‹ L’Esprit FolletChapitre 6 sur 12 · Scène III.

Scène III.

Un autre appartement.

Entrent DOÑA ANGELA, DOÑA BÉATRIX et ISABELLE.

angela.

Voilà ce qui t’est arrivé ?

isabelle.

Un moment j’ai cru tout perdu… et en effet, si l’on m’eût vue là, notre tromperie était nécessairement découverte. Mais je me suis échappée comme je vous ai dit.

angela.

La chose est assez plaisante.

béatrix.

Et ce qui doit servir encore à l’abuser, c’est de se voir en possession de la corbeille, sans avoir aperçu la personne qui l’a apportée.

angela.

Si après cela j’obtiens le rendez-vous dont je vous ai parlé, je n’en doute pas, il en deviendra fou.

béatrix.

L’esprit le plus sage et le plus pénétrant s’y trouverait dérouté. — Pauvre homme ! l’envoyer chercher sans lui dire où on le mène… et puis se trouver en présence d’une dame belle, spirituelle et riche, sans la connaître et sans savoir sa demeure… car vous avez dit qu’il s’en retournerait ensuite les yeux couverts d’un bandeau… Voila de quoi redoubler toutes ses incertitudes ?

angela.

Tout est déjà prêt, et si vous n’eussiez été ici, nous aurions commencé cette nuit même.

béatrix.

Avez-vous donc craint mon indiscrétion ?

angela.

Non, ma chère, ce n’est pas pour cela. Mais comme mes frères vous adorent et qu’ils vous voient dans la maison, ils n’en sortent plus, tournés sans cesse vers vous, comme vers leur étoile favorite, et ce serait peu raisonnable de tenter l’aventure sans qu’ils soient absents.

Entre DON LOUIS. Il s’arrête derrière la tapisserie, qu’il soulève légèrement, de manière à n’être pas aperçu.

don louis.

Ôciel ! que ne puis-je dissimuler mon amour, mettre des limites à mes sentiments, et un frein à ma folle passion ! Mais non, je n’y réussirai pas, car je ne puis rien sur moi. Je veux cependant essayer en ce moment de vaincre mes désirs.

béatrix.

Cela pourrait s’arranger aisément de façon à ce que je pusse rester sans vous compromettre. Je regretterais trop de m’éloigner sans être témoin de cette scène curieuse.

angela.

Mais encore quel est votre avis ?

don louis, à part.

De quoi donc traitent-elles toutes deux avec tant de mystère ?

béatrix.

Nous dirons que mon père m’a envoyé chercher. Tout le monde me verra sortir… et je rentrerai dans la maison sans que personne en sache rien.

don louis, à part.

Qu’est-ce donc, grand Dieu, qui les occupe ?

béatrix.

Cachée ici secrètement, je pourrai tout voir sans péril.

don louis, à part.

Ôciel ! qu’ai-je entendu ?

béatrix.

Ce sera pour moi un grand plaisir.

angela.

Et ensuite que dirons-nous quand on nous retrouvera ici ?

béatrix.

N’ayez pas d’inquiétude. Est-ce que nous n’avons pas assez d’esprit à nous deux pour imaginer quelque prétexte ?

don louis, à part.

Vous en avez plus qu’il n’en faut. Qu’ai-je appris ? Toujours de nouvelles peines !

béatrix.

Il me tarde de contempler les effets de cette bizarre liaison… Toute la maison une fois livrée au repos, il pourra sans danger passer de son appartement dans le vôtre.

don louis, à part.

Hélas ! comment ai-je encore la force de vivre ?… Je devine maintenant son projet. Sans doute, mieux que moi, mon heureux frère la mérite : elle veut donc lui offrir l’occasion qu’il désire, et elle dispose tout pour qu’il puisse, sans bruit, passer de son appartement dans celui qu’elle habite. Moi, témoin importun, on me trompera pour m’éloigner… Mais, ô ciel ! je ne souffrirai pas qu’on se joue ainsi de mon amour… Et quand elle sera cachée, je visiterai inflexiblement toute la maison, jusqu’à ce que je l’y aie trouvée… Empêcher le bonheur d’autrui est la dernière consolation qui reste aux jaloux. — Dieu puissant, protége-moi, car je suis embrassé d’amour, et je succombe à la jalousie.

Il sort.

angela.

Voilà qui est convenu. Demain, sans retard, nous dirons que vous êtes partie.

Entre DON JUAN.

don juan.

Ma sœur ? et vous, belle Béatrix ?

béatrix.

Nous nous étions aperçues de votre absence.

don juan.

Si j’ai pu obtenir un tel bonheur, madame, que votre brillant soleil ait remarqué mon absence, — bonheur que je ne méritais pas et que je dois à votre seule bonté, — je serai tout à la fois mécontent et envieux de moi-même.

béatrix.

Je ne veux pas vous contredire, don Juan ; mais je suis bien sûre que vous avez eu quelque autre part des distractions assez puissantes. Et si nous en avions le loisir, je vous prouverais, ce me semble, qu’un homme ne peut pas être de lui-même tout ensemble et mécontent et envieux.

don juan.

Je crains, Béatrix, de vous faire injure en vous rendant compte de ma conduite. Sans cela il me suffirait de vous dire que j’étais tout à l’heure avec don Manuel occupé de son départ… Il va nous quitter.

angela.

Ah ! mon Dieu !

don juan.

D’où vient ce trouble, ma sœur ?

angela.

Parfois une nouvelle agréable nous donne autant d’émotion qu’une mauvaise.

don juan.

Je regrette alors de n’avoir pas une nouvelle complétement agréable à vous donner ; car don Manuel reviendra demain.

angela, à part.

L’espoir renaît dans mon âme. (Haut.) Je m’étonnais tout à l’heure que nous eussions été dérangées pour si peu de temps.

don juan.

Il suffit qu’une chose me fasse plaisir pour que vous et don Louis en soyez affligés.

angela.

Je pourrais vous répondre ; mais j’aime mieux vous prouver mon affection, en favorisant votre amour. (Bas, à Isabelle.) Viens, Isabelle… Cette nuit même je prétends avoir ce portrait, puisque je pourrai entrer chez lui plus librement. Prépare-moi un flambeau, et que je puisse aller chez lui sans qu’on me voie… car un homme qui m’écrit ne doit pas garder en sa possession le portrait d’une autre femme.

Doña Angela et Isabelle sortent.

béatrix.

En vérité, don Juan, votre amour pour moi est-il bien tel que vous me le dites ?

don juan.

Je vous le prouverai en quelques mots, si vous le désirez.

béatrix.

Parlez donc.

don juan.

Oui, belle Béatrix, mon amour est si vrai, ma foi si constante, mon affection si rare, que si je voulais ne vous aimer plus, je vous aimerais encore contre ma volonté. — J’ai pour vous tant de dévouement et d’admiration, que si vous oublier m’était possible, je vous oublierais aussitôt, afin qu’ensuite, vous aimant par choix, mon amour fût tout volontaire et non pas forcé. — Celui qui aime une femme parce qu’il ne peut la bannir de sa pensée, celui là ne lui impose aucune reconnaissance, puisqu’il n’agit pas d’après son libre arbitre. — Moi, je ne puis vous bannir de ma pensée, et je souffre de voir que mon étoile l’emporte ainsi sur mon amour.

béatrix.

Si le choix dépend du libre arbitre, et si la contrainte dépend de l’impulsion de notre étoile, la volonté la plus ferme sera celle qui n’est pas soumise à leurs caprices. — Et c’est pourquoi je n’ai point confiance en votre amour ; parce que ma foi, qui n’admet pas les choses impossibles, renierait mon libre arbitre, si mon libre arbitre voulait aller sans elle. — Car dans ce rapide instant qui s’écoulerait dans l’oubli avant de revenir à l’amour, je regretterais d’être privée de ma tendresse. — Et je me réjouis de ce qu’il ne m’est pas donné de vous bannir de ma pensée, puisque je ne vous aimerais pas pendant que je chercherais à vous oublier.

Ils sortent.

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