‹ L’Esprit FolletChapitre 8 sur 12 · Scène V.

Scène V.

L’appartement de don Manuel.

Entrent par l’armoire, DOÑA ANGELA et ISABELLE.

angela.

Oui, Isabelle, maintenant que toute la maison repose livrée au sommeil qui nous dérobe la moitié de la vie, et comme notre hôte est absent, je veux lui prendre ce maudit portrait.

isabelle.

Entrez doucement et sans bruit.

angela.

Ferme en dehors. Je ne sortirai pas d’ici que tu ne reviennes m’avertir. C’est le plus sûr.

isabelle.

Attendez-moi ici.

Elle sort par où elle est entrée. Au même moment, entrent par la porte de la chambre DON MANUEL et COSME.

cosme.

Voilà la porte ouverte.

don manuel.

Doucement, je te prie. Car c’est ici surtout qu’il faut éviter de faire du bruit.

cosme.

Je vous avoue que j’ai peur. — Cet esprit follet aurait bien pu tenir ici pour nous une lumière toute prête.

angela, à part.

Justement… j’ai une lumière que j’ai apportée cachée afin qu’on ne la vît pas. Il est temps de la découvrir.

Don Juan et Cosme se sont arrêtés à la porte. Doña Angela éclaire la chambre au moyen d’une lanterne sourde.

cosme.

Il n’y a jamais eu d’esprit follet plus complaisant. Comme il a vite montré son flambeau ! Jugez, seigneur, de l’affection particulière qu’il vous porte, puisqu’il l’allume pour vous, tandis qu’il l’éteint pour moi !

don manuel.

Le ciel me soit en aide ! Il y a là quelque chose de surnaturel. Il n’est pas dans l’ordre commun qu’un flambeau se fût allumé sur le premier désir que j’en ai témoigné.

cosme.

Àla bonne heure ! vous reconnaissez la vérité !

don manuel.

Je suis glacé. — Partons.

cosme.

Vous avez peur, vous aussi ?

angela, à part.

Je vois la table… et sur la table des papiers.

Elle se dirige vers la table.

don manuel.

Vive Dieu ! je ne sais que penser de tout ceci.

cosme.

Eh bien, cette lumière nous montre précisément ce que nous cherchons, sans que nous puissions voir qui la porte.

Doña Angela ôte la lumière de la lanterne, la met dans un chandelier qui se trouve sur la table, prend un siège, et s’assied en tournant le dos, à don Manuel et à Cosme.

angela.

Je pose ici la lumière, et je vais voir un peu ce que disent ces papiers.

don manuel.

Ne bouge pas. — Ce flambeau éclaire parfaitement tous les objets… et jamais je n’ai rien vu d’aussi beau que cette femme… Il n’y a ici que des prodiges sans cesse renaissants. Que faire ?

cosme.

Il paraît qu’on s’établit ici pour quelque temps, puisque l’on a pris un siège.

don manuel.

C’est la plus merveilleuse beauté qui soit sortie des mains de Dieu.

cosme.

Vous avez raison, c’est Dieu seul qui l’a faite.

don manuel.

Vois ses yeux. L’éclat de ce flambeau n’est rien comparé à leur éclat.

cosme.

Ce sont les astres du ciel de Lucifer !

don manuel.

Ses cheveux brillent comme les rayons du soleil.

cosme.

C’est peut-être là qu’elle les a pris.

don manuel.

Chaque boucle de ses cheveux est une étoile.

cosme.

Il n’y a rien là d’étonnant.

don manuel.

Impossible de voir une beauté plus accomplie.

cosme.

Vous ne diriez pas cela si vous aviez vu son pied. C’est toujours par le pied qu’ils se trahissent.

don manuel.

Quel miracle de grâce ! quel ange charmant !

cosme.

Sauf le pied, monseigneur.

don manuel.

Mais qu’est ceci ?… Dans quel but prend-elle mes papiers ?

cosme.

Elle veut mettre de côté probablement ceux que vous chercher ; afin de vous en éviter la peine. C’est un esprit follet rempli de complaisance.

don manuel.

Ôciel ! que dois-je faire ?… Pour la première fois de ma vie j’ai connu la peur.

cosme.

Moi, ce n’est pas la première… ni la dernière

don manuel.

Je tremble… mon sang s’est glacé dans mes veines… Mais non, bannissons une ridicule frayeur, et voyons vive Dieu ! si par mon courage je ne triompherai pas de cet enchantement. (Il s’approche de doña Angela, et la saisit par le bras.) Ange, démon ou femme, vous ne m’échapperez pas cette fois.

angela, à part.

Hélas ! son départ était feint. Il aura sans doute appris que…

cosme.

Au nom du ciel ou de l’enfer, parlez.

angela.

Jouons notre rôle.

cosme.

Qui êtes-vous, et que nous voulez-vous ?

angela.

Généreux don Manuel, à qui Dieu promet, par ma bouche, une signalée récompense, ne me touchez pas, de grâce, ou vous perdriez le bonheur que le ciel vous réserve. Je vous ai écrit ce soir, dans mon dernier billet, que nous ne tarderions pas à nous voir, et c’est pourquoi je suis venue. Et puisque j’ai tenu ma parole, laissez-moi ; le moment n’est pas encore arrivé où je dois me confier à vous. Laissez-moi, vous dis-je, jusqu’à demain, et ne parlez à personne de ce que vous avez vu. Pour la troisième fois, laissez-moi, et allez en paix.

cosme.

Puisqu’elle nous congédie, monseigneur, qu’attendons-nous ?

don manuel.

Vive Dieu ! je suis honteux d’être ainsi joué, et il faut enfin que tout s’éclaircisse. — Femme, qui que vous soyez, parlez, répondez-moi : Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entrée ici ? et dans quel but ?… Femme ou démon, répondez. Alors même que vous seriez un démon, je ne vous craindrais pas, et, je n’en puis douter, vous êtes une femme.

cosme.

C’est tout un.

angela.

Ne me touchez pas !… Sans quoi vous perdez le bonheur qui vous attend.

cosme.

Le seigneur diable a raison. Ne le touchez pas : car il n’est ni un luth ni une harpe.

don manuel.

Si vous êtes un esprit, et c’est ce que j’aurai bientôt vu avec mon épée… si vous êtes un esprit, j’aurai beau vous frapper, je ne vous ferai point de mal.

angela, effrayée.

Non, non ! Remettez votre épée dans le fourreau ! ne me frappez pas ! ne vous souillez pas du sang d’une femme !… Oui, je l’ai dit, je suis une femme, et mon seul crime c’est d’aimer. Épargnez-moi !

don manuel.

Parlez ; qui êtes-vous ?

angela.

Je le vois, il faut vous le dire. Je ne puis, comme je l’espérais, vous cacher plus longtemps mon amour… Mais si l’on nous voyait, si l’on nous entendait, vous et moi, nous serions morts… Vous ne savez pas qui je suis. — Ainsi donc, seigneur, pour prévenir le danger, fermez cette porte et même celle de la galerie, afin qu’on n’aperçoive pas la lumière.

don manuel.

Éclaire moi, Cosme, et allons fermer les portes. — Eh bien, à présent, que dis-tu ? Est-ce une femme ? ou un esprit follet ?

cosme.

N’était-ce pas aussi mon avis ?

Ils sortent.

angela.

Maintenant, il faut que je déclare la vérité… Don Manuel a fermé la porte en dehors, et Isabelle a fermé de son côté. Ainsi…

Isabelle entr’ouvre l’armoire.

isabelle.

Tst ! tst ! madame, votre frère demande après vous.

angela.

Quel bonheur que tu sois arrivée si à propos ! Ô amour ! je suis sauvée !

Elles sortent, et l’on voit rentrer DON MANUEL et COSME.

don manuel.

Voilà les portes fermées. À présent, madame, achevez. Mais qu’est ceci ? Où est-elle ?

cosme.

Que sais-je ?

don manuel.

Peut-être se sera-t-elle cachée dans l’alcôve ?… Marche devant moi.

cosme.

Non, mon seigneur. Allant à pied, ce serait grossier à moi de passer devant.

don manuel.

Visitons tout l’appartement. Donne-moi ce flambeau.

cosme.

Le voilà.

Ils sortent et rentrent aussitôt.

don manuel.

Quel sort cruel que le mien !

cosme.

Eh bien ! vous voyez, il n’est pas sorti par la porte.

don manuel.

Et par où serait-on sorti ?

cosme.

Je n’en sais rien. — Mais vous voyez, je l’ai toujours dit, c’est un diable, et non une femme…

don manuel.

Vive Dieu ! je vais visiter tout l’appartement. Il faut que je voie si derrière ces tableaux la muraille ne serait point percée ; s’il n’y a point de trappe sous ces tapis ; s’il n’y a point quelque trou dissimulé au plafond.

cosme.

Je ne vois ici que cette armoire.

don manuel.

Oh ! ce meuble ne peut pas être suspect. Il est rempli de verres… Viens voir le reste.

cosme.

Je ne suis pas curieux.

don manuel.

Je ne puis pas admettre qu’elle ait une forme fantastique, aérienne, puisqu’elle avait peur de mon épée.

cosme.

Comment a-t-il pu deviner que nous reviendrions cette nuit ?

don manuel.

Elle a eu peur comme une femme, elle a fui comme un fantôme… Je l’ai touchée comme un être humain, elle s’est dissipée comme une illusion. — Vive Dieu ! je ne sais que croire.

cosme.

Moi si.

don manuel.

Et que crois-tu ?

cosme.

Que c’est une femme diable. Et il n’y a rien là d’étonnant ; car si la femme est un démon toute l’année, il peut bien se faire qu’une fois par hasard le démon soit une femme.

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