérieures. On animera mieux ſe taire, que de parler ; travailler, que d’être oiſive ; rendre les Parloirs inutiles en ne voyant perſonne, que mettre ſa ſûreté dans une grille qui eſt pourtant de bienſéance & de néceſſité. On aimera mieux épargner par la charité, que de diſſiper par le faſte & par la moleſſe ; renoncer à la curioſité, pratiquer la religion, que faire une vaine étude pour ſe contenter & pour orner ſon eſprit. Enfin on aimera mieux ſuivre la volonté des Supérieurs, que de s’attacher à la ſienne propre. Voilà le ſeul moyen que la Maiſon de Saint Loüis, ſoit la Maiſon de Dieu.

Quittez, mes cheres Filles, tout autre eſprit, pour vous remplir de celuy-cy. Vous n’êtes point redevables aux autres établiſſemens de l’Egliſe, encore moins au ſiécle & à la chair, pour vivre ſelon leur eſprit. Voicy vôtre portion, Jesus-Christ vous l’a faite ſelon la meſure de vôtre vocation. Vivez donc ſelon cet Eſprit ; l’Eſprit de Dieu agit differemment dans les diverſes parties du Corps de Jesus-Christ. Il y a diverſité d’opérations, diverſité de dons, diverſité de Miniſtéres ; & c’eſt un ſeul & même Esprit qui opere toutes ces choſes en les diſtribuant à chacun ſelon qu’il luy plaiſt. Icy vous trouverez ce qu’il a plû à Dieu de vous départir. Laiſſez-vous conduire en tout par cet Eſprit ; ne vous écartez jamais de ces regles, ni de ces conſeils. Qui pourroit vous redonner ce précieux tréſor, ſi vous le perdiez ? Préférez cette divine ſageſſe aux Royaumes, & aux Couronnes, toutes les richeſſes ne ſont rien au prix d’elle. Ne faites point entrer en comparaiſon avec elle ce qu’il y a de plus riche & de plus précieux ſur la terre : tous les biens vous viendront avec elle : vous recevrez de ſes mains des richeſſes innombrables. Réjouiſſez-vous quand cette Sageſſe marchera devant vous ; elle eſt la mere de tous les biens ; faites-en part à toutes vos Sœurs ; apprenez-là ſans déguisement à toutes celles qui viendront aprés vous ; ne leur cachez rien des grands avantages qu’elle renferme, elle eſt un tréſor infini : toutes celles qui en uſeront ſeront les amies de Dieu, recommandables par leurs vertus & par leurs ſervices, car Dieu conduira luy-même celles qui agiront dans cet eſprit. Il n’aimera que celles qui en ſeront remplies ; & les autres qui en ſeroient privées, ſeront comme rien devant luy, encore qu’elles paroiſſent conſommées devant les enfans des hommes.

Envoyez, Seigneur, cet eſprit de ſageſſe du haut de vôtre trône ; communiquez-le abondamment à toutes celles que vous avez déja choiſies, & que vous choiſirez dans la ſuite pour gouverner cette Maiſon : qu’il ſoit & qu’il travaille toûjours avec elles, afin qu’elles connoiſſent en tout temps ce qui vous ſera le plus agréable, & qu’elles l’accompliſſent conſtamment avec une parfaite fidelité.

J’Ay lû ce Traité, qui explique parfaitement les intentions que j’ay euës dans la Fondation de la Maiſon de Saint Loüis : Je prie Dieu de tout mon cœur que les Dames ne s’en départent jamais.

Signé, LOUIS.

Page 1