‹ L’Esprit FolletChapitre 11 sur 12 · Scène III.

Scène III.

L’appartement de doña Angela.

Entrent DOÑA ANGELA, DOÑA BÉATRIX et les autres Dames.

angela.

Puisque, — en l’absence de mon frère, — Isabelle est allée chercher don Manuel, que tout s’apprête pour quand il arrivera ici. Mettez sur la table la collation, et attendons-le.

béatrix.

Je n’ai jamais rien vu de plus amusant.

angela.

Vient-il ?

une suivante.

Oui, j’entends le bruit de ses pas.

Entrent ISABELLE et COSME.

cosme.

Ah ! malheureux, où vais-je ?… quelle triste aventure ! Mais non, puisque je vois ici réunies tant de beautés… Suis-je Cosme ou bien Amadis, ou Bélianis ?

isabelle.

Le voici, madame. Mais que vois-je ?

cosme.

C’est une illusion, et plaise à Dieu que ça ne finisse pas mal.

angela.

Qu’est ceci, Isabelle ?

isabelle.

Madame, je suis allée tout à l’heure où j’avais laissé don Manuel, et, sans le vouloir, j’ai emmené son valet.

béatrix.

La belle excuse !

isabelle.

Je n’avais pas de lumière.

angela.

Hélas ! tout est découvert.

béatrix.

Il vaut mieux le tromper. (Haut.) Cosme ?

cosme.

Plaît-il ?

béatrix.

Approchez.

cosme.

Me voici.

béatrix.

Approchez encore. N’ayez pas peur.

cosme.

Moi ! un homme de ma sorte avoir peur !

angela.

Eh bien, alors approchez.

cosme, à part.

Il n’y a plus à hésiter. (Haut.) C’était de ma part, mesdames, respect et courtoisie, et non pas crainte. Lucifer lui-même ne me ferait pas peur sous des habits de femme. Ce ne serait pas la première fois qu’il aurait revêtu ce costume : car c’est le démon lui-même qui, pour nous damner, a inventé les cotillons. Un beau jour, sous la forme d’une belle fille élégamment parée, il se montra à un berger. Celui-ci, dès qu’il la vit, fut enflammé d’amour. Il s’en donna à la diable. — Puis le démon, se montrant sous son horrible forme, lui dit ainsi d’une voix sévère : « Ne vois-tu pas, malheureux, quelle est de la tête aux pieds la beauté que tu as possédée ? Désespère donc, puisque tu as commis un tel péché. » Mais le berger, sans s’inquiéter de rien, lui répondit : « Si tu prétends, ombre trompeuse et vaine, effrayer un mortel, reviens par ici demain matin sous ta forme première, et tu me reverras non moins empressé et galant que tout à l’heure. Apprends par là que sous des habits de femme le démon même peut être aimé. »

angela.

Revenez à vous. Prenez de ces confitures et buvez ; les émotions excitent la soif.

cosme.

Je n’ai pas soif.

béatrix.

Il faut vous lester ; car vous avez à faire deux cents lieues.

cosme.

Ciel ! qu’entends-je ?

On frappe.

angela.

On a frappé ?

béatrix.

Oui.

isabelle.

Quel tourment !

angela.

Quel ennui !

don louis, du dehors.

Isabelle !

béatrix.

Le ciel me soit en aide !

don louis.

Ouvrez donc.

angela.

C’est don Louis. Mes deux frères se sont donné le mot.

isabelle.

Quelle situation !

béatrix.

Je vais me cacher.

Elle sort.

cosme.

Voici sans doute le véritable esprit follet.

isabelle.

Venez, suivez moi.

cosme.

J’obéis.

Ils sortent.

Entre DON LOUIS.

angela.

Que venez-vous donc chercher ici ?

don louis.

Il faut que mes chagrins viennent troubler vos plaisirs. — J’ai vu à l’entrée de cet appartement une chaise à porteurs, et comme mon frère est venu, j’ai pensé que Béatrix était de retour.

angela.

Et que prétendez-vous ?

don louis.

Logé au-dessous, j’ai cru entendre du bruit sur ma tête, et, pour m’assurer de ce qui se passe ici, je venais voir. (Il soulève une tapisserie, et voit Béatrix.) Quoi ! vous ici en effet, Béatrix ?

béatrix.

J’ai été obligée de revenir, mon père étant toujours en colère contre moi.

don louis.

Vous paraissez toutes deux troublées. (Montrant la table.) Quels sont ces préparatifs ?

angela.

Mon Dieu ! de quoi voulez-vous que s’occupent des femmes quand elles sont ensemble ?

Isabelle et Cosme font du bruit dans l’armoire.

don louis.

Et quel est ce bruit ?

angela.

Je me meurs !

don louis.

Vive Dieu ! j’ai entendu du bruit. Qui ce peut-il être ? (Il prend la lumière et écarte l’armoire pour entrer.) Malheureux que je suis ! je viens ici pour surveiller les intérêts de mon amour, et j’y trouve compromis mon honneur ! Prenons ce flambeau… quoique avec la lumière tout se retrouve, excepté l’honneur !

Il sort.

angela.

Ah ! Béatrix, s’il le rencontre nous sommes perdues.

béatrix.

Vous n’avez rien à craindre s’il le trouve dans son appartement.

angela.

Et si Isabelle, dans son trouble, n’a pas bien fermé, et qu’il soit entré de l’autre côté ?

béatrix.

Il faudra vous sauver.

angela.

J’irai me placer sous la protection de votre père.

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