L’AMOUR
Parler d’amour avec une jeune femme, c’est un des plaisirs de notre civilisation délicate. Il faudrait vraiment être le dernier des pasteurs méthodistes, pour n’y point trouver d’agrément. Mais il n’est guère de femme qui n’en trouve aussi, même avec le moins séduisant des hommes, même la moins disposée à se laisser séduire, même celle qui par sa nature physiologique ne peut pas être séduite. Je ne dis point que ces discours n’éveillent point chez l’homme qui se donne à ce jeu quelques mouvements confus, ni que la femme, même dont les désirs vont plus loin ou plus près, n’éprouve pas quelque faible et passagère curiosité pour celui qui analyse avec elle les grands secrets. La femme dissocie mal l’émotion intellectuelle de l’émotion physique. C’est même sa plus évidente supériorité naturelle sur l’homme que toutes ses émotions, sans jamais se contrarier ni se contredire, se recueillent plus sûrement en un centre unique, d’où elles irradient dans toutes les directions. Les femmes sont la nature même, qui ignore si profondément la distinction du spirituel et du temporel. Leur attention, dans un entretien sur les choses de la vie, écoute de toutes les parties de leur corps, et c’est ce qui en fait le charme supérieur. Quand l’homme qui converse avec elles sur le ton de l’intimité a, malgré les apparences, à quoi elles s’arrêtent peu, quelque chose de féminin dans la contexture nerveuse, il se fait un accord charmant entre ces deux êtres qui ne se touchent que du bout de leurs antennes et se pénètrent très bien, d’autant même qu’ils réprouvent toute arrière-pensée et ne s’imaginent ni l’un ni l’autre réaliser la grande union. Quand elle doit se faire, elle a lieu d’abord, mais, dénouée, laisse en général peu d’espoir à ces réalisations tendrement intellectuelles.
C’est à vous et de vous que je parle, Amazone, et de moi aussi. Nos esprits ont un sexe, nous le savons, et aussi que c’est la cause de leur plaisir. Il n’est même pas nécessaire que tous les deux en soient également persuadés et ma propre conviction suffit à colorer nos rapports d’âme. Rien ne peut faire, conquérante en d’autres territoires, ceinte du baudrier et l’arc tendu sous votre pied nu, que vous ne soyez pour moi Artémis et que vous ne recéliez en votre cœur toutes les puissances de la femme. Toutes les amitiés d’homme à femme sont ainsi, et toutes ont ce caractère de la ferveur, de la crainte et de la curiosité, quand elles s’établissent entre deux êtres sans hypocrisie et qui veulent jouir de leur valeur naturelle. Les âmes ont un son fondamental qu’elles réservent ou qu’elles donnent selon la manière dont elles sont frappées, et ce son d’harmonie peut être très différent de celui qu’elles ont l’habitude de rendre. Ah! mon amie, je veux expliquer l’insaisissable et encore je ne veux pas l’expliquer clairement, parce qu’il y est des nuances dont le mystère ne doit être perçu que de ceux qui les portent en eux-mêmes. Qui sait si l’amitié dont je parle n’est pas un désir si profond qu’il en est obscur, comme ces puits où l’on ne voit pas, mais où l’on devine le ciel répercuté. Mais c’est un désir qui se laisse contempler avec sérénité; loin de troubler les eaux, il les clarifie et, loin de les faire bouillonner, il les apaise. C’est le ferment de la paix, de la joie et de la sérénité.
On a mis en doute ce caractère de sérénité des amitiés d’homme à femme, parce que précisément on a soupçonné que le désir qu’elles contenaient était toujours synonyme d’inquiétude et de bouleversement intérieur. Mais on a oublié que le milieu où il tombe n’est pas favorable à son développement et tend en principe à le maintenir sur les limites de la croissance. Sans doute, on voit des amitiés de ce genre tourner à l’amour, un jour d’absence, un jour de rupture dans les habitudes, un jour d’orage où l’odeur des fleurs monte à la tête, en toute occasion où l’équilibre des sentiments se déplace brusquement. Mais quoi! De ce que tout est possible dans l’histoire de la vie, on ne peut se refuser à considérer les choses sous leur aspect le plus général et le plus logique. De ce qu’on a vu de tendres amitiés intellectuelles se transformer en amour, on ne peut pas conclure qu’un tel état soit instable et qu’on ne puisse s’y confier de bonne foi. C’est la malignité des hommes, et surtout des femmes, à qui toute affection semble un vol fait à elles-mêmes, qui ont falsifié l’amitié tendre, dont les délices dépassent la conception ordinaire et brutale de la vie. Ils disent que c’est de l’amour qui s’ignore, de la passion indécise et qui tremble devant son ombre, et bien d’autres choses, mais qu’importent les définitions; les mots peuvent-ils caractériser avec justesse des sentiments si particuliers qu’ils échappent aux mots mêmes qui voudraient les emprisonner?
Il n’est pas au pouvoir d’un homme de considérer avec indifférence une jeune femme qui lui permet de lire parfois au fond de son âme. Trop d’effluves se dégagent de ce contact spirituel et corporel à la fois, car l’âme, émanation du corps, en est la synthèse et l’essence. On est loin aujourd’hui, malgré les théories antiques des philosophes à la mode, de faire de l’âme et du corps deux forces opposées et, comme on croyait jadis, engagées dans une perpétuelle guerre. Ce qu’on appelle l’âme n’est qu’une odeur, parfum ou poison, où se résument les puissances des organes. Respirer l’âme, c’est respirer le corps sous sa forme la plus pure et la plus assimilable. Il n’est donc pas possible qu’un commerce intellectuel entre un homme et une femme ne soit pas imprégné d’éléments sexuels, lesquels sont les éléments dominants de la constitution des êtres. Ce commerce doit donc aboutir à des plaisirs, qui sont des voluptés, résultat qui différencie absolument l’amitié intersexuelle de l’amitié ordinaire où les éléments sexuels ne sont pas perçus, de même que notre œil, dans l’ordinaire de la vie physique, ne perçoit pas les rayons ultra-violets. Ah! qu’il est donc difficile de se tirer d’une analyse qui n’a encore jamais été faite! Et dire que, comme récompense, on ne prévoit guère que la certitude de n’être aucunement compris et de rebuter la paresse des esprits les plus fraternels! Mais vous comprendrez, vous, mon amie, et cela me suffira.
D’ailleurs, je ne me dissimule pas qu’une analyse psychologique n’a guère de valeur que comme description des mouvements intérieurs de celui qui analyse. Que peut-on observer, en effet, si ce n’est soi-même, et quelle garantie a-t-on que soi-même et les autres soient des êtres pareils? Nous sommes «proches», du moins, selon un mot de votre langue, si nous sommes dissemblables, et la proximité des âmes permet qu’elles se penchent l’une sur l’autre, comme les sommets de deux grands peupliers que courbe un même vent, mais qui se relèvent d’un effort inégal.
Je ne vous ai presque pas appelée Amazone, au cours de cette Lettre, parce que je me la suis adressée un peu aussi à moi-même, et que je ne vous y ai considérée que dans vos relations avec votre ami. Amazone pour les autres, mais vous ne prétendez pas me faire la guerre, à moi! Je ne suis pas Achille, que vos sœurs vinrent provoquer sous les murs de Troie. Mais, comme lui, je serais inconsolable si je vous avais blessée. Comme ces vieilles histoires sont commodes pour dire obscurément ce qu’on veut dire tout de même pour son contentement particulier, selon le sens qu’on donne à la vie dans la mélancolie solitaire du matin ou dans le trouble du soir! Mes jours, où on dirait pourtant qu’il ne se passe rien, sont plus oscillants que les marées de l’océan, car ils subissent des mouvements plus profonds encore et plus irréguliers. Tantôt la mer découvre de longues étendues de sables riants, sous le soleil, tantôt elle s’avance tumultueuse jusqu’au rivage dont elle ensevelit tous les espoirs. Et je ne sais plus lequel de ces états est le plus normal et le meilleur. L’espoir est un grand embarras.
LETTRE DOUZIÈME
SOI-MÊME
N’est-ce pas, mon amie, si volontaire et si égoïste que vous soyez, vous avez senti cela, que nous n’existons vraiment que dans les yeux qui nous aiment? Mais vous avez senti aussi que, dans ces yeux-là, ce que nous voyons clairement et délicieusement, comme dans un miroir, c’est nous-même remanié et rendu plus beau par l’amour. De sorte que, quand nous croyons aimer un autre être, c’est nous-même que nous aimons. Et comme cet autre être subit la même illusion vis-à-vis de nous, les deux amants, en croyant se donner, en croyant se prendre, ne font que se prendre à eux-mêmes pour se donner à leur propre égoïsme. Découvrons cette vérité méconnue qu’on n’aime que soi, qu’on n’aime que l’idée qu’on se fait de soi vu par l’être que l’on désire. Voulez-vous des termes plus directs, encore? On ne couche jamais qu’avec soi-même, comme l’obscure Hérodiade de Mallarmé, on se vautre dans son lit en étreignant sa propre image,
O dernier charme, oui, je le sens, je suis seule!
Et le narcissisme serait, du point de vue idéaliste pur, la formule suprême de l’amour. Mais il s’agit d’un narcissisme philosophique dont il faut que le miroir soit des yeux vivants et non pas seulement ceux que peut refléter une fontaine. Pour que nous l’aimions, notre sensibilité veut que l’image soit le reflet d’une pensée, car nous sommes exigeants, nous voulons être pensés, regardés et touchés. L’histoire de Narcisse simplifie un peu trop ces rapports et l’illusion du dédoublement y va un peu loin:
Nous fûmes deux, je le maintiens.
Maintenons-le, car il suffit que cela soit notablement plus amusant.
C’est peut-être la base psychique de l’amour que cette rénovation de soi-même par l’amant. Nous ne nous reconnaissons bien que là, dans ces yeux qui nous désirent, car nous ne pouvons nous connaître directement. Le creux de notre conscience n’est pas un meilleur miroir que le creux de notre main. Mais les yeux, quel miroir! Et pour que notre image lui revienne favorable, comme l’amant sait la parer, pour qu’elle lui plaise et plaise aux yeux où il la dépose! Je ne parle pas de la simple image physique, de l’image d’apparence, mais de cette autre image, plus riche et plus totale, qui renferme aussi nos gestes et nos paroles, nos sourires et nos intentions, nos regards et nos rêves, de cette image mobile dont les minutes ne se ressemblent pas. Elle est nous-mêmes et elle est l’image de ce que nous croyons lire dans des yeux qui ont lu notre âme dans nos yeux. Vous voyez le jeu de glaces, Amazone aux regards subtils! On ne peut savoir où commencent les rayons, ce qu’ils apportent et ce qu’ils remportent, le jeu est inextricable et nous sommes, au même moment, le Pygmalion d’une statue et la statue d’un Pygmalion.
J’ai exposé autrefois que les hommes n’existent guère que dans la mesure où ils sont pensés par les autres hommes, ce qui est la base même de la vie sociale et de la vie unanime, mais je ne sais plus, n’ayant jamais relu cet épilogue d’une philosophie (cela s’appelait la Dernière conséquence de l’idéalisme), si j’y étudiais la répercussion de l’amour sur la personnalité incertaine des hommes. L’amour vient encore compliquer singulièrement la théorie, car il comporte une période où l’amant, tout en ayant conscience d’une vie plus exaltée et plus large et plus profonde, n’existe plus du tout en dehors de l’amant qui le pense et où il se pense. Il a remis le peu d’existence personnelle qu’il possédait aux mains de l’être qu’il aime et vers lequel toutes ses facultés l’attirent, en lequel il souhaite de se perdre et dont il contemple les yeux avec l’espoir d’y être attiré, comme par l’aimant un brin de limaille. On accepte ce don de lui-même, mais c’est pour le rendre aussitôt enrichi de toutes les forces et de toutes les beautés de l’amour, et, se retrouvant ainsi transfiguré, il est heureux à peu près comme les élus croient qu’ils le seront en entrant au ciel. L’amant s’est trouvé, en renonçant à lui-même, paradoxe plus véridique que celui de l’élu qui trouve la vie en renonçant à la vie.
Je viens de vous appeler subtile, amie. Il faudra l’être pour vous retrouver dans ce dédale de nuances et de comparaisons, mais mon excuse est que l’amour, fait pour être senti, n’est pas fait pour être analysé. Ah! comme on voit bien que je suis un cœur sec! Est-ce qu’autrement je passerais mon temps à scruter le mécanisme des sentiments qu’il serait si simple de pratiquer? Nietzsche a appelé terriblement George Sand la vache à écrire. Moi je suis l’ours à écrire. Je le profère d’abord, pour éviter une fatigue aux imaginations. Oui, l’ours à écrire et qui grogne quand on le dérange; mais j’aime aussi à grimper aux arbres, d’où je regarde danser les hommes, ce qui m’amuse beaucoup. Et, comme ce sont mes écritures qui m’ont révélé à vous, je suis satisfait de mes exercices et je continue.
Nous disions donc que dans l’amour on n’aime peut-être que soi. Ce serait une fatalité du jeu de la pensée. L’amour sert d’abord à nous donner de l’importance vis-à-vis de nous-mêmes. Il est le singulier ferment qui développe tout à coup notre personnalité. Et ceci explique pourquoi, si nombreuses soient les femmes qu’on aima, on a presque toujours la sensation que cela fut toujours la même, que cela fut toujours soi qu’on regardait à travers tous les visages. Je dis l’impression laissée à un amant par des amantes de trop bonne volonté, trop dociles et trop acharnées à plaire, donc à ressembler. Mais des amantes un peu volontaires l’ont éprouvé aussi, l’effroi de retrouver dans l’amant du moment, l’amant du passé. Alors chez certains êtres, lassés d’eux-mêmes, c’est la recherche effrénée de la diversité, avec bientôt la terreur de se retrouver, encore une fois, dans des yeux, différents, mais toujours pareils, seul à seul avec soi. Recherche qu’on sait vaine et dont on ne se lasse pas pourtant, peut-être parce qu’il y a l’illusion des premiers moments et qu’Isis est nouvelle et qu’elle promet l’inattendu, tant qu’elle reste voilée à demi. Mais le voile tombé, on se retrouve voué à l’éternel et lassant narcissisme.
Il en est des femmes comme des paysages dont les plus beaux sont toujours ceux qu’on n’a pas encore vus. Moins on en connaît et plus l’impression qu’on en reçoit est profonde, mais leur variété extrême finit par se dissoudre dans une tonalité moyenne, fatigante comme un néant. Il semble qu’on les ait toujours vus. C’est le mot des commencements d’amour, mot qui marque à la fois la période suprême et le début de la période descendante: «Il me semble qu’il y a longtemps, longtemps que nous nous aimons.--Il me semble à moi que c’est depuis toujours.--Oui, toujours.» Les malheureux! Les voiles sont tombés et ils contemplent innocemment leur propre image, dont ils seront bientôt fatigués, car ils se connaissent trop, et ce n’est pas cela qu’ils cherchaient.
Cependant c’est cela même que cherchent quelques-uns, et ils ne le trouvent jamais assez. Pour aimer avec constance, il faut s’aimer soi-même et avoir des motifs de s’aimer. L’égoïsme extrême est pour l’amour un terrain admirable, où il peut s’implanter solidement. Je crois que je n’ai pas besoin de développer ce paragraphe, dont la certitude est suffisamment établie par ce qui précède. Aussi bien je suis lassé, plus encore que vous, Amazone, de cette métaphysique du sentiment. C’est un jeu, comme les mathématiques. La solution est toujours posée dans les termes du problème. Il serait préférable d’y procéder par axiomes. Leur évidence surgit à la moindre réflexion par l’impossibilité même où l’on se trouve d’imaginer des arguments contraires.
Que du moins cela vous confirme dans votre merveilleux égoïsme amazonien, base de la sensibilité et de la bonté. Il faut être d’abord très égoïste pour être bon et très égoïste pour être sensible. De tous les devoirs perceptibles à l’intelligence et acceptables par l’intelligence, c’est le premier, et il comporte peut-être l’exercice de tous les autres, mais c’est celui qui demande à être pratiqué avec le plus d’intelligence. Voilà pourquoi la plupart des hommes, qui en sont assez bien pourvus, en font un si mauvais usage. Mais comme il n’est rien, comme il est même néfaste sans l’intelligence, c’est donc l’intelligence que nous mettrons au-dessus de tout, l’intelligence qui est probablement la forme suprême de l’amour.
Je sais bien que je confonds avec impudence l’intelligence et les sentiments, mais je vous avouerai que c’est exprès, toute faculté intellectuelle étant aussi affective et tout sentiment ayant aussi quelque chose d’intellectuel. Il y a l’être humain qu’il faut savoir considérer dans son intégralité, au lieu de le couper par petits morceaux, comme une préparation à regarder sous le microscope. Je veux la plante tout entière avec ses fleurs, ses feuilles, ses épines et ses racines pleines de terre fraternelle.
LETTRE TREIZIÈME
MÉCANISMES
Mon amie, je viens de passer quinze jours dans une petite ville silencieuse où tout le monde se connaît et où presque tout le monde s’évite. Un homme qui ne serait pas habitué à la solitude s’y ennuierait désespérément, mais la solitude n’y est pas de même qualité que dans une campagne ou dans une grande ville. Même à celui qui l’aime, elle est lourde. Ce n’est pas de cela que j’y fus accablé. J’avais d’autres soucis plus pesants dont vous étiez la cause innocente et courageuse et ce n’est que maintenant, que j’en suis enfin délivré, que je pense, sans rancune, à la vie silencieuse qui passait comme une ombre autour de moi. Cette ville, morne et pittoresque, est libertine avec une telle décence que l’étranger n’y trouve à exercer ni ses soupçons ni sa curiosité. Nous ne connaissons pas l’hypocrisie des mœurs, si nous n’avons point participé à la vie de province qu’elle domine comme un principe inconscient. Et peut-être connaissons-nous mal la passion si nous n’avons su deviner, sous son masque austère, les désordres des cœurs tourmentés, dont les tourments montent là à une intensité douloureuse et voluptueuse, extrême et presque excessive. Là, des amants mettent des mois, des suites de saisons, à combiner des rencontres que le hasard pourra expliquer. Des maisons étroites et des jardins étroits montent des rêves et des désirs qui ne se croisent que dans l’espace, et des femmes y passent leur vie à songer à leurs amours. Comme dans les cloîtres et les harems, la captivité les alourdit. Le rêve inutile les jette dans le romanesque et, le roman étant sans issue, dans la dévotion. Quelques-unes, plus fougueuses, ne se laissent pas vaincre, et il en résulte parfois de belles amours d’une constance et d’une ingéniosité admirables. Il est plus facile de les deviner que de les surprendre. Balzac a bien connu la province. Sa province est toujours vraie, tandis que son Paris n’a plus guère qu’un intérêt historique, Paris pourtant bien plus facile à observer. En province, on ne sait rien, il y faut de la divination. Devant l’étranger tout se ferme et d’abord les visages. Il n’est pas jusqu’aux grandes villes où ne règne une grande défiance de l’homme qui passe.
Mais ces questions ne doivent guère vous intéresser, Amazone. Rassurez-vous, je n’y ai touché que pour vous faire comprendre quelle pouvait être ma vie dans cette ville fermée; l’esprit s’épuise en vain à en pénétrer le mécanisme sentimental et au bout de quelques jours on renonce à tout, hormis à soi-même. Le sentiment d’être seul, de se mouvoir, ombre parmi les ombres, vous jette bientôt dans une sorte de prostration, ce que ne fait pas la solitude volontaire ou consentie, d’où naît au contraire une sorte d’exaltation égoïste.
C’est donc au milieu de tout cela, ou de tout ce rien, qu’une nouvelle émouvante vint un soir évoquer à mes yeux effarés des images funèbres. Toute mauvaise nouvelle prend dans ces conditions des tons funèbres; le raisonnement est impuissant à les éclaircir et l’angoisse étreint tout le système nerveux sans en laisser la moindre partie fonctionner librement. C’est une chose certaine et que j’ai heureusement vérifiée depuis, que la condition des êtres, malmenés par une catastrophe physique, est presque toujours bien préférable à celle des êtres qui n’en ressentent que le contre-coup moral. Les premiers n’ont ressenti qu’un choc dont la brutalité soudaine s’est évanouie au coup même qu’il a porté, les autres tombent en proie à l’imagination qui amplifie les douleurs comme les joies. Sans l’imagination, la vie n’est presque rien: une suite de faits diversement ressentis, selon leur retentissement exact, qui est peu de chose, la plupart du temps. C’est l’imagination qui a créé leur valeur. Ainsi, l’on ne sait presque jamais ce qui se passe exactement dans les autres, et surtout dans l’être qu’on aime le plus, parce que, au lieu de ressentir le fait directement, on ne le perçoit qu’à travers un appareil déformateur. Ou plutôt ce n’est pas le fait lui-même qu’on ressent, c’est sa propre sensibilité projetée devant soi comme sur un écran, c’est soi-même dont on regarde les contorsions douloureuses. Et en ce sens, il est vrai qu’on ne souffre pas d’autrui, mais seulement de soi-même.
Quand on a conscience de cet égoïsme fatal, il est plus difficile de se mouvoir dans la vie que lorsque l’on peut avoir l’illusion d’une communion naïve avec la sensibilité même des êtres. On cherche à réprimer, sans y parvenir toujours, les expressions d’une émotion qui dévoile trop un état intérieur dont l’aveu est une satisfaction personnelle. Il est vrai que celui-là même qui n’aime pas à être plaint ne laisse pas d’être sensible aux manifestations douloureuses dont il est la cause. L’égoïsme est presque toujours indulgent à l’égoïsme et accepte volontiers la preuve qu’on lui donne de sa raison d’être, qui est aussi sa justification. Il me plaît de démasquer ainsi le mécanisme de la sensibilité et de ne pas laisser croire qu’elle puisse s’exercer pleinement dans un autre sens que celui qui assure son épanouissement. Il restera toujours assez de naïfs raisonneurs pour opposer l’altruisme à l’égoïsme, incapables, dans leur empressement à confondre la cause et l’effet, de comprendre qu’une sensibilité sans égoïsme est une conception dénuée de signification, puisque, par sa définition même, la sensibilité est la faculté de sentir et qu’on ne peut sentir qu’avec le corps qu’on possède personnellement. Il n’est pas d’amours sans égoïsme et les amours médiocres sont celles qui ne reposent que sur une sensibilité fragile et qui n’a pas assez de stabilité pour qu’un égoïsme parfait ait pu y prendre racine. Mais les mots sont de grands tyrans et il y a si longtemps qu’ils règnent que leur pouvoir est incontesté. Or, il ne faut pas se révolter contre les pouvoirs incontestés. Rien n’est plus inutile. Je ne poursuivrai donc pas plus longtemps une démonstration choquante pour la plupart des esprits, et qu’on ne pourrait leur faire admettre que grâce à des concessions et des distinctions qui en fausseraient la signification fondamentale; j’attends qu’on me montre un égoïsme sans sensibilité et une sensibilité sans amour.
Et puis, Amazone ressuscitée, je ne tiens sérieusement qu’à une chose, c’est à vous offrir mon égoïsme heureux. Vous l’avez mis à une rude épreuve, par une nuit d’été, sur la route bordée de platanes, mais j’ai revu votre sourire, j’ai revu votre âme toujours rayonnante, je sais bien maintenant que la statuaire grecque avait raison et qu’une Amazone blessée est toujours une Amazone.
LETTRE QUATORZIÈME
UN CONTE
On me contait l’autre jour, mon amie, et je crois que, mise en roman, cela ferait une bien curieuse histoire, l’aventure d’un amant très épris et très heureux qui se détacha de sa maîtresse à la suite d’une grave maladie qu’elle traversa. Cela vous semblera, ainsi résumé, une anecdote assez ordinaire, mais entrez dans le détail.
Il fut d’abord très éprouvé et passa bien des jours et bien des nuits d’angoisse. Comme le mal croissait, son amour et sa peine croissaient du même pas et faisaient de sa vie une épouvante. Sa douleur était portée au plus haut point, quand un revirement subit s’accomplit dans l’état de la malade, que l’on vit bientôt hors de péril. Accablé par la peine, il douta longtemps, mais comme les nouvelles qu’on lui donnait se faisaient toujours de plus en plus rassurantes, il fut pris d’une joie aussi forte qu’une grosse fièvre et qui avait des effets presque pareils. On le vit exubérant et proche de la divagation. Presque muet d’habitude et si longtemps sombre, il racontait des histoires absurdes et quelquefois choquantes où ses amis n’auraient rien compris si son état ne leur en avait fourni d’assez bonnes explications. Il y était toujours question d’un malheur extrême, suivi d’une résurrection et de joies célestes. Esprit assez positif, quoique sentimental, il donnait des signes de mysticisme, et l’on craignit beaucoup pour la première entrevue des deux amants. Elle eut lieu dans un jardin à la campagne et fut, à la vérité, émouvante. C’était bien, en effet, deux ressuscités, l’un du néant, l’autre de la douleur, qui se retrouvaient. Leurs premières paroles et bientôt leurs premières caresses leur donnèrent une telle joie d’imagination que la convalescente pensa se trouver mal et que l’amant avait l’air comme égaré. Mais quand, plus calmes et avertis peut-être d’un danger, ils voulurent reprendre leurs confidences d’autrefois, la malade ne parlait que de son mal et l’amant que de sa douleur. A leur insu, ils s’étaient créé l’un et l’autre un monde nouveau où ils marchaient sans pouvoir en joindre les sentiers au monde ancien de leur amour heureux. Ils ne s’en aperçurent pas, mais le présent leur était une sorte d’au delà où le bonheur règne naturellement, sans qu’on ait besoin, pour le ressentir, de s’attacher à un autre être. Aux visites suivantes, la situation de leurs esprits ne changea guère d’abord; cependant, la femme, d’une tendresse plus dépendante et plus fidèle, réussit à mettre quelques pas dans les anciens vestiges, le long du sentier des réminiscences. Peu à peu, elle se sentit redevenir la chose aimante qu’elle était naturellement; la présence de son ami chassait ses souvenirs de solitude et remplaçait en elle les images de convalescence, qui avaient été si longtemps sa grande occupation. Faiblement encore, peut-être plus tôt qu’il n’aurait fallu, elle désira des baisers, et employa sa ruse loyale à les conquérir. Il y eut là une lutte contre l’espionnage domestique qui les occupa quelque temps et leur fit, à tous les deux inégalement, retrouver les premiers plaisirs. Un jour enfin se présenta une occasion plus propice, le désir fut plus fort que la prudence et l’invisible observateur eût pu croire qu’en leur promenade les deux amants avaient définitivement relié aux anciens les nouveaux sentiers de leur amour. C’était imparfaitement vrai cependant et ce nœud incertain devait bientôt montrer sa fragilité.
La convalescente allait tout à fait bien maintenant et n’était pas loin de reprendre son train coutumier. Le mal ne laissait nulles traces dans son corps et moins encore dans son esprit. Elle congédia la garde-malade et fit comprendre au médecin, par quelques absences bien réglées, l’indiscrétion de ses visites. La saison s’avançait d’ailleurs et malgré le charme contradictoire de l’automne pour un cœur ressuscité, elle se disposa à regagner la ville. Il n’y eut d’abord rien de changé. Tout se retrouvait à sa place, meubles, amis et amant: ce cœur docile obéissait facilement à un bonheur si bien ordonné et qui reprenait si bien le cours des saisons. Cependant un travail tout contraire s’était fait dans l’esprit de son amant. N’ayant plus rien à redouter du présent, il se remémorait avec terreur ses peines passées, et c’est en elles qu’il vivait. La longue peur dont il avait souffert encerclait et limitait ses souvenirs. Il ne pouvait remonter aux heures bénies d’avant l’inquiétude et il se prenait à murmurer au moment du rendez-vous: «Dans quel état vais-je la trouver?» Le présent échappait à son attention; sa vie restait colorée des teintes qui l’avaient un temps assombrie. Ainsi peu à peu il s’accoutumait à ne discerner dans sa maîtresse que des causes de peine, mais cette peine elle-même devint si monotone qu’il eut l’air de l’accepter comme un compagnon inévitable. Comme on connaissait son aspect sombre et son caractère renfermé, ses amis n’y prenaient point garde, et donnaient au silence dans lequel il était retombé les causes les plus heureuses. Cependant un jour qu’il avait l’air plus gai que d’habitude, il eut lui-même la perception de son ennui et, alors qu’on le félicitait de mettre d’accord ses manières et l’état intérieur de son cœur, il se rendit compte du néant dans lequel il s’agitait. Enfin, quelque temps plus tard, il s’avoua qu’il n’aimait plus et manqua même de le dire tout haut, ce qui le fit rougir comme lorsqu’on s’arrête au bord d’une inconvenance. Du coup il se trouva soulagé. Connaissant la cause de sa tristesse, il pouvait lutter avec elle. N’aimant plus sa maîtresse, il se mit à désirer sans honte toutes les femmes et céda à quelques-uns de ses désirs, qui eurent un accomplissement heureux. Quand son amie s’aperçut de sa froideur, elle n’était déjà plus en plein renouveau. Les roses remontantes sont plus fragiles que les roses d’une seule saison. Elles séchèrent dans le cœur de la maîtresse comme dans celui de l’amant et ainsi se dénoua sans heurt une liaison qui n’était pas faite pour résister aux incidents de la vie. Je trouve une grande tristesse dans ce dénouement. Des cœurs plus valeureux ne l’auraient pas supporté. Mais je vous rapporte l’histoire telle qu’on me l’a contée. C’est un canevas de tapisserie dont j’ai mal rempli les intervalles du dessin tracé par de plus habiles ouvriers. Ses caractères vous en seront déplaisants par leur soumission aux hasards de l’existence. Le destin en fait ce qu’il veut. C’est assez l’ordinaire. Soyez heureuse, vous qui ne lui cédez pas et qui verriez, en de telles circonstances, les sentiments que vous inspirez se resserrer autour de vous et vous enclore d’une tendresse plus agissante.
Je ne sais quelle association d’idées ou quel besoin de tristesse m’ont fait réfléchir assez longuement à cette anecdote qui montre le pouvoir des événements ordinaires de la vie sur la métamorphose des cœurs et la marche des passions. Tous, ou presque tous, sont à la merci de cette sorte d’imprévu intérieur qui serait la chose du monde la plus prévisible, si nous étions capables d’assez d’attention sur nous-mêmes. Mais cette attention même en préviendrait le développement, et la vie y perdrait sans doute ses perspectives où, derrière chaque bouquet d’arbres, si nous y pouvons situer le malheur, nous ne manquons pas d’y rêver, plus souvent encore, à l’enchantement caché.
LETTRE QUINZIÈME
RETOUR
Si vous saviez, mon amie, ce qu’ils ont fait de mon logis où chaque chose vous connaissait et vous aimait! Elles ne sont plus capables de connaissance, d’amour ni d’aucun sentiment, les pauvres choses. Elles gisent entassées dans les coins, blessées peut-être, sans plus rien de la vie simple que leur conférait l’usage quotidien. Je ne puis penser à autre chose, ni écrire d’autre chose, sur la table de fortune où je forme malaisément des jambages incertains, avec un chat épeuré sur mon épaule, comme on représentait, dans les vieilles gravures sur bois, les alchimistes, nécromans et faiseurs de grimoires. Est-ce que je n’évoque pas les morts, moi aussi? Est-ce que je ne tente pas de rendre à la vie la première étreinte des pensées, au moment même où leur souvenir se disperse, avec les objets qui en avaient été les témoins? Je vois encore votre entrée dans ma solitude, mon effroi et ma joie bientôt de voir un être tel que vous se mouvoir en moi avec la simplicité des conquérants. Ils viennent parce qu’ils devaient venir, ils viennent comme une force s’accomplit, par une nécessité de leur nature et il semble tout à coup qu’ils aient toujours été là. Comment les âmes se connaissent-elles d’avance, comment savent-elles qu’il y a une place qu’il leur appartient de combler et qu’on ne leur disputera pas? Comment apprennent-elles qu’elles sont attendues, et qu’elles trouveront, comme dans les contes de fées, la table mise, parée et chargée de tous les mets de la communion spirituelle? Je n’en sais rien, ni personne, et je ne veux pas essayer d’analyser un des mystères les plus charmants de la vie. Vous vîntes donc et, sans m’en apercevoir, je m’étais mis en route pour aller à votre rencontre:
Les heures s’en allaient très lentes, Un soir de brume, un soir d’hiver, Un soir de mortes et d’absentes, Où l’on rêve aux rêves d’hier.
Et voilà que, par un soir à peu près pareil, un soir d’été, mais de brume encore, je me trouve seul, dans les déblais
Et les rêves obscurs où s’endorment les choses, Parmi la poussière et l’odeur des vieilles roses.
Elles gisent à terre, les vieilles roses, et leur odeur ancienne monte d’entre les plâtras, et le bruit de la démolition emporte toute paix, mais je persiste, moi! sur ces ruines et j’écris de ces choses en attendant qu’elles se reconstituent. On les détruirait toutes, autour de moi, que je garde les éléments de leur résurrection.
La vasque s’est remplie peu à peu de feuilles mortes, N’y cherchez pas d’eau pure. Celle que la pluie apporte A été bue goutte à goutte par les oiseaux, Il n’y reste rien que la mort. C’est un tombeau. Mais ne regardez pas au fond, parmi les feuilles. Quelque chose s’agite encore dans ce cercueil, Des rêves, des tendresses, des troubles, des désirs, Je ne sais quoi d’absurde qui ne veut pas mourir.
Les choses non plus ne veulent pas mourir. Tant que nous sommes, elles sont. J’ai vu détruire des paysages qui vivent toujours dans ma mémoire. Les arbres, les maisons, les perspectives reviennent prendre leur place dès que je ferme les yeux sur le présent, et leur réalité est aussi vraie pour moi qu’au temps où elle était réelle. J’ouvre la porte de toutes mes demeures successives, même les plus fugitives, et je m’y installe facilement, à la place accoutumée. Les mêmes visions viennent m’y visiter et parfois j’y accomplis des rêves qui étaient restés des rêves. Quand j’aurai quitté ma demeure d’aujourd’hui, je la verrai toujours s’éclairer de votre sourire,
Et vos yeux déchirer la nue
d’où tomba, comme une pluie de printemps, la tendresse des pensées. Et quand les pierres en choieraient une à une dans le néant des pierres, rien ne pourrait faire que vous ne vous soyez assise là, et que votre image ne s’y soit reflétée dans mes yeux et dans mon esprit. Ce qui a été une fois est devenu éternel.
Voilà des imaginations bien compliquées, n’est-ce pas, mon amie, pour accompagner les coups sourds du pic, mais c’est que je les entends moins à mesure que je pense à vous, et de penser à vous, cela me mène toujours très loin, puisque vous contenez toutes les possibilités. La diversité de votre âme satisfait la mienne éprise à la fois de variété et d’unité et j’aime à promener mon visage
Sur maints charmes de paysage, O sœur, y comparant les tiens,
paysages de terre et d’eau, d’esprit et de sentiment. Tous les aspects des choses se renouvellent près de vous et prennent un air de franchise et de jeunesse. J’aime les femmes à l’intelligence hardie qui ne se découragent devant rien, mais vraiment j’en ai rencontré bien peu. Elles ne saisissent des choses que le côté pratique, plus encore, que le côté personnel, et ce qui n’est d’aucune utilité à leurs desseins, elles le délaissent comme sans intérêt. Loin que la poésie ait été introduite dans le monde par les femmes, elles ne s’y prêtent qu’au moment de l’amour et sous la pression de l’amant. Les hommes sont si chimériques! Ils veulent toujours quelque chose au delà du possible, et c’est ce qui fait qu’ils se détachent si facilement de l’être dont ils se sont servi pour accomplir leur destinée. Après celui-là, ils en veulent une autre et toujours de même, jusqu’au delà même de leurs facultés, jusqu’au delà de leurs forces agissantes. La femme, au contraire, s’attarde dans le présent, elle s’y fixe, elle y prend racine et l’arrachement lui est d’autant plus douloureux. C’est qu’elles ont obscurément conscience d’être sur terre pour fonder la vie, et tous leurs gestes concourent à cela, même quand ils ne sont que des simulacres. Le champ où elle a travaillé, la femme veut le moissonner aussi, et la continuité des baisers lui donne quelquefois l’illusion de la fécondité. L’homme passe, sème et chante. Vous ne vous reconnaissez ni dans l’une ni dans l’autre allusion, Amazone aux deux natures si bien emmêlées qu’ayant touché une fibre on ne sait jamais le son qu’elle donnera. Il y a en vous l’odeur de toutes vos conquêtes et, conquérant à son tour (l’homme est si chimérique!), il semble qu’on les respirerait sur vos mains enfin captives. Mais ne croyez pas que cela soit ce qui m’attire à vous. Même, j’en fais abstraction. Je ne vois dans votre nature amazonienne que ce qui fait de vous une femme, mais plus apte qu’une autre à satisfaire la liberté de mon esprit, une femme qui, sans avoir le côté serf des femmes (qui séduit tant les hommes), en possède tous les dons qui me sont chers.
Et voilà pourquoi l’image que les choses d’autour de moi avaient retenue de vous n’est pas brisée, mais seulement suspendue. Elle va se reformer, et votre présence en consolidera la fragilité momentanée. En attendant j’y supplée par la mienne. Où je suis, vous êtes, et puisque je pense, vous êtes pensée et vous surgissez jusque parmi les ruines que des barbares accumulent près de moi.
LETTRE SEIZIÈME
SURVIVANCES
Mon amie, je vous citais l’autre jour, sous les arbres du Bois, et je ne sais plus à quel propos, peut-être sans aucun à-propos, car elle me plaisait par sa belle précision, cette pensée d’une femme du XVIIe siècle: «Les créatures qui ne nous aiment pas assez nous irritent, celles qui nous aiment trop nous importunent.» Elle me revient encore aujourd’hui, au moment de vous écrire, et j’y vois même, à la réflexion, une sorte de thème pour un nouvel art d’aimer, que je ne rédigerai pas, mais dont je pourrais esquisser quelques parties. La dame qui pensait si juste et si clair était une religieuse de Port-Royal-des-Champs, qui mourut en 1660. Elle était la fille d’Arnaud d’Andilly et s’appelait en religion sœur Eugénie. Où cette nonne janséniste a-t-elle pris cette connaissance de l’amour? C’est ce que je ne vous dirai pas, l’ignorant moi-même, mais cela me fait songer que les meilleures ou les plus saisissantes choses qu’on nous ait dites sur l’amour le furent par des religieuses, sainte Thérèse et les autres mystiques, ou cette Portugaise, qui n’en fit qu’une expérience profane, mais en ressentit toutes les profondeurs et toutes les délicatesses. Cependant laissons-la, puisqu’elle dut à l’amour d’un homme cette science que toute femme est disposée à apprendre à ses propres dépens. Mais les autres, éternelles cloîtrées, éternelles rêveuses, qui ne s’enflammèrent jamais que pour Dieu ou pour leurs sœurs, comment donc s’instruisirent-elles si bien du mécanisme de nos sentiments? C’est qu’il n’y a, en réalité, sous quelque forme qu’il se déguise, qu’une seule sorte d’amour et qui tend à une satisfaction pareille, malgré la disparité apparente des buts. L’amour va vers la joie et ne peut aller que vers la joie, qui est la plénitude. C’est ce que l’auteur de l’Imitation, moine lui aussi, a exprimé en quatre mots dont l’ensemble donne cette formule admirable de vérité: Amor currit, volat et lætatur. Vous vous souvenez peut-être que je l’ai appliquée au type même de l’amour naturel, au spermatozoïde qui se glisse d’un mouvement ailé vers sa joie, l’ovule. Mais dans l’amour tel que nous l’avons recréé par tant de siècles de civilisation, il n’est plus de distinction possible entre le naturel et l’anormal. Nos centres nerveux secondaires se substituent l’un à l’autre et nous aimons avec celui de nos sens, celui de nos organes qui a le rôle le plus important dans notre physiologie particulière, si bien que, de l’amour mystique à l’amour saphique et à l’amour platonique, s’il y a la différence du moyen, il n’y en a pas dans le but, qui est la conquête de la joie parfaite. Une religieuse ignorante des hommes a donc pu connaître excellemment l’amour, et, ignorante des femmes, le connaître encore. Même, plus dégagée des conséquences de la fonction naturelle, elle a été mieux placée pour en étudier les phases spirituelles. Peut-être que l’amour mystique, sans autre partenaire que l’imagination, est celui dont on peut tirer le plus d’enseignements psychologiques. Les questions et les réponses d’amour faites par le même esprit, par un désir unique, se correspondent plus logiquement, trouvent plus aisément cette unité de volonté que les amants réalisent quelquefois si mal.
Cependant cette digression était peut-être inutile, la clairvoyante pensée de la religieuse de Port-Royal n’ayant pas nécessairement trait à l’amour ni divin ni profane, quoiqu’il puisse fort bien s’y appliquer. A quelque genre de tendresse qu’elle ait songé en écrivant sa maxime, il est également certain qu’elle avait une âme assez sèche et bien digne d’avoir été cultivée dans le jardin janséniste. C’est quand on est soi-même incapable d’amour ou quand on traverse une phase de désenchantement que l’on se sent disposé à s’irriter devant une affection hésitante, comme à craindre les tyrannies de la tendresse excessive. Quand on aime soi-même, quand le cœur se répand, on n’a pas tant de sagacité, on accueille la moindre marque d’amour, on souhaite d’en être à un moment submergé. Mais il y a des phases où les plus ardents sont d’une tiédeur janséniste et où ils redoutent qu’on semble attenter à leur indifférence. Mettons-nous en face de ces êtres impertinents, qui craignent notre amour, peut-être pour ne pas être obligés de nous le rendre. Quel triomphe de le leur imposer malgré eux, de les forcer à regarder nos yeux et de jouir de leur animation!
Mais sœur Eugénie est une personne mesurée qui ne souffre ni le trop ni le trop peu. A sa manière, elle désire la joie parfaite, elle sait que la perfection est ce qui atteint et ce qui ne dépasse pas, elle est d’un siècle qui connaît l’équilibre et qui sait comment on le maintient. Elle est sage, elle déteste le médiocre et déteste aussi l’extrême. Au demeurant, elle semble une personne fort sensée et avec qui on aurait aimé à disputer des affaires de sentiment. Elle aurait eu des répliques piquantes, de celles devant lesquelles l’esprit un instant embarrassé rebondit et trouve à son tour la repartie. Imaginez le joli dialogue d’un libertin et d’une religieuse sur la tiédeur en amour. Je la veux jolie, d’une jeunesse assez avancée pour permettre l’expérience et qu’elle ait les yeux noirs fort vifs et même inquiétants. Je vous serais ainsi moins infidèle, et vous me le pardonneriez plus facilement, car c’est moi-même que je suppose. Mais que cela me lasserait vite. Pour parler de l’amour avec plaisir, il faut avoir de l’amour pour son contradicteur. Cela fait qu’on lui permet tout, et d’abord de n’être point de votre avis. Les opinions adverses prennent dans la bouche d’une femme que l’on aime un air de mystère qui vous inquiète moins qu’il ne vous charme. C’est un sujet de méditation ou de rêverie pour les heures qui suivent. Mon amie, j’ai bien souvent emporté de nos causeries le germe d’une de ces lettres où je vous renvoie votre opinion mêlée à la mienne, comme je voudrais que fussent toujours mêlés nos esprits.
Oui, je crois vraiment que les discours de la nonne, et même de toute autre femme m’ennuieraient assez vite. Ils auraient peut-être du piquant, mais manqueraient de cette liberté d’esprit qui n’est limitée que par la passion. Car l’esprit le plus libre a ses bornes et il est toujours une région qu’il se défend de profaner et qu’il considère avec respect, une région sacrée où l’on n’entre que pieds nus, comme les musulmans dans leurs mosquées. C’est probablement tout ce qui nous reste des vieilles tendances religieuses, mais nous y tenons d’autant plus que nous les avons orientées nous-mêmes. Mais là aussi nous avons des idées communes et nos esprits d’accord s’arrêtent au même seuil, quoique j’aie souvent bien envie de le franchir. C’est que je suis malheureusement plus avancé que vous dans la vie et plus enclin au scepticisme qu’elle développe. Au fond, je ne sais. On se connaît si mal soi-même! Serais-je vraiment étonné si on me démontrait qu’au lieu d’une seule je me suis créé toutes sortes de régions sacrées? C’est bien possible. D’ailleurs ce serait encore une conséquence, quoique inattendue, peut-être, du scepticisme. A force de ne plus croire à rien, on admet en soi les croyances les plus contradictoires et cela par nonchalance, autant que par dédain d’une vérité unique.
Vous, Amazone, vous ne croyez qu’à l’amour et ne respectez que l’amour. Sans lui, l’existence n’est rien pour vous. «Plutôt la mort que la mort de mon plaisir!» Ainsi votre vie est une perpétuelle tragédie avec l’absolu pour alternative. Cela fait que vous n’êtes pas médiocre. Je crains que sœur Eugénie ne l’ait été terriblement. Je l’abandonne, car je ne suis même pas sûr qu’elle eût les yeux noirs, et elle avait certainement la tête rasée. Laissez-moi regarder vos cheveux blonds sur vos épaules. Il n’y a rien de plus beau. C’est ma religion la plus véritable.
LETTRE DIX-SEPTIÈME
INVITATION A L’ENNUI
Mon amie, avant que je n’eusse donné un titre à chacune de ces lettres (j’ai attendu pour le faire qu’elles prissent la forme d’un de ces livres qui vont dans vos armoires ou dans vos coffrets, enfer ou paradis), je voulais déjà appeler celle-ci: Invitation à l’ennui. C’est vous qui me l’avez suggéré indirectement en louant mes pensées sur l’ennui. Vous disiez: que je suis contente que vous ayez réhabilité l’ennui. Je ne sais si quelques petites réflexions innocentes et trop sincères auraient suffi pour cela, mais si je n’ai pas atteint l’esprit du commun des hommes, j’ai touché le vôtre, et cela me suffit. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas insister et m’en tenir à ces modestes exclamations jaillies d’un cœur reconnaissant à l’ennui de lui avoir révélé sa valeur et sa beauté, mais moi qui n’obéis qu’à mon caprice, je veux obéir aussi au plus obscur de vos désirs. Il est difficile de parler de l’ennui sans être ennuyeux, car je n’écris pas que pour vous, hélas! et peu de gens sans doute partagent notre goût pour cette forme de la vie intérieure et secrète.
L’ennui que je chante n’est pas l’ennui aux yeux morts et à la face sombre. Il est souriant. Il regarde la vie et la vie le regarde. Assis l’un devant l’autre et parfois côte à côte, et parfois la main dans la main, ils écoutent les pensées qu’ils ne profèrent pas, mêlées aux désirs dont le rythme est égal comme celui d’un cœur bien portant. Figurez-vous cette image dessinée par un vieux peintre, du temps où les peintres avaient des idées. Représentez-vous, masculinisée, la Mélancolie d’Albert Dürer, avec des yeux moins égarés, assise près d’une magnifique compagne, dont on devine qu’elle renferme, sous le voile de sa robe et le voile de sa chair, le secret de toutes les joies vaines pour être trop réelles, c’est-à-dire fugitives. Ils resteront ainsi longtemps, non pas toujours, assez pour que l’ennui sourie enfin aux attraits de la vie et pour que, la vision disparue, il conserve l’attitude qu’elle lui imposait. Alors il plonge en lui-même et s’enivre de lui-même quand, descendu au fond du gouffre, il en parcourt les enchantements.
Mais nous ne sommes plus au temps de la peinture allégorique, les esprits trop paresseux n’ont plus la patience de la pénétrer et, ne réfléchissant plus, ne la comprennent pas. Il faut les faire entrer lentement au jardin tout dessiné et les mettre tout d’un coup dans le jeu de la sensation. L’ennui n’est pas un sentiment délicieux. C’est un sentiment nu, tel que je le conçois et tel que j’en aime le contact. On y ressent la vie dépouillée de toute sa parure, réduite à elle-même, à ses seuls charmes qui se réduisent à ceci: être. J’essaie encore d’expliquer cela, qu’il faut savoir goûter la vie pure, dissociée de l’idée de bonheur, chimère qui en gâte les meilleurs moments, qui nous tire à chaque instant hors de nous-mêmes et nous met à la merci de toute ironie qui nous le promet. Ironie dont nous ne sommes même pas dupes plus d’un instant et dont la moindre expérience de vivre nous apprend la cruauté; elle suffit pourtant à nous masquer la vie véritable qui n’est que le sentiment de nous-mêmes, le sentiment de notre écoulement en face de la permanence des choses.
C’est précisément pour échapper à cette fuite lente et sûre de notre vie que nous nous accrochons aux chevelures du fleuve, mais les branches molles du saule ou cassantes du peuplier cèdent et descendent avec nous, épuisés souvent par l’effort et noyés plus vite. Ah! qu’il vaut mieux, couchés dans la barque de l’ennui, nous laisser aller au courant et le suivre avec majesté et glisser royalement vers le gouffre, le long des rives d’où monte vers nos yeux un désir, quelquefois un regard, toujours un parfum. Mais, s’il est inutile de lutter volontairement contre l’inéluctable courant, l’ennui profite délicieusement de ses arrêts, de son séjour dans les anses et le long des courbes, pour y cueillir des plaisirs où il s’attarde à des moments imprévus. Rien ne prédispose aux plaisirs profonds comme l’ennui profond, qui n’en veut pas d’autres et qui fuit avec soin les plaisirs médiocres dont la vie est semée. L’ennui n’est pas l’école du suicide, auquel sa pratique constante le mènerait infailliblement. Il accepte les divertissements nécessaires à la nature humaine; il y trouve de nouvelles forces pour exercer sa rêverie qui sans cela tournerait au marasme. L’homme n’est pas fait pour la continuité et il ne peut jouir qu’un temps de la plénitude.
Mais je m’aperçois, mon amie, qu’en cherchant à vous décrire l’ennui je retombe malgré moi dans la peinture du bonheur, tellement nous en avons le dessin et les couleurs dans la tête. Reconnaissez du moins que l’état que je vous propose (comme si vous ne le connaissiez pas aussi bien que moi) n’a rien de commun ni avec le contentement béat des sots, ni avec le plaisir saccadé des imbéciles. L’ennui se connaît et se connaît comme tel. Il s’avoue même avec fierté. Il ne bâille ni ne soupire. Il ne s’étire pas les bras, mais il les tient fermés et bandés comme des ressorts pour les jeter au cou du plaisir qui passe et qu’il épuisera, si le plaisir est le plus faible. Il a beaucoup d’animalité en lui et, comme les animaux les plus puissants, il sait attendre. C’est que l’ennui ne s’ennuie pas avec soi-même. Il a une activité intérieure énorme qui ne se développe bien que dans la solitude. Il ne se plaît que là d’ailleurs et il s’encolère d’être mené parmi les divertissements vulgaires.
Vous vous souvenez d’un conte de fées où la jeune princesse a reçu de sa marraine une bague dont le chaton lui pique le doigt et s’enfonce dans sa chair quand elle s’avance vers l’action défendue? Vous portez une pareille bague, une bague à la pierre sombre et bleue, que l’ennui un jour vous passa au doigt et que vous acceptâtes en souriant comme un anneau de fiançailles. Mais il vous avait prévenue que si vous dilapidiez les trésors de solitude amassés par lui dans votre cœur, le chaton piquerait jusqu’au sang votre doigt même. N’avez-vous jamais senti la pointe terrible et miraculeuse? Cela m’étonnerait bien, car l’ennui est un ami jaloux et qui n’aime pas qu’on le traîne dans des milieux indignes de sa majesté. Non? Montrez votre doigt que je baise la trace des piqûres, car je sais qu’elles y sont. Oui, l’ennui est un grand tyran. Il ne faut pas toujours lui obéir. Si on l’écoutait, on finirait, par vivre seul avec lui, à l’écart des hommes, et une femme vraiment n’est pas faite pour tant de solitude, puisqu’elle doit plaire, puisqu’elle doit être belle. Il faut qu’une femme sorte de chez elle, et d’elle-même, afin que nous puissions la rencontrer et l’aimer. Ah! cependant qu’on aime, il n’est plus question de l’ennui. Résigné, il disparaît, il se cache, guettant du coin de l’œil, derrière un rideau, que son heure soit revenue. Elle revient toujours.
La Treizième revient... C’est encor la première; Et c’est toujours la seule...
C’est celle où l’on rêve à tout ce qui n’est pas, à tout ce qui est impossible, à l’absurde, à l’informulé. Comme ses minutes passent doucement! On les sent vivre, on les sent mourir une à une, on les voit prendre, pour tomber dans le néant, de si jolies poses repliées et résignées. Et l’on meurt un peu avec elles, on meurt avec la conscience de vivre et de vivre inutilement, ce qui est vivre deux fois. A ces moments-là, mon amie, j’ai presque peur de votre pensée. Elle fait dans le silence une musique trop nettement dessinée, trop lumineuse et trop cristalline. A vrai dire, il n’est pas d’ennui compatible avec elle. L’ennui, c’est quand vous n’êtes pas là, présente ou évoquée. Mais si j’ai la faculté d’évoquer les êtres que j’aime, l’incantation ne réussit pas toujours. Ombre rebelle, tu me laisses seul avec moi-même. Ces jours-là peut-être mon ennui est plus profond, trop profond.
LETTRE DIX-HUITIÈME
TIRÉSIAS
Parfois, mon amie, votre philosophie de la vie me déconcerte, c’est-à-dire me fait réfléchir selon un sens auquel je n’avais pas encore pensé, et j’en tire une meilleure connaissance de la sensibilité féminine, car si vous êtes une Amazone, vous êtes une femme d’abord et vous obéissez à votre physiologie particulière. J’ai donc eu beaucoup de peine, non à comprendre peut-être, mais à admettre votre discipline du plaisir, tel que vous l’avez soumis à votre volonté, tel que vous l’avez soustrait au besoin et à l’occasion, tel que vous prétendez le faire rentrer dans le cercle de l’intelligence. Il y a là un mécanisme qui restera toujours pour moi un peu obscur et qui doit le rester, probablement, tant que je n’aurai pas changé de sexe, comme le devin Tirésias, lequel d’ailleurs n’en tira aucun profit, mais encourut au contraire la colère des déesses pour avoir déclaré que, dans l’amour physique, la plus grande part du plaisir revenait aux femmes. Elles cultivaient déjà l’hypocrisie, bien décidées, dès ces temps primitifs, à ne jamais paraître soumises au désir, à s’enfermer dans leur célèbre pudeur, et à ne céder qu’en victimes à la lubricité masculine, tout en se réservant de la partager et de la dépasser au fond de leur cœur.
Voici une digression du genre appelé association passive des idées. Un mot, et se déclenche comme une sonnerie d’horloge la suite des imaginations qu’il commandait. Je ne suis pas cependant tout à fait hors du sujet et d’ailleurs je connais l’art de les joindre, même les plus lointains, et de les faire tous concourir à mon but. Reparlons donc de Tirésias, qui avait froissé la pudeur de Junon et l’avait excitée à une manifestation que l’on peut appeler hypocrite, mais que l’on peut aussi trouver parfaitement conforme à la nature même des femmes, qui ne connaissent le désir que dans la passion et qui sont soustraites, par le mécanisme même de leur organisme, à ce tyran des hommes, le besoin. Le besoin trouble le corps, trouble aussi l’esprit, qui en dépend étroitement, le rend aveugle devant le choix, inapte à se plier à cette discipline du plaisir, qui le rend plus délicat, plus conscient, et, de fonction, le transforme en faculté, donc en quelque chose d’intellectuel et de volontaire. Les femmes peuvent donc, bien mieux que les hommes, discipliner leurs appétits d’amour, et ce qu’il y a en vous d’amazonien ne vous soumet pas cependant à la fureur indiscrète des mâles. De là cette liberté dans le choix, qui donne au plaisir toute sa valeur, en même temps qu’il lui enlève ce qu’il a de trop instinctif et de trop animal. J’y reconnais la supériorité d’une âme profondément païenne, qui entend n’obéir à la nature que dans la mesure de son consentement et qui ne sera esclave qu’autant qu’elle a décidé de l’être, et alors avec délices. Ce que je dis là, que je pense et que vous pensez, plus clairement encore que moi-même, est tellement en dehors de la morale courante, qui est la morale chrétienne, qu’il faut, je crois, quelque courage pour l’exposer tout haut avec cette insistance.
Il est convenu que les plaisirs ont besoin d’une excuse et que la seule qu’ils puissent avoir est qu’ils sont impérieux. On cède à la force d’un désir, à la tentation d’une rencontre, mais choisir, mais avouer que l’on se sert de toute son intelligence et de toute sa volonté pour comprendre son plaisir à l’heure même où il semble que, si on le goûte, ce devrait être au moins avec inconscience et une sorte de honte! N’est-il pas convenu qu’on doit être triste après l’amour? On a mis cette pensée sublime en latin, pour ménager la pudeur des femmes, qui en ont très peu. Je crois qu’elle concerne aussi les Amazones, qui devraient par cette attitude manifester le regret d’avoir cédé aux attraits de la chair. C’est un sentiment que pour ma part je n’ai jamais éprouvé et, comme il faut juger de toutes choses d’après soi, je le tiens pour une invention des moralistes qui ont peut-être confondu avec la tristesse la dépression physique qui suit une grande dépense de forces. Mais peut-être aussi une tristesse véritable vient-elle après la joie suprême: éclairer les hommes sur la vanité d’un plaisir qu’ils n’ont pas délibérément choisi d’éprouver et que le hasard du besoin leur imposa. Même en ce cas, cependant, j’estime que l’adage exagère, car moi qui ne m’y conformai pas, je ne puis pourtant, hélas! me vanter comme vous, mon amie, de n’avoir cédé qu’à des plaisirs volontaires et choisis avec discernement. Je mets hélas! pour flatter votre philosophie de la volonté, car je ne regretterai jamais le temps où, cédant à mes instincts naïfs, je suivais, comme dit Ronsard, «les poutres hennissantes» et même celles qui ne hennissaient pas. On ne doit pas rougir de ses instincts. Ils ont leur valeur, précisément comme guides du plaisir, encore qu’ils nous trompent la moitié du temps. Mais cela, il ne faut pas le reconnaître; il faut se dire au contraire que l’instinct assouvi porte en soi sa récompense, même quand on ne l’a pas bien nettement sentie. Pas de remords! L’action m’a été joie jusqu’au seuil de la plus triste expérience, et que la joie seule demeure.
Mais si votre discipline vous garantit de l’obéissance à l’instinct, je ne crois pas non plus que vous admiriez beaucoup cette maxime de philosophie borgne: vaincre ses passions! Que deviennent-ils donc, ceux qui ont réussi cette œuvre de destruction? Vaincre ses passions! Et pourquoi donc? Je conçois qu’on veuille les dresser, les assouplir, les dominer, mais que ce soit pour les rendre plus obéissantes, afin d’en jouir plus facilement et avec plus de fruit. Les passions de l’amour seront toujours les sources de la joie, même si elles sont imprégnées de cette amertume ou de cette salure qui en remonte le goût. Loin d’en écarter sa vie, il faut l’y plonger tout entière, en prenant soin, toutefois, de ne pas la noyer, et pour cela je trouve bon que l’on cherche à conserver l’intégrité de sa conscience. Le plaisir, on se mettra toujours face à face avec lui, les yeux dans les yeux, et on ne lui jettera pas de regards langoureux d’esclave, mais des regards de maître: il n’y a que les maîtres qui savent obéir, parce qu’ils savent commander.
Mais laissons aussi le hasard intervenir dans la préparation des bonnes fortunes. Les meilleures auront peut-être été celles que nous fûmes sur le point de dédaigner. On ne sait jamais ce que contient une femme, et nous ne savons pas ce que nous contenons avant d’avoir rencontré celle qui saura émouvoir les derniers secrets de nos nerfs et de notre sang. Elles sont de trois sortes: les femmes qui se prêtent, les femmes qui se donnent, les femmes qui prennent, et celles-ci seules vaudraient la peine d’être aimées, si l’amour était volontaire. Mais comment savoir avant l’expérience? Il ne faut donc rien rejeter. Les yeux, les gestes, tout est trompeur et surtout la beauté. Une femme n’est pas belle, elle le devient à force d’être aimée, et ne le sera pleinement qu’en la mesure où elle prend part au festin. Ce n’est pas une page de confessions que je vous envoie, mon amie, mais vous comprenez cependant qu’en ces choses on ne peut parler que d’après sa propre expérience et d’après ses propres tendances. Il faut de grandes précautions pour affirmer que les modes d’un acte aussi secret que l’amour sont ou ne sont pas selon la vérité universelle. Je vous dirai, d’ailleurs, que la seule vérité que je reconnaisse, c’est la mienne. Il n’y a pas de science de l’amour, il n’y a qu’une série de faits particuliers qui ne se rejoignent que par ce qu’ils ont de plus général et de plus banal. Par conséquent, il n’y a pas non plus de science de l’homme, ni de science de la femme. On est là dans l’inconnu et dans l’illusion. Même, on erre quand on veut s’analyser soi-même; on juge ses tendances passées avec son esprit d’aujourd’hui, qui n’est plus le même que celui d’autrefois, actes et jugement ne s’emboîtent plus. Ah! qu’il serait bien plus sage de vivre, de simplement vivre. Mais la pensée double et décuple la vie: tout de même, réfléchissons et regardons en nous-mêmes.
Je m’y vois bien différent de ce que je fus, tellement que parfois je ne me reconnais plus. Mais je regarde cependant dans mon cœur avec plaisir, car j’y vois une figure nouvelle par laquelle il est illuminé.
LETTRE DIX-NEUVIÈME
LE SATYRE
Vous ne m’avez pas demandé, Amazone, en acceptant la dédicace de cette histoire singulière, ce que j’avais voulu faire par ces Lettres d’un Satyre. Je n’en ai pas été surpris, parce que vous connaissez souvent mes intentions mieux que moi-même et que vous êtes toujours prête à m’attribuer les plus favorables et les plus ingénieuses. Ah! mon amie, je ne suis pas toujours l’homme des intentions, des plans et des projets, j’aime à obéir à ce que me suggèrent les dieux et à me fier pour l’exécution à cette logique qui permane au fond de mon cerveau et qui me rassure sur la suite de quelques-unes de mes divagations. Quoique l’enchaînement des causes ait mis un espace de plusieurs années entre les deux premières Lettres et les autres, et quoique celles-ci se soient encore suivies à des intervalles fort irréguliers, et aussi, ou d’abord, quoique mon esprit, le long de ce petit roman, ait subi certaines modifications, j’ai tâché qu’elles conservassent dans leur ensemble une assez visible unité de ton. Pourtant je crains encore que tout cela soit bien court, qu’on se sente, vers la fin, un peu de l’ennui que me conférait la monotone psychologie de mon personnage cornu. Rien n’est plus difficile que l’étude d’un être élémentaire, dont la naïveté déroute à chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilisées, qui marche de plain-pied dans les vices les plus candides et ne s’étonne même pas de nos étonnements. Ce qui nous amuse le plus dans nos jeux, c’est que ce sont des jeux défendus. Or, c’est une qualité de plaisir dont il ne sent aucunement le sel. L’idée le dépasse, d’un être qui ne tende pas naturellement vers ce qui lui est agréable, quoiqu’il goûte aussi, tout comme un autre, le charme des obstacles surmontés et de la difficulté vaincue. Ce qui m’amusa, en écrivant ces Lettres, ce fut de prendre parti pour la créature instinctive contre la créature raisonnable, dont la raison est si courte, mais quelle que fût ma sympathie pour ce dévergondé, je n’ai pu lui procurer le contentement de vivre dans une société étroite dont il faut comprendre les finesses pour s’en accommoder. Pour faire figure en ce monde, il lui manque trop de choses. Il n’y réussira jamais. Qu’est-ce qu’un être qui ne connaît point la valeur de l’argent, et qui d’abord n’en possède pas? Je doute que, même s’il vient à fréquenter, plus tard, un monde plus délicat, il en tire de grandes satisfactions. Voyez la simplicité de son cœur! Il devient amoureux d’une petite gourgandine, et il n’en rougit pas, ne comprenant d’ailleurs rien à son commerce: mais s’il le comprenait, je ne sais pas s’il en rougirait davantage. Il n’a pas encore donné sa mesure. Il lui faudrait un plus vaste théâtre. Antiphilos peut aller loin dans l’inconscience.
Ne croyez pas du reste que j’aie eu, en lui faisant conter le début de ses aventures humaines, de grandes intentions satiriques. Critiquer les mœurs des hommes! Il y faut plus de naïveté que je n’en possède. A vrai dire, je trouve qu’ils font toujours bien quand ils font leur plaisir: ceux-là seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire organisation morale. Mais ne jugeons pas des hommes et encore moins des femmes d’après nous-mêmes. La plupart sont très satisfaits de leur esclavage, au point que leur bonté souffre devant la condition misérable de ceux qui s’en sont libérés. Ils font tout au monde pour les rattraper et leur passer de force le collier au cou: «Vous ne connaissez pas le bonheur, notre bonheur, venez et nous vous le ferons partager.» Il y a des infortunés qui se laissent prendre à ce discours. D’autres, quand on peut, on les prend de force.
La police, ou de ces âmes charitables comme il y en a trop, découvrit une fois dans un taudis du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il était hanté par un tout jeune couple de passereaux. Le garçon pouvait avoir une quinzaine d’années, moins encore, si je me souviens, et la fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on n’en sait rien, de grappillage sans doute, d’épluchures et d’eau claire? Quand ils n’en pouvaient plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente où ils s’endormaient dans les bras l’un de l’autre, car ils étaient amants. Le naïf amour les consolait d’avoir trop souvent faim, et ceux qui les découvrirent découvrirent qu’ils étaient heureux, en leur innocence animale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-être encore entre dévotes et autres personnes raisonnables. Naturellement on les sépara, quoiqu’ils pleurassent beaucoup, et on mit le garçon aux enfants assistés, cependant que la fille dut suivre la cotte de quelque bonne sœur. Et tout le monde trouva cela très bien. Moi aussi. Je le dois, pour ne pas me faire honnir, et vous ferez ainsi, n’est-ce pas, mon amie, afin de conserver l’estime des gens convenables? Est-il admissible, en effet, que des enfants se mettent à vivre à l’état de nature, en plein Paris, dans un quartier honorable, à deux pas d’une église, du jardin du Luxembourg et du Sénat? On eût passé sur le grappillage, mais l’amour! N’est-il pas vrai que tant de perversité, et si précoce, déconcerte? Antiphilos eût été ému par cette histoire, mais Antiphilos est bien suspect, et il ne se connaît qu’en morale naturelle. Il la pratique, encore qu’il n’en sache pas la théorie.
Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous sais gré d’avoir aimé ce petit livre incertain et de ne pas en avoir réprouvé les tendances! C’est au point que je serais tenté de dire que vous l’avez aimé plus qu’il ne méritait. C’est, d’ailleurs, ce que je pense à peu près de tous mes écrits dont il n’est guère un seul qui m’ait jamais satisfait complètement. C’est pourquoi j’ai pris le parti de n’y jamais rien corriger, quand on les imprime ou qu’on les réimprime, car je me sens toujours tenté de les remettre sur le chevalet et de faire disparaître, sous de la peinture nouvelle, l’ancienne. Vous le savez bien, vous qui m’en avez arraché un des mains. Je suis hanté par la technique du chef-d’œuvre inconnu. Mais je pratique trop la philosophie du détachement pour jamais céder à de telles naïvetés d’amour-propre et je supporte avec résignation les déplaisirs que me cause ce que j’écrivis, en rêvant aux livres merveilleux que je n’écrirai jamais. Ah! que j’envie ces auteurs qui se mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient pas le néant proche où ils cherront avec eux. Je les envie, mais en souriant avec quelque ironie, peut-être, car tout cela n’a vraiment pas beaucoup d’importance. Il faut vivre, cependant, et pour cela s’attacher fermement à quelque touffe, le long du fleuve qui emporte tout, comme des naufragés que nous sommes. Le sentiment que l’on plaît à ceux-là mêmes qu’on aurait choisis et le sentiment que l’on déplaît à d’autres, qu’on aurait volontiers élus pour cet office, suffisent quelquefois à vous maintenir en équilibre et à vous fortifier le cœur et les mains. L’un de ces réconforts n’agit que sur l’orgueil et n’a que des effets négatifs sur le plaisir de vivre, mais l’autre, qui agite toutes les fibres de la sympathie, peut conférer à lui seul la joie suffisante. Pourquoi, par quelle lâcheté, mettre au pluriel ces termes nécessaires? Une belle tendresse a fait son œuvre. Amazone, sans vous, je crois bien que je ne m’aimerais plus beaucoup et que je n’aurais plus une extrême confiance ni dans la vie ni dans moi-même. Aussi, je vous remercie encore d’avoir pris Antiphilos sous votre protection. Je suis rassuré sur son destin parmi les humains, puisque vous lui avez souri, amie.
LETTRE VINGTIÈME
LA SENSATION
L’attente alternative de la bonne ou de la mauvaise fortune, entre lesquelles oscillent nos vies troublées, exalte ou déprime à un tel point les gens nerveux, qui sont les gens à imagination, que la réalisation souvent les trouve sinon indifférents, du moins fort déçus. Je dis souvent, parce qu’il y a heur et malheur de telle qualité que leur avènement est encore une surprise pour qui les a fiévreusement escomptés. Il faut même, n’est-ce pas, mon amie, pousser plus loin les exceptions et croire aux privilégiés de la sensation et de l’émotion, à ceux qui, ayant longtemps vécu une chimère, la vivent encore avec une intensité pareille, quand elle devient une réalité. Et c’est à vous que je pense, à moi aussi, peut-être. Il y a là une telle disposition des fibres sensitives et par suite un tel état d’esprit que la durée et l’acuité de telles vies peuvent s’en trouver accrues dans des proportions magiques. Comme, avec délices ou avec horreur, on retrouve le long de ses nerfs et dans son cœur la sensation que l’on attend, l’émotion qui viendra! Heureux ceux-là qui ne les épuisent pas d’avance et qui cueillent avec une surprise accrue par l’attente la fleur que leur imagination n’a pas décolorée! Je mets la joie et la douleur sur le même plan émotif, car c’est presque une question de savoir si on ne tire pas de l’une ou de l’autre des sensations quasi équivalentes.
Les passions suprêmes de l’amour physique jaillissent selon un mode équivoque où l’on distingue mal la douleur du plaisir, tant ils y sont unis, mais qui certainement ne monte si haut dans le plaisir que grâce à l’appoint de la douleur. Et comme extrême, dans le moment qui suit, les uns éclatent en un rire nerveux, d’autres éclatent en sanglots. Dans le domaine des émotions, rires et sanglots sont généralement l’expression de la grande joie et l’expression de la grande douleur, à moins que, comprimés par l’effort même de leur excès, ils ne se résolvent en stupeur. Je ne prétends pas, mon amie, avoir mis en cette analyse élémentaire une excessive clarté. C’est que les mots manquent ou que je ne les trouve pas. Cette pénurie ou cette maladresse fait l’obscurité du discours en ces matières. Mettons aussi que je sois abstrait à dessein ou pour ce que je me refuse à l’emploi des mots techniques. Mais n’apporteraient-ils pas une obscurité de plus?
Le vulgaire, cependant, partage nettement les sensations en deux ordres, le plaisir et la douleur, le bon et le mauvais, et c’est, en somme, très raisonnable et bien suffisant pour l’ordinaire de la vie, quoiqu’il laisse parfois transparaître une certaine hésitation de classement. A tout homme, quel qu’il soit, même le plus simple, il est arrivé de se poser cette question, qui n’est pourtant nullement naïve: «Suis-je heureux ou malheureux?» Ou bien, s’il s’agit de sensations pures: «Est-elle agréable ou désagréable?» Et le plus expert en analyse psychologique ne résout pas mieux le problème que le plus simple des hommes. Quand on le résout, c’est au moyen de l’imagination, mais l’imagination n’est pas toujours capable et on demeure perplexe et aussi un peu ridicule. Je crois que ce qu’il y a de plus important pour l’homme, c’est la sensation. Pour vivre, il faut qu’il sente sa sensibilité. La mode n’est qu’une question d’habitude pour la plupart des hommes ou d’imagination pour les êtres au système nerveux très développé. Cela semble si vrai qu’il y a des algophiles, qu’il y a, en amour, des masochistes (ah! ah! voilà enfin des mots techniques), c’est-à-dire des amis ou amants de la douleur et des êtres qui ne conçoivent la femme que comme un bourreau dont on recevrait amoureusement des coups, des humiliations, même des blessures. Les hommes de science qui, dans cette partie, s’appellent des psychiatres (encore un bien joli mot) qualifient d’aberration cette recherche des sensations divergentes, mais ils n’ont pas encore vu que nous avons tous, ou presque tous, le germe de ces aberrations, puisque nous nous plaisons souvent autant, pour ne pas dire beaucoup plus, aux imaginations du malheur qu’à celles de la joie. Il faut même considérer comme un être bien vulgaire celui qui ne rêve que de sa pâtée, qui ne s’est jamais plongé avec délices dans l’océan des supplices extravagants, et qui n’y a pas trouvé une affreuse satisfaction. Qu’on se souvienne du vers, peut-être ironique, mais que je cite en son sens direct:
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance!
Donner ou éprouver de la douleur, donner ou éprouver du plaisir, et que cela soit réel ou que cela soit imaginaire, est donc, dans beaucoup de cas et pour certains êtres trop sensitifs, à peu près équivalent. Un être qui aime préférera toujours la douleur qui lui est départie par son amour même à la sensation, bien plus pénible encore, de l’indifférence. La meilleure manière de le décourager et de le désespérer sera la froideur, ou la politesse parfaite ou encore la camaraderie avec toute sa banalité frivole, tandis qu’une parole intentionnellement cruelle peut être acceptée comme un encouragement, au même titre qu’une caresse. C’est peut-être pourquoi il est si difficile de se défendre contre l’amour, et que le moyen de le vaincre est parfois d’y céder et c’est peut-être aussi pourquoi entre amants la cruauté est souvent un lien plus fort que la volupté: on me fait souffrir, donc l’on m’aime.
Et voilà que je m’étais embarqué sur un sujet et que ma lettre s’est continuée et s’achèvera sur un autre sujet. Comme je sais mal me discipliner! Mais c’est une lettre, Amazone, qui aimez l’inattendu. Il est convenu qu’il en est des lettres comme de la conversation et qu’il ne faut qu’y effleurer les choses et passer de l’une à l’autre au hasard de l’association des idées et même des mots. C’est un genre qui me convient, car nul ne ressent plus que moi combien toutes les questions s’enchevêtrent et combien il est impossible d’en frôler une seule sans que toutes les autres frémissent et lèvent la tête pour attirer l’attention sur elles. Oui, je crois que n’importe quoi nous mène logiquement vers tout, nous ramène logiquement vers ce qu’on aime le plus. Vous êtes pour moi comme le centre du labyrinthe, où toutes les routes, après mille tours et détours, se retrouvent et d’où elles repartent en quête d’un but où elles vous rencontreront toujours. On m’a reproché d’être devenu trop irréligieux, c’est-à-dire trop incrédule. C’est bien mal me connaître. Mais il est vrai que je ne crois qu’aux divinités que j’ai sculptées moi-même. Je n’ai confiance qu’en celles-là, parce que je sais que mon amour leur a conféré la force magique, sans quoi elles n’auraient ni la puissance de me faire du bien, ni celle de me faire du mal: «Dis-leur qu’elle est bonne, puisque tu l’as faite toi-même.» Ce mot de la petite fille du faux monnayeur, dont un marchand refusait la pièce de monnaie, n’est-il pas beau et bien représentatif de la confiance? Je suis comme cette petite fille, j’ai foi dans l’œuvre de mon imagination que j’ai vue travailler sous mes yeux et façonner à mon usage un magnifique simulacre auquel je ne demande rien que de ne pas laisser se dessécher trop vite les fleurs que je mets à ses pieds.
LETTRE VINGT ET UNIÈME