‹ L’Esprit FolletChapitre 5 sur 12 · Scène II.

Scène II.

Un autre appartement.

Entre ISABELLE par l’armoire, avec une corbeille recouverte.

isabelle.

Ils sont sortis, à ce que m’a dit le domestique. Le moment est favorable pour mettre cette corbeille remplie de linge fin à l’endroit convenu… Mais qu’est-ce donc que j’éprouve ?… comme il est nuit, dans l’obscurité, j’ai peur. Que Dieu me soit en aide ! Je suis le premier revenant qui se soit recommandé à Dieu… Je ne puis plus trouver le buffet… je ne me reconnais plus dans cette salle… je ne sais plus où je suis… et j’ai beau chercher, il m’est impossible de mettre la main sur la table. — Que faire, ô ciel ? si je ne parvenais pas à sortir et qu’on me vît ici, ce serait une belle affaire. — Jamais frayeur ne fut égale à la mienne… Mais quoi ! on ouvre, et la personne qui ouvre a de la lumière. Voici la fin de l’aventure. Je ne puis ni me cacher ni sortir.

Entre COSME, avec un flambeau.

cosme, se croyant seul.

Seigneur esprit follet, si par hasard les esprits follets bien nés sont sensibles à la politesse, je vous supplie humblement de m’oublier dans vos fantaisies, et ce pour quatre raisons. (Il s’avance dans la chambre, et Isabelle marche derrière lui en évitant de se laisser voir.) La première… je m’entends. La seconde… vous la savez. La troisième… parce que vous m’avez très-bien compris. Et la quatrième… à cause de la chanson :

Seigneur esprit follet,
Ayez pitié de moi.
Car je suis jeune et seul,
Et ne me suis jamais vu en tel péril.

isabelle, à part.

Maintenant, grâce à la lumière, j’ai repris connaissance des localités. Il ne m’a point vue… Si j’éteignais sa lampe : pendant qu’il ira la rallumer, je pourrais rentrer chez nous. Il entendra, mais ne me verra point… et de deux maux il faut choisir le moindre.

cosme, à part.

La peur fait entendre toute sorte de bruits.

isabelle, à part.

Voici comme je m’y prendrai.

Elle éteint la lumière en frappant Cosme.

cosme.

Ah ! malheureux ! On m’a tué ! Un confesseur !

isabelle.

Maintenant, échappons-nous.

Au moment où Isabelle va sortir, entre DON MANUEL.

don manuel.

Qu’est ceci, Cosme ? Tu n’as pas encore de lumière ?

cosme.

Hélas ! mon seigneur, l’esprit follet nous a tués tous deux… La lumière, en soufflant dessus… et moi, en me frappant à grands coups.

don manuel.

C’est ta peur qui t’abuse.

cosme.

Ce n’est que trop certain.

isabelle, à part.

Si je pouvais trouver la porte.

Isabelle se rencontre avec don Manuel, et celui-ci se saisit de la corbeille.

don manuel.

Qui va là ?

isabelle, à part.

C’est encore pis ! J’ai rencontré le maître.

don manuel.

Apporte de la lumière, Cosme. Je tiens l’inconnu.

cosme.

Eh bien ! ne le lâchez pas.

don manuel.

Sois tranquille. Va vite.

cosme.

Tenez-le bien.

Il sort.

isabelle, à part.

Puisqu’il tient la corbeille, laissons-la-lui entre les mains. J’ai trouvé l’armoire. Bonsoir !

Elle sort, en laissant la corbeille dans les mains de don Manuel.

don manuel.

Qui que vous soyez, demeurez tranquille jusqu’à ce qu’on ait apportez de la lumière… Autrement, vive Dieu ! je saurai vous retenir… Mais quoi ! je ne saisis que du vent, et je ne touche que du linge… Que serait-ce ! Dieu me soit en aide ! Je me sens plein de trouble.

Entre COSME, portant un flambeau.

cosme.

Voyons maintenant l’esprit follet… Mais où est il ? Qu’est-il devenu ? Ne le tenez-vous pas, seigneur ? Il vous a donc échappé ? Qu’est-ce à dire ?

don manuel.

Je ne sais que répondre. Il s’est enfui en me laissant cela entre les mains.

cosme.

Eh bien ! qu’en dites-vous ?… Vous-même, tout à l’heure, vous vous flattiez de le tenir, et il s’est envolé comme le vent.

don manuel.

Je dis que cette personne qui entre ici et en sort d’une façon si ingénieuse était ce soir renfermée dans cette pièce ; qu’afin de pouvoir sortir elle a éteint ta lumière, et qu’à moi, pour le même motif, elle m’a laissé cette corbeille en s’échappant.

cosme.

En s’échappant ? Et par où ?

don manuel.

Par cette porte.

cosme.

Vous me feriez perdre le sens. — Vive Dieu ! vous dis-je, je l’ai vu… Je l’ai vu aux dernières lueurs qu’à jetées ce flambeau en s’éteignant.

don manuel.

Et quel forme avait-il ?

cosme.

C’était un moine grandelet… avec un énormissime capuchon. — Cela me donne à penser que c’est un revenant capucin.

don manuel.

Que de choses fait la peur ! — Éclaire par ici, et voyons ce qu’a apporté ce petit moine. Tiens cette corbeille, toi.

cosme.

Moi, une corbeille venue de l’enfer ?

don manuel.

Tiens donc, te dis-je.

cosme.

C’est que, mon seigneur, le suif m’a un peu sali les mains, et je risquerais de tacher le taffetas qui recouvre la corbeille. — Il vaut mieux que nous la mettions par terre.

don manuel.

Du linge blanc et une lettre. — Voyons si le moine a de l’esprit. (Lisant.) « Depuis le peu de temps que vous êtes dans cette maison, l’on n’a pas pu faire plus de travail. À mesure que l’on avancera, on vous portera ce qui sera fait. Quant à l’idée où vous êtes que je serais la dame de don Louis, il me suffit de vous dire que non-seulement je ne la suis pas, mais que je ne puis pas l’être. Vous vous en convaincrez par vos yeux, et j’espère que ce sera bientôt. Dieu vous garde ! » (Parlant.) Il paraît que l’esprit follet a été baptisé, puisqu’il se souvient de Dieu.

cosme.

Vous le voyez, il y a des esprits follets religieux.

don manuel.

Il se fait tard. Prépare les valises, et mets dans une bourse ces papiers, qui sont pour moi du plus grand intérêt. — Pendant ce temps je vais répondre à mon lutin.

Il donne des papiers à Cosme ; celui-ci les met sur une chaise ; don Manuel écrit.

cosme.

Je vais les mettre là pour ne pas les oublier, et les avoir sous la main… — Je ne demande qu’un moment de répit pour vous adresser une question : Maintenant, mon seigneur, croyez-vous aux esprits follets ?

don manuel.

La sotte question !

cosme.

Pas si sotte. — Mais quoi ! vous voyez vous-même des effets si étonnants, comme ce présent qui vous arrive dans les airs et vous doutez !… Soit ! puisque cela vous convient ainsi. Mais moi qui ne suis pas aussi bien partagé, je dois croire.

don manuel.

Pourquoi cela ?

cosme.

Voici comme je le prouve. — Si l’on nous met nos effets sens dessus dessous, vous vous en moquez, et c’est moi qui ai le soin de les ranger, ce qui n’est pas une petite affaire. Si à vous on vous apporte des lettres et l’on vous écrit de doux propos, moi, on me prend mon argent, et l’on me laisse, à la place des charbons. — Si l’on vous apporte, à vous, des douceurs, que vous mangez en silence, moi je ne les goûte ni ne les vois. — Si l’on vous donne des chemises, des mouchoirs et des vallonnes, à moi, on ne me donne que le plaisir d’admirer ces jolis présents. — Si quand nous entrons ici tous deux presque en même temps, on vous donne à vous une corbeille si bien garnie et si galante, à moi, on ne me donne sur la tête qu’un coup de poing capable de me faire jaillir la cervelle. — Pour vous, mon seigneur, le profit et l’agrément ; pour moi, l’ennui et la peine. Pour vous, le lutin a la main la plus douce, et pour moi, une main de fer. Laissez-moi donc y croire ; car enfin c’est trop fort, que l’on nie à un homme ce qu’il a vu et senti.

don manuel.

Fais les valises, et partons. Je t’attends par là, chez don Juan.

cosme.

Il n’y a pas tant de préparatifs à faire pour vous présenter là-bas en habit noir. Il suffit que vous preniez un manteau.

don manuel.

Tu fermeras et emporteras la clef. Si pendant mon absence on voulait entrer, don Juan en a une autre. — (À part.) Ce n’est qu’à regret que je pars sans savoir le secret que l’on m’avait promis. Mais l’honneur et l’augmentation de ma maison exigent cette absence, et le reste n’est qu’un vain plaisir. Je n’ai donc pas à balancer : là où se trouve l’honneur, le reste ne compte pas.

Ils sortent.

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