‹ Lettres à l'AmazoneChapitre 3 sur 23 · L’ABSENCE

L’ABSENCE

«L’absence est le plus grand des maux.» Bien, mais la présence, la présence continuelle? Qu’en pensez-vous, mon amie? Je crois, pour moi, que la présence appelle l’absence et que l’absence réclame la présence. Nous ne pouvons supporter aucun état définitif, même celui qui réalise la plénitude de nos désirs. Je parle pour ceux qui ont quelque personnalité, qui ont une vie propre, dont les activités se prolongent de tous les côtés à la fois et qui ne se donnent jamais si bien qu’ils ne réservent une partie d’eux-mêmes pour leur jouissance égoïste. Ceux-là s’accommodent d’un partage égal ou même inégal entre la présence et l’absence, ayant d’ailleurs mille moyens de substituer l’un à l’autre ces deux états contradictoires. L’absence a des complaisances pour la pensée. Elle donne aux images chères l’attitude et la couleur qui sont le mieux faites pour lui plaire, elle les recrée et les façonne librement à son plaisir, ce qui lui concède sur elles un pouvoir presque absolu, dont la présence souvent contrarie l’exercice. L’absence entretient l’espérance, avive le désir et souvent le fait naître, par l’esprit de contradiction qui nous pousse à nous attacher à un dessein que nous négligions quand il était en nos mains.

Vous vous souvenez du joli tour que La Rochefoucauld a donné à une idée analogue? «L’absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.» Mais je ne m’occupe pas des grandes passions. Il y a pour les sentiments échevelés une psychologie spéciale où tout est contradiction. Je pense plutôt aux attachements profonds qui se connaissent et qui se raisonnent. Ceci vous plaira, mon amie, car vous êtes si volontaire que vous mettez encore de la volonté dans la plus involontaire (en apparence, pour ne pas vous désobliger) des affections. Plus il y a de volonté dans l’amour, moins le vent de l’absence peut l’éteindre, mais s’il n’était qu’inclination de hasard et de rencontre, comment résisterait-il à un souffle brusque? Je laisse donc de côté les caprices dont le charme est la fragilité même: un caprice qui ne se briserait pas entre les doigts ou qui ne se fanerait pas d’avoir été touché et respiré n’aurait plus la grâce d’un caprice ou d’une fleur. Revenons donc à ces sentiments qui, pour n’être pas de «grandes passions», n’en ont que des racines plus profondes et plus riches. Elles supportent donc l’absence et même peuvent y prospérer à cause de leurs réserves de vitalité. Cependant, qu’appelle-t-on absence? Est-ce huit jours, un mois, une saison, ou davantage encore? Quel est ce vent dont parle La Rochefoucauld? Est-ce un ouragan on une brise un peu vive? L’ouragan emporterait le feu avec les bougies. Non, c’est bien le simple courant d’air, mais qui entre soudain par la fenêtre. Il faut savoir mesurer l’absence et se souvenir que les jeux de l’imagination sont d’autant moins durables qu’ils sont plus intenses et que le cœur, après s’y être complu, les délaisse et s’habitue à son délaissement. L’absence à laquelle on s’est habitué demande beaucoup de présence pour être vaincue. C’est surtout avec les êtres qui ont le goût profond de la liberté, qu’il faut craindre les effets prolongés de l’absence, car la liberté n’est guère que la licence qu’on se donne ou qu’on se reconnaît de céder à toutes les curiosités.

L’absence met d’abord une sorte de désarroi dans l’esprit de celui qui reste et qui vérifie bientôt la parole du poète: «Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.» Les rues n’ont plus leur aspect accoutumé; l’air a une autre couleur, les passants s’en vont en fantômes; les petites habitudes de la vie deviennent plus mécaniques et perdent de leur agrément; les pensées se coordonnent mal, s’entassent dans l’esprit et s’y livrent à des jeux obscurs et contradictoires. Alors naissent les doutes, où l’on se complaît afin de souffrir. Quand cela devient intolérable, une réaction se produit, plus ou moins lente, qui rend peu à peu aux choses leurs tons accoutumés, si bien qu’au bout d’un certain temps on se trouve établi dans l’absence avec une certaine aisance dont on a honte, mais dont on a toujours la tentation de profiter.

Il faut faire intervenir, cependant, les lettres que l’on reçoit. Des êtres sont presque plus sensibles aux témoignages écrits qu’à tous les autres. Nous vivons beaucoup par l’écriture. Un commerce tendre sans lettres ne se comprend pas, et seuls les êtres d’âme courte sont étonnés que des amants se soient vus quotidiennement et aient quand même senti le besoin de s’écrire tous les jours. C’est que les pensées suggérées par le contact d’un être que l’on aime diffèrent beaucoup de celles qui viennent dès qu’on s’est éloigné de lui. Cela fait deux vies qui s’en vont parallèles, avec chacune leur valeur propre. Si l’une est l’amour, l’autre en est l’expression, et l’expression d’un sentiment nous touche plus encore peut-être que le sentiment lui-même. Les lettres que l’on reçoit (et même celles que l’on écrit, par l’occupation passionnée qu’elles vous donnent) peuvent donc modifier beaucoup l’évolution de l’absence. Fréquentes et presque régulières, elles en détruisent les effets et font même goûter des joies particulières, surtout aux timides qui ne trouvent que dans le silence toute leur présence d’esprit. On voit beaucoup de l’âme dans les lettres rapides et comme versées sur le papier, mais on ne voit pas les yeux par où elle se dévoile le plus ingénuement, car les lettres sont aveugles et il manque toujours quelque chose à leur sourire. Les meilleures sont celles qui arrivent le matin, au premier courrier. Elles facilitent la vie pour toute la journée. Il m’est arrivé d’emporter sur moi, même après l’avoir lue, une lettre particulièrement aimée et d’y puiser une singulière force, comme font les dévots dans un talisman, car l’amour réinvente quotidiennement les vieilles pratiques religieuses, que la religion lui emprunta une fois pour toutes et qu’elle croit avoir accaparées. C’est que l’amour vit de représentations autant que de réalités, et de croyances bien plus encore que de certitudes. Il n’est que selon l’idée que l’on s’en fait, et cette idée varie peu chez le même être selon les êtres sur lesquels il bâtit sa création. Cela veut dire qu’on aime toujours le même être, sous des masques différents, parce que les représentations ne sont jamais que la projection de soi-même dans le champ de l’imagination. Mais comme ceci n’a plus que des rapports lointains avec l’idée d’absence, j’en remets la suite et le commentaire à une prochaine lettre. N’êtes-vous pas disposée à voir dans l’amour un délicieux égoïsme? Il faut être égoïste et en être fier. Cela seul donne vraiment du prix à la tendresse que l’on dispense et à celle que l’on agrée. On a mieux conscience des sacrifices que l’on fait, et cela augmente la valeur de ceux que l’on vous fait.

Hélas! Et la neige tombe! Ceux qui sont absents vont-ils revenir? L’égoïsme le demande, mais il sent sa cruauté et se replonge en lui-même.

LETTRE HUITIÈME

LA VOLONTÉ

Vous êtes de la race des conquérantes, vous, Amazone. Vous ne souffrez pas que les choses vous résistent, s’opposant à votre volonté de vaincre, et vous ne supportez pas que l’on vous aime malgré vous. Ou bien cela vous fait rire, ou bien cela vous irrite. Rien ne vous récrée comme un sot qui vous fait la cour et rien ne vous fâche comme l’être impudent qui croit encore à votre amour quand vous n’y croyez plus. Mais il y a de la tristesse au fond de ce plaisir aussi bien que de cette mauvaise humeur. Cela m’a touché, moi qui regarde les passions à travers les vitres, à peu près comme on regarde l’éclipse avec des verres fumés et une froideur astronomique. Mais vous me connaissez, ce n’est pas près de vous que je me vanterai d’un état sentimental qui se voudrait encore plus sûr de lui-même. Enfin, je sais que la volonté n’a joué dans ma vie qu’un rôle très modéré; à la première rébellion des êtres, j’ai toujours envoyé promener tous les désirs et je me suis non pas découragé, mais désintéressé. Mon orgueil s’est toujours mis au-dessus de la révolte, que je trouve un peu plébéienne. Achille se retirait sous sa tente, je me retire dans la solitude de mon silence, où j’ai contre l’ennui, même contre les blessures, d’excellents baumes.

Peut-être penserez-vous que c’est que je n’ai pas rencontré le grand ennemi, l’ennemi digne d’être vaincu. C’est possible. On ne sait jamais qui on a rencontré, et on n’est pas juge de la qualité de l’adversaire, quand on refuse le combat. Mais tout cela n’est que pour dire que, par moi-même, j’ignore tout du rôle de la volonté en amour. Cela a été pour moi un moyen de défense, jamais un moyen d’attaque, mais, comme la fortune, l’amour vient parfaitement vous chercher dans votre lit ou à la table de vos écritures. Il entre à travers les portes closes et les persiennes fermées, ainsi que les musiques et que les odeurs. Je n’ai jamais eu besoin de la volonté active, c’est pour cela que je ne m’en suis jamais servi: comme dans les contes de fées, les palais sont sortis du sol, au moment que je les désirais, les palais ou les maisons de berger, mais pour le sage, c’est la même chose. Depuis que je vous connais, je sais enfin ce que c’est que la volonté en amour. Vous me l’avez dit, et je l’aurais appris, pour peu que je vous aie regardée vivre.

C’est notre plus grande querelle ou plutôt notre sujet le plus vif de conversation.

Vous êtes belle toujours, mais plus que jamais quand vous vous défendez contre la fatalité, que moi, d’un nom plus modeste, j’appelle le hasard. Vous voulez créer tout, de vos propres mains, autour de vous-même, et n’y permettre de fleurir qu’aux fleurs de votre élection. Choisir un être entre tous que l’on croit ou que l’on veut connaître, parce qu’il a montré, en d’autres domaines, qu’il en vaut la peine, et aller à lui franchement et s’imposer à son cœur et faire que cet amour grandisse et vous enveloppe de l’ombre évoquée par vous-même; cela sans coquetteries, sans petits moyens, sans stratégies à la Stendhal, n’est-ce pas une œuvre magique? Quelle confiance en soi cela suppose et quelles forces sagement et lointainement mesurées! Ne pas se soucier de l’état présent de sa propre sensibilité ni de la sensibilité de l’être que l’on attire à soi, parce qu’on a la certitude que tout se transformera selon le gré de la volonté, au moment que l’on a choisi, et réussir ainsi qu’on se l’était juré, c’est ce que je crois possible pour vous et impossible pour moi, mais c’est aussi ce que j’admire. Ma foi, si j’étais plus jeune, j’essaierais de me dresser selon votre méthode et, avec elle, de tenter quelque expérience. Mais que j’aurais à revenir de loin, moi qui me laisse si mal convaincre de la véracité des sentiments dont je puis être l’objet! Je trouve aussi naturel de résister à la sympathie que d’y céder, et je n’ai jamais été étonné qu’un être ne répondît à ma tendresse que par l’indifférence ou, ce qui est pire, par la politesse. C’est que je respecte dans les autres êtres la liberté qui m’est plus chère que tout, et que je me suis toujours fait un scrupule d’y attenter. Et comme je me comporte envers autrui, j’admets qu’autrui se comporte envers moi.

Pourtant la sympathie est une douce chose et je comprends que l’on tende sa volonté pour la conquérir. Heureux qui est aimé et plus encore celui qui aime avec ingénuité. Il ne raisonne pas, il aime; il ne se demande pas s’il y a des obstacles, il ne les recherche ni ne les évite, il aime. C’est à peine s’il est inquiet qu’on réponde à sa sympathie; il ne soupçonne pas qu’on puisse le repousser, il aime avec ingénuité. Il n’est pas donné à tout le monde d’être ingénu et il est possible que l’amour raisonné et volontaire apporte des bonheurs plus grands et plus sensibles à la conscience, des bonheurs plus orgueilleux enfin. Mais n’est-on pas porté, à force de se plaire en ces jeux de la volonté, à mépriser les pauvres amours qui sont venues humblement à vous et qui vous regardent comme des chiens aux yeux doux, et demandent une caresse et la permission de garder un instant la tête sur vos genoux? Avouez que c’est une grande tristesse d’être obligé de les repousser. C’est de cela que je voulais vous entretenir d’abord, mais les idées se pressent et s’enchevêtrent si rapidement qu’on ne trouve plus dans la foule celle dont on voulait esquisser les traits. J’ai toujours envie de prendre parti (même si c’était à mon détriment, je le ferais peut-être encore) pour les amours dédaignées. C’est que je me mets très bien, et sans nul effort d’imagination, à la place de l’être aimant qui se croit aimé et qui n’est que toléré. Quand je n’avais pas assez des souffrances réelles de la vie, je m’en créais d’imaginaires auxquelles je donnais cette forme-là. Mais le désir vain de la joie prend la place de ces imaginations mauvaises, à mesure que la vie s’avance et tend vers son néant nécessaire. La torture volontaire est peut-être un grand signe de force et de vitalité. Tant qu’on y trouve un bonheur profond, quoique stérile et passager, on n’a pas à désespérer de soi-même, on ne craint pas les attaques traîtresses de la réalité.

Peu d’êtres, je pense, sont capables de se soumettre à un tel régime sentimental, pour fortifiant qu’il soit, et la plupart, faits seulement pour les rêves de douceur, se trouvent atterrés quand la joie où ils tendent naturellement fond sous leurs yeux comme neige au soleil. J’ai pitié d’eux, et vous aussi, cruelle Amazone, à moins qu’ils ne soient vraiment trop ridicules, si l’on peut dire qu’un sentiment soit jamais ridicule. Le ridicule vient de l’esprit, c’est pourquoi le cœur y échappe toujours, quand il est le cœur tout seul, sans prétentions littéraires. Le malheur est que les sentiments simples ne savent pas s’exprimer simplement.

J’aime à considérer une femme indifférente parmi les désirs aux attitudes sentimentales, et qui répond avec une politesse froide ou souriante (cela dépend des natures) à ces désirs qui l’interrogent. Sourire ou froideur ne sont rien. Les yeux seuls parlent et ne parlent qu’aux yeux choisis, s’ils sont là. L’homme est toujours flatté du sourire, il se croit celui dont on attend le bonheur. La femme qui aime ne se prête au jeu qu’à titre de comédienne et pour mieux garder l’intégrité de sa personne. Aussi le monde n’est nullement dangereux pour les amours qui commencent et c’est là que se voit bien la bêtise des hommes de toujours se laisser attirer par la femme qui vient d’accueillir un amant, au lieu de comprendre que, de tous les moments, c’est le plus mauvais qui soit pour eux. Il faut que l’amour soit égoïste, il faut qu’il soit méchant pour tout ce qui voudrait le détourner de soi-même; c’est sa fatalité. Pourquoi serions-nous affligés de ce qui est fatal, de ce qui tient à l’essence même des choses?

Et je n’ai à peu près rien dit de ce que je voulais dire. J’ai causé avec vous, voilà tout. Le plaisir que j’y ai pris sera mon excuse. Si je n’écrivais pas pour vous, est-ce que j’écrirais encore?

LETTRE NEUVIÈME

LA SYMPATHIE

Connaissez-vous la sympathie? C’est un sentiment que vous éprouvez certainement, Amazone, plus que toute autre heureusement née, je l’ai lu dans vos yeux, mais que vous n’éprouvez pas avec la profondeur désespérée de qui n’en attend plus d’autre et qui le boit comme un rafraîchissement d’été.

Celui même qui ne désire plus rien, dont l’âme s’est repliée comme des antennes fatiguées d’avoir senti et palpé le monde, celui-là désire encore la sympathie. Ainsi que l’amour dont elle est peut-être un des masques, ou l’une des formes, car tous les sentiments actifs se ramènent à l’amour ou à sa négation, la sympathie tombe où elle peut. On la voit installée entre des personnes en apparence fort éloignées l’une de l’autre, rapprocher des caractères faits pour se combattre, des esprits d’essence différente et des cœurs aux aspirations divergentes, on le croyait et ils le croyaient eux-mêmes. La sympathie se prononce à l’improviste et s’affirme aussitôt avec une certaine indiscrétion. Elle connaît la jalousie, les désespoirs et les aveux timides et indirects, cherche à se manifester par de petits dévouements absurdes qui lui semblent autant d’actions d’éclat, et se montre fort dépitée quand elle se voit méconnue. Mais la sympathie ne se décourage pas. Elle invente sans cesse et n’est contente que dans l’activité, car,

La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère?

Or, la sympathie vit dans la foi, comme elle vit dans l’amour. Elle en arrive à considérer l’être auquel elle s’est vouée comme un dieu à l’ombre duquel elle vit et loin duquel elle ne saurait vivre. A force d’aimer et de veiller, elle finit par se croire je ne sais quels droits de réciprocité et elle les implore avec une douceur sévère.

(Vous entendez bien qu’il s’agit de la sympathie profonde, qui n’a aucun rapport que de nom avec la sympathie distinguée qui figure lâchement au bas des lettres mensongères. Pour la préciser et me conformer à un langage plus philosophique, je l’appellerai maintenant amour de sympathie. Aussi bien je ne la veux examiner que dans ses rapports entre des êtres où elle peut devenir de l’amour, ce qui arrive très bien.)

La sympathie, donc, est une variété de l’amour, et qui s’oppose assez bien à l’amour de passion qui a, malgré l’étymologie, des caractères tout différents. Tel qui ne compte plus, s’il y a jamais compté, sur l’amour frénétique, ne désespère pas encore de l’amour de sympathie. C’est lui qui régit les sociétés et qui en permet la vie sentimentale, passé l’âge de la fougue et de l’audace, car l’amour-passion est insociable et sans l’amour de sympathie, aux innombrables nuances, elles ne seraient pas ou ne seraient qu’une bacchanale triste. C’est par lui et pour lui qu’ont été inventés tous les jeux de la vie, les réunions, les spectacles, les parures, les fleurs et les sourires. C’est lui qui a donné un sens à la nature, à la démarche des femmes, aux gestes des hommes, à la pluie, au soleil, à la musique et à tous les arts qui le courtisent et lui tissent les étoffes où il brode. L’amour frénétique ne désire que lui-même, l’amour de sympathie désire le monde entier et ne se désire pas toujours lui-même. Il joue avec les parures de la vie dont il a besoin pour appuyer son désir et le justifier.

Mais souvent il n’a pas d’autres désirs que le désir.

La sympathie, par une de ses antennes, touche à l’amitié violente, par l’autre, à l’amour. Elle oscille, prête à toutes les transformations, elle est apte à devenir la matière de tout sentiment tendre, de toutes les complaisances essentielles. Mais souvent elle reste ce qu’elle est, car, malgré son instabilité, elle existe par elle-même. Elle n’est pas l’amitié, n’étant pas spécialement spirituelle. Elle aime tout de ce qu’elle aime, car elle pardonnerait tout, jusqu’à la trahison, jusqu’à l’indifférence.

A quoi bon chercher pour un sentiment, hybride comme les plus belles fleurs, un nom exact? La pensée qui ne peut s’exercer clairement dans la parole, intérieure ou extérieure, reçoit cependant des mots qu’elle emploie une précision apparente qui la dépasse. Au fond, sur presque tous les sujets, nous pensons confusément et notre effort pour mettre de la clarté dans ces ténèbres heureuses n’aboutit souvent qu’à une confusion d’un autre genre. Quand nous avons nommé toutes les nuances de la mosaïque, il nous vient une surprise, c’est que nous en sentons moins bien la valeur que lorsque nous les confondions sous des termes généraux. Les analyses les plus strictes ne peuvent faire qu’il n’y ait pas de couleurs fondamentales, où les nuances se fondent et viennent mourir. Une trace de jaune va au jaune; une trace de rouge va au rouge, et ne va que là. La répartition vaut peut-être mieux que l’analyse. Les obscures puissances du langage en ont jugé ainsi qui ont mis sous un nom tous les sentiments positifs et sous un autre nom tous les sentiments négatifs. C’est la physique des sentiments, entrevue par Spinoza avant même qu’il y eût une physique. Loin de compliquer, comme la psychologie, qui tend à s’y détruire elle-même, elle simplifie. Elle met dans le premier groupe, sous le nom d’amour, tous les sentiments favorables, bienveillants, tendant à la joie et à la conservation de l’individu et de l’espèce; et dans l’autre, sous le nom de haine, tous les sentiments séparatistes qui tendent à détruire le lien que le premier groupe s’efforce sans cesse de nouer entre les êtres. Et cela n’est pas si simpliste que cela en a l’air, car il est évident que tous les sentiments de l’un ou l’autre groupe peuvent se transformer les uns dans les autres, au moindre choc nerveux, tandis que la transformation d’un groupe à l’autre est excessivement rare et peut être considérée comme une sorte de catastrophisme moral.

Il y a cependant, parmi la classification vulgaire née des habitudes du langage, de singulières confusions, mais c’est la communauté d’origine de tous les sentiments qui en est la cause et le fait qu’ils n’existent pas en eux-mêmes, mais relativement à l’être qui les éprouve, et qui lui-même est complexe et contradictoire. Le langage s’est tiré d’affaire en suivant les apparences. Ainsi veux-je faire ici. Aussi bien, nous vivons sur les apparences. Nul être ne peut savoir ce qui se passe dans le cœur de l’être qui se serre contre sa poitrine. Les sentiments sincères vivent dans l’inquiétude. Peut-être que la planche sur laquelle ils s’engagent va céder et choir dans l’abîme. On est quelquefois sûr de soi, et encore! On ne l’est jamais de l’être qui s’est accroché à votre cou, peut-être dans le seul but ironique de se faire passer de l’autre côté du fleuve. De là, le tragique de toute expérience sentimentale. Mais cela ne touche pas aux lois de la physique, en lesquelles nous devons avoir confiance, ce sont des lois.

Et puis, mon amie, quand j’admets que l’amour-passion, c’est à cela que je songeais, contient de la haine, en quoi il peut se métamorphoser, je ne parle pas d’après ma courte expérience, mais d’après «ce que l’on dit». Je n’ai jamais vu, encore moins éprouvé, une telle métamorphose, et je ne crois pas volontiers qu’elle soit soudaine. Il y a un intermédiaire, la jalousie, qui est une maladie de l’amour (la jalousie, c’est de l’amour malade), et les maladies troublent l’évolution physiologique. Puis c’est une exception et on ne fait pas de classifications avec les cas particuliers.

Revenons maintenant à la sympathie que nous appelons maintenant l’amour, parce que c’est plus vrai, plus simple et plus commode. Mais il y a trop de choses dans ce mot

Né pour d’éternels parchemins.

Il contient trop de rêves. Nous sommes trop habitués à y enclore des joies trop précises et trop exaltées, d’un éclat trop intense, trop bref aussi, comme ces fleurs qui ont concentré toute une vie dans les émanations d’une journée d’été. Choisissez-le vous-même, le mot qu’il faut, Penthésilée, en songeant, non à vos conquêtes, mais à vos alliances, et aux moments mélancoliques qui suivent la victoire aussi bien que la défaite. Songez aux cœurs dont vous ne voudriez pas être séparée ni à un moment ni à l’autre, ni dans cet état de royale nonchalance, où l’on médite sa vie.

Moi, je raconte les actions des hommes et des femmes et je les analyse vainement. La sympathie, ou l’amour, dont je suis encore capable, n’a que des occasions rares de s’exercer et je ne les recherche plus. On m’a fait lire l’autre jour une tragédie d’un poète grec moderne construite sur les amours de l’ombre d’Achille. Il aima Polyxène, il aima Médée, il aima Hélène; elles se sentirent pénétrer en lui comme un songe, et lui sentait qu’il n’était qu’une ombre et sentait l’horreur de son état. Je n’avais pas compris tout d’abord la rénovation de cette légende post-homérique, mais un matin j’en ai senti l’amertume et la beauté triste. Cette vie d’ombre, les hommes ne la mènent plus après, mais avant leur mort, dans la période crépusculaire où ils sont suspendus entre l’être et le néant,

Entre l’horreur de vivre et l’horreur de mourir,

et où ils tentent encore, poussés je ne sais par quelle inutile reviviscence, de pénétrer comme des songes aux cœurs qui ne les songent plus. C’est peut-être pour ceux-là que les dieux ont créé la sympathie. Amazone, qu’en pensez-vous?

LETTRE DIXIÈME

LE PLAISIR

J’aime la volonté de vie, l’appétit de bonheur qu’il y a en vous, Amazone. On peut vous faire souffrir, on ne détruira pas cet élan qui vous entraîne vers la beauté et vers l’amour. Comme tous les êtres nés pour dominer et en plier d’autres à leur joug, vous ne cédez pas devant la déception, qui ne vous accable qu’un moment, et votre cœur païen de guerrière s’en trouve renouvelé. C’est un spectacle qui m’enchante comme le rajeunissement de l’année, et de quel exemple n’est-il pas pour moi, toujours prêt à désespérer de moi-même et qui n’en trouve que trop de motifs. Vous avez, au contraire, ce qu’Emerson appelait la self reliance et qui fait que le bonheur est toujours devant soi et qu’on sourit éternellement à la mélancolie du passé. Le passé est toujours mélancolique. Il faut savoir le regarder tel qu’un paysage qui s’enfonce dans les brumes du lointain. Il n’est plus qu’un songe. Songe pour songe, tâchons de deviner le point de l’horizon où va s’élever la vision future, avec son cortège de sensations, de sentiments et de rêveries. Si la vie vaut la peine d’être vécue, c’est selon une telle attitude. Je sais bien que les êtres à imagination forte peuvent évoquer avec une certaine puissance les plaisirs couchés dans le linceul, mais cette nécromancie a toujours quelque chose de funèbre. Si vain que nous sentions l’avenir, il y a en lui une possibilité de réalisation qui fait que les cœurs les plus endurcis tressaillent à son approche, mais il ne tressaille pas en certaines natures comme en d’autres, et tandis que les unes s’opposent de toutes leurs forces à ces mouvements, les autres y cèdent avec joie et se laissent emporter.

Avec l’avenir, il y a le présent. Sans doute il n’est qu’une illusion philosophique. Il n’y a pas de présent. Les moments, à mesure qu’ils se forment, tombent aussitôt sous la meule du passé qui les broie et en fait de la poussière. Mais j’appelle présent, avec tout le monde, le cercle des heures et des jours qui sont le plus à portée de notre main, que nous touchons pour ainsi dire dès que nous étendons le bras, cercle qui se brise et qui se reforme à chaque seconde et qui est comme une spirale vue en perspective. Ce présent est notre domaine propre, celui que notre esprit travaille et retourne, comme un jardinier fait d’un jardin, et il nous appartient d’y semer des fleurs et du gazon ou de le laisser désertique, à la merci des hasards, d’y élever une agréable demeure ou d’y nicher dans un trou de hibou, d’y creuser une grotte ou d’y élever la tour de porcelaine. Ce sont les mêmes natures qui choisissent l’un ou l’autre système. Ceux qui ne vivent pas, au moins un peu dans l’avenir, ne vivent pas non plus dans le présent, sinon en sauvages. Quand on n’a pas confiance dans le bonheur que doit nous apporter l’avenir, on ne peut se plaire à cultiver la plante dont la fleur est le plaisir. C’est ce que Bernier disait à Saint-Évremont: «Je vous dirais en confidence que l’abstinence des plaisirs me paraît un grand péché.» Le plaisir des amours légères mène au bonheur de l’amour. Le dédain des plaisirs dessèche la série des sentiments. Peu d’êtres ont l’intuition du bonheur. Le plaisir est son école. Et quand on en resterait là, on n’aurait pas encore perdu sa vie.

C’est une singulière morale que celle qui fait voir dans le plaisir une diminution de soi-même. Des hommes en sont venus à éprouver une sorte de honte de la joie qu’ils ont tirée de leurs sens secrets. Et ce n’est pas de l’hypocrisie; ils sont sincères; leur honte est véritable. Les plus libres l’éprouvent ou l’ont éprouvée, sinon devant eux-mêmes, devant leurs frères. A quelle profondeur les obscures puissances du christianisme n’ont-elles pas ravagé notre conscience naturelle! On éprouve je ne sais quelle fierté à se sentir capable des plaisirs des yeux, des plaisirs de l’oreille, des plaisirs même de la bouche, mais il est tenu pour cynique, celui qui s’avoue capable ou coupable d’autres jouissances. Elles passent en effet pour grossières. Elles s’exercent, disent-ils, avec le corps et avec les parties du corps les moins honorables, comme s’il y avait autre part que dans la coutume une hiérarchie de bienséances sensuelles, comme si les yeux ou les oreilles n’étaient des organes matériels. D’ailleurs le plaisir sexuel ne fait-il point retentir ces sens supérieurs et crus particulièrement spirituels et ne les confond-il point en un seul d’une magnifique amplitude? Que seraient les joies de l’amour sans la vue, sans l’odorat, sans l’ouïe, sans le goût, sans l’esprit et le sentiment, sans l’intelligence, et comment peut-on les comprendre, réduites à l’exercice du seul sens génésique? La volupté naît de l’accord de tous les sens unis sous la maîtrise d’un sens suprême qui les mène tous au même but dans un concert harmonique. Et il n’y a que la volupté qui puisse réaliser une telle union, ce qui permettrait, en dehors de toute expérience, de prédire sa supériorité nécessaire sur tout autre exercice sensuel ou sensoriel, ce qui est tout à fait la même chose.

Mais l’expérience seule permet de s’en donner la preuve à soi-même. On ne la réussit pas toujours, on la réussit même rarement; de plus, je suis persuadé qu’un très grand nombre d’hommes et un bien plus grand nombre de femmes ne le trouvèrent ou ne le trouveront jamais. La plupart se contentent d’un à peu près qui, quoique très satisfaisant encore, ne détermine en eux qu’une conviction modérée. Les femmes cherchent quelquefois avec passion cette pierre philosophale et se retirent persuadées qu’elle n’est qu’une chimère. L’homme, du moins, l’entrevoit toujours, et sa ferveur en est augmentée. Les écoles de volupté sont si médiocres! Doué de meilleures aptitudes, l’être prédisposé doit inventer et créer presque tout. Mais c’est en ce genre que le génie est rare et facile à décourager. Je suis obscur à dessein. On m’accuserait de dépravation, moi qui ne pense, comme un bon jardinier, qu’à la culture naturelle des sens! Du moins dirai-je que je tiens pour un être incomplet celui qui n’a pas tiré de ses organes tout le plaisir qu’ils contiennent. Je trouve, ainsi que le disait Bernier, que c’est un grand péché contre la nature. Ils n’ont vraiment pas le droit de se plaindre d’elle, ceux qui ont négligé ses présents et qui, de tout ce qu’elle offre aux hommes, n’ont choisi que ses fruits amers, n’ont voulu mordre que dans le brou des noix vertes.

Pourtant, pourtant... On peut avoir aimé la vie, en avoir même éprouvé toutes les joies, et n’en garder aux lèvres qu’un goût de verjus et d’amertume. Terrible contradiction, qui fait douter de la joie même, de l’amour et de toutes les vérités naturelles, et qui remplit le cœur de rancune! C’est (rappelez-vous, Amazone aux yeux de ciel, ce fut le sujet de ma première lettre) que les plaisirs ne laissent pas de traces directes sur la plage que bat sans cesse le tumulte de notre vie quotidienne. On se souvient qu’il s’est passé en nous quelque chose d’heureux, mais le souvenir est incapable d’une reviviscence précise. Des années après et moins encore, le tempo felice n’est plus qu’une fumée qui fait des dessins dans l’air, et cela inquiète. Mais combien plus lourde serait cette inquiétude, si nous n’avions pas usé de toutes les facultés de plaisir mises en nous par la nature! C’est une grande paix pour la conscience de n’avoir négligé aucune des recherches en cet ordre et d’avoir toujours répondu avec bonne volonté aux invitations de la destinée. Et puis, jusqu’à l’avant-dernière heure, il nous reste la ressource de croire que nous allons enfin rencontrer l’émotion qui ne meurt pas et dont nous emporterons le frisson dans le néant bienheureux. Comme j’aime cette expression surannée, décolorée ainsi qu’une vieille écharpe de soie: «Vider la coupe des plaisirs!» Qu’on l’ait vidée d’un trait, ou qu’on l’ait vidée goutte à goutte, elle est vidée et quand on la presse sur ses lèvres, il n’en coule plus rien, sans doute, mais quelle est la triste folie qui voudrait nous persuader qu’à n’avoir rien bu nous serions bien mieux désaltérés?

Douce amie, qui m’écoutez, je n’ai jamais pu me résoudre à mépriser un plaisir, quelle que fût sa nature, et c’est pourquoi j’ai écrit ceci sans nulle hypocrisie. Je connais la vanité de tout, mais je sais aussi que ce qui est ou ce qui fut est moins vain que ce qui n’exista jamais. Puisque notre vie est bornée, puisque nous en connaissons à peu près le terme, puisque nous ne sommes pas des enfants qu’on dupe avec des mots, n’ayons honte ni de notre humanité ni de ses merveilleuses faiblesses. Comme je n’oublie rien de ce que vous dites, je me souviendrai toujours qu’ayant fait je ne sais quelle allusion à ces gens qui veulent paraître «au-dessus des faiblesses humaines», vous me corrigeâtes: «Au-dessous...» La place d’un bel être humain est à leur niveau exactement. C’est même la gloire des hommes de les avoir compliquées, multipliées à l’infini. Non, pas encore à l’infini, hélas!

LETTRE ONZIÈME

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