Silence
COmme on doit écarter le plus qu’il fera poſſible les viſites du dehors, qui ne ſeront pas d’une abſoluë néceſſité, il faut auſſi une ſolitude au dedans qui ſoit proportionnée. Les commerces du dedans ſont plus faciles & plus fréquents, plus vifs, & par conſéquent plus dangereux que ceux du dehors. Le Parloir porte avec ſoy quelque ſcrupule, mais la confiance & l’épanchement du cœur : l’amuſement de la converſation avec une de ſes Sœurs paroît la conſolation du monde la plus innocente & la plus néceſſaire ; de là viennent les amitiez particulieres au préjudice de la charité générale, les enteſtemens, les cabales, les raports, les murmures, & tous les autres maux qui agitent tant de Communautez, & qui font tant ſoufrir les Supérieurs. Le ſilence ſert à perfectionner les ames ; puiſqu’il recueille, & épargne bien des tentations ; il couvre les imperfections, il évite le ſcandale, & tient toutes les paſſions comme amorties. Le ſilence eſt le plus grand remede à l’infirmité humaine dans une Communauté : on peut dire que c’eſt le ſupplément de la plus parfaite vertu. Je vous conjure, mes tres-cheres Filles, de le garder inviolablement, ſelon qu’il vous eſt marqué dans vôtre Regle. Le ſilence ſeul ne ſuffit pas, ſi l’on ne ſe tait auſſi à l’égard de ſoi-même ; il faut renoncer au bel eſprit, il eſt ridicule dans le monde profane, affreux & diabolique dans les vierges de Jesus-Christ ; par là vous deviendrez les vierges folles de l’Evangile, qui ont un peu de lumiere preſte à s’éteindre faute d’huile pour la conſerver.