Chapitre 2 Le voyage
Bayreuth, 13 août 1876, matin
Nous voici donc à Bayreuth après un voyage assez long et assez dur, dont je vous épargne le récit détaillé ; car le soleil dardant ses rayons les plus cuisants sur les capotes métalliques des wagons du chemin de fer, la chaleur étouffante et la poussière du railway mêlée aux petits grains de charbon que nous envoie (généralement dans l'œil) la locomotive chauffée à toute vapeur, ne sont pas des thèmes bien palpitants, et les petites misères de votre correspondant n'ont pas de quoi vous intéresser. Mais soyons justes. Si la première étape a été plus longue et plus accablante, à coup sûr, que l’Or du Rhin, malgré ses trois heures de musique sans entracte, — ce «sans entracte» est un peu le «Tarte à la crème» des adversaires de Wagner, — la seconde, de Mayence à Bayreuth, aussi longue et plus chaude encore que la première, a été une véritable partie de plaisir, un voyage d'une gaieté et d'une originalité vraiment amusantes. D'abord le pays est joli. Mais rassurez-vous. Je ne vais pas découvrir le Rhin à Mayence, quoique le fleuve et la ville, éclairés par les premiers feux du malin, offrent un merveilleux spectacle au voyageur qui traverse le pont du chemin de fer. La route qui nous mène de Mayence à Bayreuth excuserait peut-être davantage quelques velléités géographiques, car si Darmstadt, Aschaffenburg, Schweinfurt, Würzburg et Bamberg n'ont plus besoin d'un Livingstone, ces villes sont peut-être moins connues du commun des mortels que telle ville d'eau beaucoup moins importante, et le touriste quand le hasard l'amène en ces contrées passe devant sans s'y arrêter. L'intérêt du voyage est dans le train non moins qu'au-dehors, un train qui a l'air d'étonner les populations peu habituées, dirait-on, à voir filer à travers montagnes et vallées tant de voitures à la fois, un train qui 's'amuse de lui-même et du reste, un train gai, animé, j'allais dire un train plein d'entrain. Toutes les nationalités sont représentées, et les Allemands eux-mêmes ont parfois l'air aussi dépaysés que les étrangers, aussi embarrassés de comprendre les dialectes locaux que nous coudoyons sur notre passage. Près de Bayreuth l'idiome des bonnes femmes qui nous offrent «frisches wasser» avec un accent indéfinissable, et des braves gens qui nous apportent de la bière, la bière du pays, est devenu à peu près inintelligible. La bière a beaucoup de succès, et si nous ne la chantons pas, du moins la buvons-nous à plein verre en souvenir d'Antoine Clesse. Ceux mêmes qui n'en boivent jamais s'en donnent jusque-là. A Würzburg elle est estimable, à Bamberg exquise, à Culmbach étonnante, à Neuenmarkt prodigieuse. Personne ne résiste à la tentation ; le tragédien Kahle, un des acteurs les plus distingués de l'Allemagne, un jeune artiste qui s'est fait une grande réputation à Berlin, notamment dans le Roi Lear et dans Richard III, nous donne gaillardement l'exemple, et Wotan lui-même (M. Betz, retour de Wiesbaden où il vient de passer trois jours après les répétitions générales de l’Anneau du Nibelung) lui tient tête, oubliant sa divinité scandinave et germanique, ou plutôt se souvenant du Walhalla. A chaque station nous retrouvons d'anciennes connaissances, ou nous découvrons de nouvelles figures. Nous avons l'insigne bonheur de posséder dans notre train le grand-duc de Saxe-Weimar, honneur éminemment wagnérien, car vous savez que le grand-duc, ami de Liszt, est l'un des tenants couronnés de Richard Wagner, et vous vous rappelez qu'en 1870 on préludait à Weimar aux représentations modèles de Bayreuth par des représentations modèles du Vaisseau‑fantôme, de Tannhäuser, de Lohengrin et des Maîtres chanteurs de Nuremberg, complétées il y a deux ans par des représentations modèles de Tristan et Isolde, sous la direction du kapellmeister Edouard Lassen. Le grand-duc est accompagné de l'intendant de son théâtre, M. le baron von Lohn. Ici toute une volée de Belges s'abat joyeusement sur nous, et bientôt nous lâche pour emmagasiner des provisions de bouche, car, en ces dix heures de voyage, si l'on a le temps de vider une chope de bière de Bamberg ou de Culmbach, on n'a pas le temps de manger. Là «ce sont des Français, je gage». Eh !oui, des Français ! Il en est venu, malgré la Capitulation, et autres fautes de goût et de tact, faiblesses d'un grand génie, qui n'a pu se défendre de se venger, par de misérables représailles, de l'échec du Tannhäuser à l'Opéra de Paris. L'intérêt artistique qui s'attache aux représentations de Bayreuth a paru suffisant pour faire oublier, au moins momentanément, ces petitesses d'un grand homme. C'est l'œuvre d'ailleurs, et non l'homme, qui attire ici les wagnériens de France ; et puis, il y a quelque élégance à répondre en artiste aux libelles malvenus d'un musicien dont les fantaisies politiques ne sont guère plus goûtées en Allemagne qu'en France, et à passer l'éponge sur les écrits du satirique pour ne plus s'occuper que des créations du poète et du compositeur. Ne croyez pas qu'il n'y ait que des wagnériens dans ce train musical. Sans doute, les adversaires obstinés, les hommes de parti pris, ceux qui ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre sont restés chez eux. J'en ai rencontré un en route :
- Comment, vous, un musicien et un Allemand, vous n'allez pas à Bayreuth ?
- Je suis Allemand et musicien, et comme tel j'aime Mozart et Beethoven.
Voilà qui est bien malin. Au surplus, l'un n'empêche pas l'autre. Moi aussi, j'aime Mozart et Beethoven, quoique je ne sois ni Allemand ni musicien. Mais faut-il donc nous en tenir éternellement à Mozart et à Beethoven, et ne plus nous intéresser au mouvement de notre époque ? Et lorsqu'un artiste qui depuis plus de trente ans remplit le monde de son nom, qui a déjà produit des œuvres considérables, qui a eu des hauts et des bas, mais dont, à quelque point de vue qu'on se place, on ne peut méconnaître la valeur et la puissance, lorsque cet artiste, après trente ans d'efforts et de luttes, tente une épreuve nouvelle, extraordinaire, unique, faudra-t-il lui tourner le dos à priori parce qu'il a l'ambition d'interpréter les passions de son temps, de deviner, comme tous les grands créateurs, celles de l'avenir, et l'impertinence de ne pas se contenter de faire ses dévotions à Mozart et à Beethoven ? Notre train emmène à Bayreuth nombre de gens qui ne sont pas de cet avis, bien que peu disposés en faveur de Wagner et de ses théories :
Cela n'est pas dans ma tendance, nous dit un autre musicien allemand, mais j'y vais, parce que je veux savoir à quoi m'en tenir, et juger par moi-même ; je me méfie de la critique.
Bien obligé ! Dans ces cas-là, on se salue. C'est ce que nous avons fait. Il a raison, du reste, mon musicien allemand. Je ne sais trop ce que vaut «sa tendance» et si, bonne ou mauvaise, voire meilleure, elle mérite d'être comparée à celle de Richard Wagner, mais il y a là du moins une curiosité loyale et impartiale.
Moyennant quoi, après une heure de retard à Neuenmarkt, où jamais on n'avait eu pareil train à diriger sur Bayreuth, nous arrivons à 5 heures dans l'ancienne capitale de la Haute‑Franconie. A Mayence, on prononçait Bayreuth, avec l'accent sur la première syllabe. En Bavière, on déplace l'y-grec et l'accent, et l'on prononce Bareuyth. Toute la ville est à la gare, où les autorités attendent l'empereur d'Allemagne. Au bout d'une demi-heure, sans le moindre retard, par conséquent, le train impérial amenait en gare S. M. Guillaume 1er. Un énorme hourra salue l'arrivée de l'Empereur. Sa Majesté est reçue et complimentée au nom du roi de Bavière par M. le comte von Holnstein. L'Empereur serre la main au comte von Holnstein, puis au Kgl. Regierungs Praesidenten M. le baron von Burchtorff, au bourgmestre de Bayreuth, M. Muncker, ainsi qu'à Richard Wagner, car l'auteur de l'Anneau du Nibelung se trouvait là pour le recevoir avec le monde officiel. Après avoir adressé quelques paroles aux membres du conseil communal de Bayreuth et aux autres personnes réunies dans le salon de la gare, l'Empereur monte en voiture et traverse la ville pour se diriger vers le château de l'Ermitage. L'Empereur est en costume de voyage, en costume bourgeois, détail qui étonnera peut-être les étrangers, et qui ne paraît pas avoir déplu aux habitants de Bayreuth. On lui jette des bouquets, on l'acclame avec beaucoup d'enthousiasme et de cordialité. Toute la ville est pavoisée, et très joliment pavoisée, ma foi, et fleurie que c'est comme un bouquet de fleurs. Partout des drapeaux, des fleurs, des couronnes et des guirlandes. L'ensemble de cette décoration improvisée con amore a un cachet intime bien différent de la banalité de l'ornementation officielle qui sévit dans les grandes villes. L'aspect de la petite cité franconienne est du reste tout à fait charmant ; les grandes constructions abondent, souvenirs césariens des margraves du temps jadis, et les petites maisons qui les relient, et dont l'humilité fait contraste avec leurs splendeurs, donnent aux rues et aux places un pittoresque plein de variété. Tout cela est propre et coquet. La population comme la ville a un air de fête, et l'invasion wagnérienne que lui amène l'Anneau du Nibelung la réjouit sans l'agiter.
Il va sans dire que la ville est pleine de Wagner. Le portrait du maître est partout, dans toutes les attitudes et dans tous les formats. On ne peut faire un pas sans entendre pianoter derrière une fenêtre ou siffloter sur un trottoir quelque motif de l’Or du Rhin, de la Walkyrie, de Siegfried ou du Crépuscule des Dieux. Evidemment, tous ces gens-là portent Wagner au fond de leur cœur. Eh bien, non. Si la ville est flattée du lustre que projette sur elle la tétralogie wagnérienne, si elle s'intéresse à l'œuvre, et se promet d'exploiter honnêtement les étrangers qu'elle attire dans ses murs, il paraît qu'il s'est formé dans Bayreuth un parti assez hostile à l'auteur de tout ce remue-ménage, un parti conservateur et réactionnaire, non pas au point de vue musical, mais au point de vue économique, un parti protectionniste qu'inquiète l'augmentation des prix, augmentation momentanée sans doute, mais qui pourrait bien rester à peu près normale, la gent fournisseuse étant généralement moins prompte à la baisse qu'à la hausse, alors même que la cause déterminante de la hausse a disparu. Soyez donc un révolutionnaire dramatique pour vous heurter aux vénérables exigences de l'offre et de la demande, et aux protestations du pot-au-feu !
Ce soir, l’Or du Rhin. On dit que l'exécution sera superbe, et cet «on dit» mérite d'être pris en considération, car on n'en dit pas autant de Siegfried et de la dernière partition de la tétralogie, M. Unger chargé du rôle de Siegfried s'étant fait aux répétitions générales une réputation d'insuffisance que Richard Wagner est seul à contester. Assurément, c'est quelque chose pour lui d'être défendu par l'auteur, même contre la clameur publique. Réservons donc toute appréciation jusqu'à l'exécution définitive. Les répétitions générales ont été incidentées. Le roi de Bavière, qui est assez misanthrope, entendait être seul. On a donc fermé les portes, sauf à cacher quelques privilégiés et quelques importuns au-dessus de la loge des princes, à l'abri des regards du Roi. Mais l'acoustique était si mauvaise dans le vide qu'on a supplié le Roi de s'attendrir. Il s'est attendri. «Laissez entrer tout le monde, a-t-il dit, et faites comme si je n'étais pas là.» Mais alors, ç'a été une cohue, une émeute, une révolution. Il a fallu requérir la police aux abords du théâtre, qui est à une demi-lieue de la ville. Impossible de recommencer. On s'est alors avisé d'un expédient ingénieux et lucratif : Entrée libre aux répétitions suivantes, à condition de payer à la porte la modeste somme de 20 marks, item 25 francs. On a fait 20 000 marks de recette. Dommage qu'on n'ait pas commencé par là.
Les répétitions générales ont fait une vive impression sur le roi de Bavière. Mais Sa Majesté Louis II, malgré la présence de l'empereur d'Allemagne, n'assistera pas à la première série des représentations. L'Empereur n'est pas venu aux répétitions générales auxquelles le roi de Bavière l'avait invité. Telle est, dit-on, la cause du départ subit du roi Louis II, et de sa résolution de se priver de la première série des représentations. Le Roi reviendra pour la troisième série. On ajoute qu'il demandera en outre une quatrième série de représentations pour lui seul. Et l'acoustique ?
Hier soir, tout le monde pèlerinait à la maison de Richard Wagner située à l'extrémité du Rennweg. C'est une agréable habitation, un petit château, au fond d'un jardin qui a des intentions de parc. Il y avait soirée chez Wagner. Liszt y faisait de la musique.
Je ne vous dis rien du théâtre que je n'ai vu encore que du chemin de fer. Ce sera pour ce soir. Un détail cependant qui a son intérêt. On y a établi un bureau de poste, un débit de cartes-correspondance et d'enveloppes timbrées qui permettra aux correspondants d'envoyer à leurs journaux des bulletins de la représentation. Il y a une levée après chaque acte. Donc, à ce soir.
q