‹ L’Esprit FolletChapitre 9 sur 12 · JOURNÉE TROISIÈME. · Scène I.

JOURNÉE TROISIÈME. · Scène I.

Dans la maison de don Juan.

Entrent DON MANUEL et ISABELLE. Don Manuel marche comme à tâtons. Isabelle le guide.

isabelle.

Attendez-moi dans cette salle. Ma maîtresse viendra bientôt vous y trouver.

Elle sort.

don manuel.

La plaisanterie n’est pas mauvaise. — A-t-elle fermé ?… Oui. Y a-t-il une peine égale à la mienne ? Je revenais de l’Escurial, et ma beauté mystérieuse, cette fée céleste, m’écrit une lettre où elle me dit fort tendrement : « Si vous avez le courage de me venir voir, il faut que vous sortiez cette nuit, accompagné de votre valet. Deux hommes vous attendront dans le cimetière de Saint-Sébastien… (le lieu n’est-il pas bien choisi ?) Ils auront avec eux une chaise à porteurs, etc., etc. » Et en effet. Je monte dans la chaise ; on va à droite, à gauche, en tous sens, jusqu’à ce que j’aie cessé de me reconnaître, et à la fin, je mets pied à terre près d’un portail sombre et noir, et d’un sinistre aspect. — Là, vient à moi une femme, — du moins si j’en juge par la voix et l’apparence, — laquelle me conduit soigneusement à travers l’obscurité, sans me dire un mot… Mais j’entrevois de la lumière par la fente d’une porte… Ô amour, te voilà arrivé au comble de tes vœux !… Je puis voir la dame inconnue. (Il regarde par le trou de la serrure.) Le riche mobilier ! les brillantes femmes ! que cette salle est décorée avec goût ! Que ces dames sont galamment parées !

On ouvre la porte, et entrent une foule de Dames, portant les unes des confitures, les autres de l’eau dans des flacons. Elles défilent devant don Manuel en lui faisant la révérence à mesure qu’elles passent devant lui. Tout en dernier entre DOÑA ANGELA, richement vêtue.

angela, bas, à Béatrix.

Mes frères vous croient retournée chez vous. Vous n’avez rien à craindre. Vous resterez ici cachée.

béatrix, bas, à Angela.

Et quel rôle me donnez-vous ?

angela, de même.

En ce moment vous êtes ma suivante. Plus tard, tout à l’heure, vous verrez, de l’endroit que je vous ai dit, le reste de l’aventure. (À don Manuel.) Vous devez être fatigué de m’attendre.

don manuel.

Non, madame ; car celui qui attend l’aurore sait bien que son ennui doit demeurer enseveli dans les ténèbres de la froide nuit ; et si mon attente n’était pas dégagée d’une vive impatience, il s’y mêlait aussi une profonde joie. Toutefois, madame, vous n’aviez pas besoin de me faire passer dehors la nuit dans les ténèbres pour montrer ensuite à mes yeux le soleil de votre beauté. Ce soleil, plus éclatant et plus éblouissant que l’autre, aurait pu se montrer immédiatement après lui, bien sûr d’obtenir encore les hommages et l’admiration des mortels.

angela.

Je devrais vous remercier de ces discours galants ; mais j’aime mieux vous en gronder. — Je ne suis pas le soleil, étant au contraire obligée d’attendre la nuit pour me montrer. Non, seigneur don Manuel, je ne suis qu’une simple femme qui vous donne un éclatant témoignage des sentiments qu’elle a pour vous.

don manuel.

Ces sentiments ne doivent pas être très-vifs, j’imagine et quoique je me voie en ces lieux, j’aurais encore, madame, le droit de me plaindre de vous.

angela.

Vous plaindre de moi !

don manuel.

Oui, madame. Vous ne vous fiez pas à moi. Je ne sais pas qui vous êtes.

angela.

Je vous en supplie, ne me demandez pas cela ; il me serait impossible de vous l’accorder. Si vous voulez revenir causer avec moi, ce sera à condition que vous ne m’adresserez aucune question à cet égard. Je dois demeurer pour vous une énigme : je ne suis pas ce que je parais, et je ne parais pas ce que je suis. Ce n’est qu’incognito que je puis me trouver avec vous. Si vous veniez à me connaître, vous cesseriez de m’aimer. Je ressemble à ces tableaux qui charment ou déplaisent suivant qu’on les regarde sous tel ou tel jour. Aujourd’hui vous me voyez sous un jour favorable, et vous êtes bien porté pour moi. Demain, en me voyant sous un jour différent, vous me haïriez peut-être. Il me suffira de vous dire que, quant à ce que vous avez cru que j’étais la dame de don Louis, vos soupçons étaient mal fondés ; je vous l’atteste sous serment.

don manuel.

Mais alors, madame, quel motif aviez-vous de vous cacher de lui ?

angela.

Je puis être une femme principale qui craignait d’être compromise si don Louis l’eût reconnue.

don manuel.

Eh bien ! dites moi seulement par quel moyen vous pénétrez dans la maison que j’habite.

angela.

Cela même, je ne puis pas encore vous le dire. Il y aurait le même inconvénient.

béatrix, à part.

C’est le moment d’entrer en scène. (À doña Angela.) Voici l’eau et les confitures ; votre excellence voudrait-elle… ?

Les dames s’approchent portant des serviettes, de l’eau, et des conserves dans de petites caisses.

angela.

Quelle impertinence ridicule !… Qui se nomme ici excellence ?… Voulez-vous par là faire croire au seigneur don Manuel que je suis une grande dame ?

béatrix.

Mais, madame…

don manuel, à part.

La suivante s’est oubliée, et me voilà un peu instruit. Je crois maintenant et je dois croire que c’est une grande dame qui cachait sa position, et qui a su obtenir le secret à force d’or.

On entend la voix de don Juan, et tout le monde se trouble.

don juan, du dehors.

Ouvrez, Isabelle ; ouvrez.

angela.

Ôciel ! quel est ce bruit ?

isabelle.

Je me meurs.

béatrix.

Je tremble.

don manuel.

Le ciel me protège ! je ne suis pas encore à bout de soucis.

angela.

Seigneur, voilà mon père.

don manuel.

Qu’ordonnez-vous ?

angela.

Il faut vous cacher au plus tôt. (Bas, à Isabelle.) Conduis-le vite à cet appartement écarté. Tu m’entends ?

isabelle.

Oui, madame. (À don Manuel.) Allons, vite.

don juan, du dehors.

Eh bien ! ouvrira-t-on ?

don manuel, à part.

Protège-moi, ô ciel ! car il y va de mon honneur et de ma vie.

Don Manuel et Isabelle sortent.

don juan, du dehors.

Je vais jeter la porte à bas.

angela.

Retirez-vous, Béatrix, vous en avez le temps, dans cette chambre. Qu’il ne vous trouve pas ici !

béatrix.

Vous avez raison.

Elle sort.

angela.

Que venez-vous chercher ici, à cette heure ? quel tapage vous faites !

don juan.

C’est à vous d’abord de me répondre. Que signifie cet équipage ?

angela.

Les vêtements de deuil me remplissent de tristesse et de mélancolie, et j’ai revêtu ces habits pour voir si cela m’égayerait un peu.

don juan.

Il n’en faut pas douter : tous vos chagrins, mesdames, se guérissent avec des parures et des bijoux.

angela.

Qu’importe, puisque personne ne me voit ?

don juan.

Dites-moi, Béatrix est-elle retournée chez elle ?

angela.

Oui ; son père a oublié la querelle passée.

don juan.

Voilà tout ce que je voulais savoir, pour bien m’assurer où je devais aller lui parler cette nuit. Adieu ; et si vous m’en croyez, changez ce costume, qui ne vous convient pas.

Il sort.

Entre BÉATRIX.

angela.

Fermez cette porte, Béatrix.

béatrix.

Nous l’avons échappé belle !… Et votre frère qui va chez moi me chercher !

angela.

Maintenant, en attendant que don Manuel revienne de son appartement, entrons dans ce cabinet afin qu’on ne nous entende pas.

béatrix.

Si vous vous tirez bien de cette aventure, vous pourrez vous appeler l’Esprit follet.

Elles sortent.

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