‹ L’Esprit FolletChapitre 2 sur 12 · Scène II.

Scène II.

Un appartement chez don Juan.

Entrent DOÑA ANGELA et ISABELLE.

angela.

Donne moi mes coiffes de deuil, Isabelle, donne-moi ces tristes vêtements… puisque mon destin cruel l’a ainsi voulu.

isabelle.

Prenez vite. Car si votre frère a conçu quelque soupçon, il n’aurait plus aucun doute en vous revoyant avec le même costume sous lequel il vous a rencontrée au palais.

angela.

Que le ciel me soit en aide !… Suis-je donc destinée à mourir entre deux murailles où le soleil même pénètre à peine ? Jamais femme ne jouit de moins de liberté. Veuve de mon mari, j’ai en quelque sorte pour époux mes deux frères ; et ce serait un crime à leurs yeux que d’aller, voilée, contempler de loin le théâtre d’une fête si belle… Destin cruel ! Étoile rigoureuse !

isabelle.

Il faut, madame, excuser vos frères. Veuve si jeune encore, et de plus, charmante et pleine d’attraits, ils doivent vous surveiller avec attention, car c’est dans votre état qu’une pauvre femme est le plus exposée aux aventures d’amour… surtout aujourd’hui qu’on voit à la cour tant de petites veuves de hasard qui, dans la rue, vous paraissent si sages, si réservées, si dévotes, et qui chez elles ne font que rire et folâtrer, — après avoir mis de côté leur mine béate et leur coiffe. — Mais réservons ces discours pour un autre moment. Comment n’avons-nous pas encore parlé de ce cavalier étranger à qui vous avez confié votre honneur et que vous avez choisi pour galant ?

angela.

On dirait que tu as lu dans mon âme… Il m’inspire, je ne te le cache pas, beaucoup d’inquiétude. Ce sont des folies sans doute : mais en entendant le cliquetis des épées, il m’est venu à la pensée que c’était lui peut-être qui se battait pour moi. Combien j’ai été sotte de l’exposer ainsi !… Mais, dans le trouble où j’étais, une pauvre femme ne songe pas à ce qui peut arriver.

isabelle.

J’ignore si c’est que le cavalier a arrêté votre frère, mais enfin nous n’avons plus été suivies.

angela.

Silence, écoute !

Entre DON LOUIS.

don louis.

Angela ?

angela.

Mon frère et seigneur, vous paraissez troublé, inquiet… Que vous est-il arrivé ? Qu’avez-vous ?

don louis.

Aucun homme d’honneur, à ma place, ne serait content.

angela, à part.

Hélas ! je n’en puis plus douter, don Louis m’aura reconnue.

don louis.

Et je voudrais que l’on eût pour vous plus d’égards.

angela.

Vous a-t-on donné quelque ennui ?

don louis.

Oui, et en vous voyant, mon chagrin augmente encore.

isabelle, à part.

Voilà qui va mal.

angela.

Mais, mon frère, moi, en quoi puis-je être cause… ?

don louis.

Vous même, ma sœur.

angela.

Hélas !

don louis.

Et quand je vois don Juan vous traiter si légèrement…

angela, à part.

Je n’y comprends plus rien.

don louis.

Lui, dans la situation où vous êtes, vous donner encore des ennuis… Mais en vérité, je vous ai en quelque sorte vengée par avance de notre hôte. Sans le connaître, je lui ai fait une blessure dont il se souviendra.

angela.

Et comment ?

don louis.

Je suis entré à pied sur la place du palais, et j’ai poussé jusqu’à la barrière… la garde empêchait d’approcher les carrosses et les hommes à cheval. Je me suis dirigé vers un cercle d’amis à moi, que j’ai tous trouvés enchantés de la conversation qu’ils avaient avec une femme voilée. Ils vantaient tous son esprit et sa grâce. Mais dès que j’arrivai elle ne prononça plus un seul mot ; et ce fut au point que quelqu’un lui demanda si ma présence l’avait rendue muette. Cela piqua ma curiosité. Je voulus voir si je connaissais la dame ; mais il me fut impossible d’y parvenir : elle se couvrait de son voile avec des soins, des précautions infinies. Aussitôt, je résolus de la suivre. Elle, en marchant, ne cessait de se retourner pour voir si je la suivais ; ce qui excitait encore ma curiosité. Or, chemin faisant, arrive à moi un malotru, le valet de notre hôte, me demandant de lui lire la suscription d’une lettre. Je lui répondis que je n’en avais pas le loisir… J’étais d’ailleurs persuadé que c’était un prétexte pour m’arrêter, car la dame lui avait parlé en passant… Quoi qu’il en soit, il s’obstine, et m’oblige à le rudoyer. Sur ce, paraît notre hôte, qui prend la défense de son valet, et nous avons tiré l’épée. Cela aurait pu finir plus mal encore.

angela.

Maudite femme ! à quel danger elle vous a exposé ! Je suis sûre qu’elle ne vous connaissait point, et qu’elle voulait seulement être suivie. Aussi, mon frère, je suis en droit de vous répéter mes conseils : Prenez bien garde aux connaissances de cette espèce. Les hommes n’ont jamais lieu de s’en louer.

don louis.

Et vous, ma sœur, où avez-vous passé la soirée ?

angela.

Je suis restée à la maison, sans autre distraction que mes larmes.

don louis.

Notre frère vous a-t-il vue ?

angela.

Depuis ce matin il n’est pas entré ici.

don louis.

Combien je suis désolé qu’il vous néglige ainsi !

angela.

Il ne faut pas y faire attention. Cela n’en vaut pas la peine, et nous-mêmes nous devons quelque indulgence à notre frère aîné.

don louis.

C’était pour vous que je m’en affligeais. Mais puisque cela ne vous chagrine pas, je lui pardonne aisément. Et afin que vous voyiez bien que je n’ai rien contre don Manuel, je vais de ce pas le trouver, et même je veux lui faire une galanterie.

Il sort.

isabelle.

Eh bien, madame, que dites-vous de tout ce qui arrive ? La bizarre aventure ! votre défenseur est dans la maison, votre hôte est blessé !

angela.

Je l’ai soupçonné, Isabelle, en apprenant l’affaire. Mais je n’ose pas encore m’en flatter. Il serait par trop étrange qu’un cavalier à peine débarqué à Madrid eût trouvé, en arrivant, une dame qui l’eût pris pour défenseur, qu’il se fût battu pour elle avec un autre cavalier, et que le frère de celui-ci l’eût reçu dans sa maison !… Je n’y croirai pas que je ne l’aie vu.

isabelle.

Pour peu que vous en ayez envie, je sais bien le moyen de le voir.

angela.

Tu es folle… mon appartement est si éloigné du sien !

isabelle.

Il y a, — que cela ne vous effraye pas, — il y a un certain endroit à moi connu par où les deux appartements communiquent.

angela.

Je voudrais voir cela… ne serait-ce que par curiosité. En es-tu bien sûre ?

isabelle.

N’avez-vous donc pas entendu dire que votre frère a fait placer une armoire devant la porte pour la masquer ?

angela.

Je te comprends. Il serait facile, penses-tu, de pratiquer dans le bois un petit trou à travers lequel nous pourrions voir l’hôte.

isabelle.

J’imagine quelque chose qui vaut mieux encore.

angela.

Parle donc.

isabelle.

Pour masquer la porte qu’il y avait là et qui conduisait au jardin, et afin cependant qu’on pût l’ouvrir au besoin, votre frère a fait placer devant, comme je vous disais, une armoire portative. Quoique remplie d’objets de verre, on peut la mouvoir à volonté. J’en sais personnellement quelque chose : car lorsque je la dressai, et que j’y appliquai les degrés qui sont au bas, la machine se dérangea peu à peu, et à la fin, moi, l’armoire et les degrés, nous tombâmes ensemble à terre. Vous voyez par là que cette armoire ne tient pas fort bien, et il suffirait, madame, qu’on la mît un peu de côté pour pouvoir passer.

angela.

Voilà un bon avis. Mais dis-moi, Isabelle, si pour passer dans cet appartement nous n’avons qu’à enlever l’armoire, est-ce qu’on ne pourra pas en faire autant de l’autre côté ?

isabelle.

Sans doute. Mais pour que le stratagème soit complet, il n’y a qu’à la clouer avec deux clous qui ne tiennent pas. Ce sera indiquer que pour ouvrir il ne faut que connaître le secret.

angela.

Fort bien. — Dès que le domestique viendra pour allumer, dis-lui qu’il vienne t’avertir dans le cas où notre hôte sortirait. J’aime à croire que sa blessure ne l’obligera pas à garder la chambre.

isabelle.

Eh quoi ! vous iriez ?

angela.

J’ai je ne sais quel désir insensé de m’assurer si c’est à lui que je dois l’honneur et la vie. Si je suis cause de sa blessure, il est bien juste que je m’y intéresse… alors surtout que je puis me montrer reconnaissante sans me compromettre. Allons, je veux voir cette fameuse armoire, et si je pourrai passer d’un appartement à l’autre sans éveiller aucun soupçon.

isabelle.

Ce sera charmant. Mais s’il venait à parler ?

angela.

Il ne parlera pas. Un homme aussi généreux, aussi vaillant, aussi spirituel, — car sa conduite a montré qu’il possède toutes ces qualités, — ne me causera point de chagrin par ses indiscrétions. Une langue indiscrète ne saurait se rencontrer chez un cavalier si parfait.

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