‹ L’Esprit FolletChapitre 12 sur 12 · Scène IV. · L’appartement de don Manuel

Scène IV. · L’appartement de don Manuel

Entrent par l’armoire, ISABELLE et COSME ; et de l’autre côté, DON MANUEL, marchant à tâtons.

isabelle.

Entrez vite.

Elle sort.

don manuel.

Voilà que de nouveau j’entends du monde ici !

Entre DON LOUIS, portant un flambeau.

don louis, à part.

Vive Dieu ! j’ai vu un homme.

cosme, à part.

Cela va mal.

don louis, à part.

Comment a-t-on changé cette armoire ?

cosme, à part.

De la lumière ! on peut me voir ! Cachons-nous là.

Il se cache sous un buffet.

don louis.

Quoi ! c’est vous, don Manuel ?

don manuel.

Quoi ! vous ici, don Louis ?

cosme.

Avez-vous vu par où il est entré ? j’ai été mille fois sur le point de le dire.

don louis.

Indigne cavalier, hôte perfide et traître, qui enlevez ainsi l’honneur d’un homme qui vous accueille en sa maison, tirez l’épée.

don manuel.

Oui ! mais seulement pour me défendre… étonné de vous voir ici et d’entendre un tel langage… Mais quelle que soit votre valeur, vous ne me tuerez pas… puisque l’étonnement et la douleur ne m’ont pas tué.

don louis.

Il n’est plus temps de discourir. Il faut nous battre.

don manuel.

Accordez-moi, don Louis, un seul moment, pour voir si je trouverai une explication qui vous satisfasse.

don louis.

Il n’y a point de satisfaction possible. Si vous entrez par cette porte secrète dans l’appartement de cette malheureuse, que voulez-vous que j’entende après un tel outrage ?

don manuel.

Brisez, don Louis, brisez cette épée sur mon sein, si jamais j’ai su qu’il y eût là une porte communiquant à son appartement.

don louis.

Que faisiez-vous donc renfermé ici, sans lumière ?

don manuel.

Que vous répondrai-je ? J’attendais mon domestique.

don louis.

Ne vous ai-je pas vu vous cachant ? Mes yeux me tromperaient-ils ?

don manuel.

Plus que tout autre organe, la vue est sujette à erreur.

don louis.

Et si mes yeux m’ont trompé, l’ouïe m’aurait-elle aussi trompé ?

don manuel.

Également.

don louis.

En effet, tout me trompe ; vous seul dites la vérité ! Et vous seul cependant…

don manuel.

Arrêtez ; car si vous prononciez un mot de plus, avant qu’il fût achevé, je vous aurais arraché la vie. — Que l’amitié me pardonne ! puisqu’il faut que nous nous battions, don Louis, battons-nous en hommes d’honneur… Mettez ce flambeau entre nous pour qu’il nous éclaire également. Fermez cette porte par où vous êtes entré, pendant que je ferme l’autre… Et puis jetez la clef à terre, afin que le survivant puisse s’enfuir.

don louis.

Je vais mettre ce buffet devant l’armoire, afin qu’on ne puisse pas ouvrir de l’autre côté… malgré tous les efforts qu’on ferait.

Il soulève le buffet.

cosme.

Me voilà pris !

don louis.

Qui est là ?

don manuel, à part.

Quel malheur que le mien !

cosme.

Ce n’est personne.

don louis.

Dites moi, don Manuel, ne serait-ce point là le valet que vous attendiez ?

don manuel.

Ce n’est point le temps de vous expliquer sa présence. Je sais que je n’ai rien à me reprocher ; croyez de moi ce que vous voudrez. Nous avons l’épée à la main… il faut nous battre.

don louis.

Eh bien, je vous attends tous deux.

don manuel.

Vous m’offensez, don Louis, en parlant ainsi. Mais je ne sais que faire de mon valet : le mettre dehors, c’est nous exposer à ses bavardages ; et le garder ici, c’est me donner un avantage sur vous… car il se placera sans doute à mes côtés.

cosme.

Oh ! si ce n’est que ça qui vous arrête, vous pouvez être tranquille.

don louis.

Il y a près de l’alcôve un petit cabinet ; vous n’avez qu’à l’y renfermer, et la partie sera égale.

don manuel.

L’idée est fort bonne.

cosme.

Pour me faire battre on pourrait prendre beaucoup de peines… mais pour m’empêcher de me battre, la moindre précaution est inutile.

Cosme sort.

don manuel.

Nous voilà seuls.

don louis.

Alors commençons.

Ils se battent. L’épée de don Louis perd sa garde.

don manuel.

Comme il y va mollement !

don louis.

Avec quelle vigueur il me pousse !… Mais me voilà désarmé… mon épée n’a plus de garde.

don manuel.

Ce n’est point votre valeur qui est en défaut ; c’est un pur accident… Allez chercher une autre épée.

don louis.

Vous êtes courtois autant que brave. — (À part.) Ô ciel ! que dois-je faire dans une situation si délicate, puisque, au moment même où il vient de m’ôter l’honneur, il m’accorde la vie ?… Quelle conduite dois-je tenir à son égard ?

don manuel.

Eh bien ! vous n’allez pas chercher une épée ?

don louis.

J’y vais ; et puisque vous m’attendez, je reviens promptement.

don manuel.

Quand il vous plaira ; je me tiens ici à vos ordres.

don louis.

Adieu, don Manuel.

Il sort.

don manuel.

Fermons cette porte, et tirons-en la clef, afin qu’on ne puisse voir qu’il y a du monde ici… Ah ! quelle incertitude et quelle confusion ! j’avais bien raison de penser qu’il y avait une issue sur cet appartement, et que cette femme était la dame de don Louis !… Tout arrive comme je l’avais prévu… Mais il est vrai que le malheur ne trompe jamais

cosme, du cabinet.

Monseigneur, puisque vous êtes seul, au nom du ciel ! ouvrez-moi… car je crains de me trouver face à face avec ce diable d’esprit follet, dans un cabinet si étroit, qu’il n’y a pas de place pour un seul de nous.

don manuel.

Je vais l’ouvrir… ne serait-ce que pour ne pas entendre plus longtemps tes sottises.

Don Manuel ouvre à Cosme.

Entre DOÑA ANGELA, recouverte d’une mante ; DON JUAN paraît à la porte.

don juan.

Vous allez, ingrate, vous tenir ici pendant que je m’informerai du motif qui a pu vous faire sortir à cette heure… Je ne veux pas que vous entriez dans votre appartement pendant cette information. Je vais placer ici un valet qui m’avertira si don Manuel vient à rentrer.

Il sort.

angela, à part.

Hélas ! je tombe sans cesse d’un malheur dans un autre.

Entrent DON MANUEL et COSME.

cosme.

Sortons vite.

don manuel.

Que crains-tu ?

cosme.

Cette femme qui est un démon, et qui partout me poursuit.

don manuel.

Puisque nous savons à présent qui elle est, et qu’il y a un buffet devant cette porte, et que l’autre est fermée à clef, par où veux-tu qu’elle entre ?

cosme.

Par où elle voudra.

don manuel.

Tais-toi, imbécile.

cosme, apercevant Angela.

Jésus ! Jésus !

don manuel.

Qu’est-ce donc ?

cosme.

Il suffit d’en parler… la voilà !

don manuel.

Femme, qui viens ici pour achever ma perte… fantôme, ombre, illusion ! comment as-tu pénétré jusqu’ici ?

angela.

Don Manuel.

don manuel.

Parle ! parle !

angela.

Écoutez-moi. — Don Louis a appelé avec impatience, est entré avec colère, et puis j’ai entendu le cliquetis de vos épées. Connaissant bien qu’il me serait impossible d’empêcher deux cavaliers de se battre, je me suis enfuie. J’étais arrivée à la porte d’une maison qui devait être mon refuge, lorsque, pour mon malheur, j’ai rencontré là don Juan… don Juan, mon frère… Je ne pouvais plus garder ce secret ; il m’est échappé. — Don Juan m’a aperçue, et croyant que c’était sa dame, il s’est avancé vers moi. À la clarté de la lune, il m’a reconnue. Il a d’abord voulu me parler ; mais en vain. À la fin, puisant des forces dans la colère qui l’animait, il m’a demandé pourquoi je me trouvais là à pareille heure !… J’ai voulu répondre, mais dans mon effroi je n’ai pu trouver aucune explication… Alors lui : « Viens sœur indigne, par qui a été souillé notre antique honneur ! viens… Je veux t’enfermer en un lieu où tu resteras jusqu’à ce que je connaisse au juste ta conduite. » Il m’a menée ici, où le ciel, sans doute, a eu pitié de moi, puisque je vous y rencontre. — Vous l’avouerai-je, don Manuel ? c’est parce que je vous aimais que j’ai joué ce rôle d’un esprit errant dans cette maison ; c’est parce que je vous aimais que je vous ai écrit et que j’ai cherché à vous voir, à vous parler ; c’est parce que je vous aimais que j’ai redouté de vous perdre, et que, par crainte de vous perdre, je me suis compromise. Et maintenant si ces aveux, si mes larmes vous touchent, j’implore une seconde fois le secours de votre bras ; je vous conjure une seconde fois de me protéger et de me défendre.

don manuel, à part.

En vérité, mes malheurs sont comme l’hydre qui sans cesse renaissait d’elle-même. Je croyais qu’elle était la dame de don Louis, et, mieux encore, elle est sa sœur. Il pouvait souffrir de ce que je l’avais blessé dans sa passion ; que sera-ce dans son honneur ? Et si je défends sa sœur de mon épée, n’est-ce pas proclamer hautement que je suis coupable, que j’ai trahi l’hospitalité ? Et si je raconte ce qui s’est passé, n’est-ce pas accuser celle qui se confie à moi, et ne serait-ce pas indigne d’un homme d’honneur ? — Que faire donc en une situation si cruelle ?… combattre et mourir ! (Haut.) Ne craignez rien, madame ; je suis un homme noble, et vous êtes avec moi.

cosme.

On frappe, seigneur.

don manuel.

C’est sans doute don Louis qui revient avec une épée. Ouvre donc.

angela.

Hélas ! c’est mon frère !

don manuel.

N’ayez point peur ; je vous défendrai jusqu’à la mort.

Entre DON LOUIS.

don louis.

Me voici… mais que vois-je ? (À doña Angela.) Ah ! perfide !

don manuel.

Modérez-vous, seigneur don Louis. — Depuis le moment où vous êtes sorti, je vous ai attendu dans cette salle, et cette dame est entrée ici. Elle est, dit-elle, votre sœur ; moi, je vous donne ma parole de cavalier que je ne la connais pas, et que si je lui ai parlé avant ce jour, ç’a été sans savoir qui elle était. — Maintenant il faut, au risque de ma vie, que je la mette en sûreté ; et notre querelle doit attendre. Après je reviendrai, et nous achèverons. Laissez-moi donc sortir pour une obligation d’honneur, comme je vous ai laissé sortir pour une épée.

don louis.

Oui, je suis allé chercher une épée, mais c’était pour la mettre à vos pieds, noble et généreux don Manuel. — Quant à cette dame, qui est en effet ma sœur, personne que son mari ne l’emmènera à mes yeux hors de la maison. À cette condition, voyez ce que vous devez faire.

don manuel.

Que dites-vous ?

don louis.

Prononcez.

don manuel.

Je suis trop heureux d’offrir ma main à votre sœur.

Entrent d’un côté, BÉATRIX et ISABELLE ; et de l’autre, DON JUAN.

don juan.

S’il ne manque plus que le parrain, me voilà, moi qui ai laissé ici ma sœur et qui ai tout entendu.

béatrix.

J’ai plaisir à me trouver témoin de cet événement.

don juan.

Comment, Béatrix, vous dans la maison !

béatrix.

Je n’en suis pas sortie.

don juan.

Nous nous félicitons que vous y soyez restée.

cosme.

Enfin, grâce à Dieu, nous avons découvert l’esprit follet ! (À don Manuel. Eh bien ! étais-je ivre ?

don manuel.

Si tu ne l’es pas en ce moment, tu épouses Isabelle.

cosme.

Je ne le suis pas aujourd’hui, et il n’est pas possible que je le sois.

isabelle.

Et pourquoi ?

cosme.

Je ne le dirai pas, afin de ne pas perdre le temps à des niaiseries. J’aime mieux l’employer à demander pardon de nos fautes. (Au public.) Et l’auteur vous le demande humblement à vos pieds.

FIN DE L’ESPRIT FOLLET.

Yaverla representado
Amarilis, tan de veras,
Que bolatin del Carnal
(Si otros son de la Quaresma)
Sacó mas de alguna vez
Las manos en la cabeza.

Pues sin ser los dos torneos
Oy à los dos nos sustenta.

Es dama ? ó es torvellino ?

Reporta. — El reportorio se reporte.

Au dix-septième siècle, en Espagne, la capitale (la corte) était remplie de solliciteurs (pretendientes) qui venaient là chercher quelque emploi.

........Sabes
Lo del huevo de Juanelo, etc., etc.

Pon otro hermano à la margen, etc., etc.

Il y a ici, je crois, une allusion assez fine à la manière dont s’imprimaient les comédies espagnoles ; au lieu de placer les noms des acteurs, comme chez nous, entre les lignes, on les mettait à la marge, afin de gagner de l’espace.

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