I
La très tendre affection qui, pendant quelques années, unit le prince de Metternich et la comtesse, depuis princesse de Lieven[1], n'est plus un secret.
Chateaubriand, le premier, la fit connaître au public. Comme il n'aimait pas l'ambassadrice de Russie à Londres, il mit dans sa révélation toute la malveillance dont il était capable: «Les ministres, et ceux qui aspirent à le devenir, dit-il dans les pages où il peint la société britannique au temps de sa mission en Angleterre, sont tout fiers d'être protégés par une dame qui a eu l'honneur de voir M. de Metternich aux heures où le grand homme, pour se délasser du poids des affaires, s'amuse à effiloquer de la soie[2]».
[1] Bien que la famille noble de Lieven soit d'origine livonienne, c'est-à-dire allemande, l'usage russe voudrait que nous disions comtesse Lieven, princesse Lieven, sans particule. Si nous commettons la faute d'ajouter cette dernière, c'est pour nous conformer, ainsi que l'ont fait M. Ernest Daudet et les autres biographes français de la princesse, à l'habitude prise et respecter le titre sous lequel notre héroïne fut connue, à Paris, de ses amis et du public. Nous avons eu, du reste, sous les yeux plusieurs lettres écrites par Mme de Lieven après son établissement en France et où elle signe en toutes lettres: la princesse de Lieven (Collection de M. le général Rebora: L. a. s. lundi, 11 novembre (1846); L. a. s. Richmond, mardi 15 août 1848).
[2] CHATEAUBRIAND, Mémoires d'outre-tombe, édition Biré. Paris, Garnier, s. d. 8 vol. in-32, t. IV, p. 250.--Le livre IX, dont ces lignes sont extraites, fut écrit en 1839 et retouché en 1846. Les Mémoires d'outre-tombe parurent d'abord dans la Presse (21 octobre 1848 au 3 juillet 1850), puis en 12 volumes de 1849 à 1850. Mme de Lieven mourut en 1857.
On a cherché--et peut-être en partie trouvé--la raison d'être de cette animosité du grand écrivain dans le peu d'empressement avec lequel Mme de Lieven accueillit, au cours des fêtes de Vérone, l'orgueilleux ami de Juliette Récamier[3].
[3] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, La princesse de Lieven. Paris, Plon, 1903, in-8º, p. 3.
Comme on a pu le constater depuis, en effet, pas une fois, dans ses lettres de cette époque, elle ne fait mention de lui. Elle n'avait donc pas été éblouie par sa présence. Or, Chateaubriand n'aimait pas que l'on passât à ses côtés en indifférent. Il était l'homme dont Talleyrand dira, en apprenant qu'il se plaignait de maux d'oreilles: «Il se croit sourd depuis que l'on a cessé de parler de lui[4]». Toutefois, l'antipathie de l'auteur des Martyrs pour la maîtresse de M. de Metternich est antérieure au Congrès de Vérone, car, de Londres, en juin 1822, il la traitait déjà, assez dédaigneusement, de «femme d'intrigues[5]».
[4] Lord HOLLAND, Souvenirs, publiés, avec avant-propos et notices, par F. Barrière. Paris, Firmin-Didot, 1862, in-12, p. 32.
[5] Archives du ministère des affaires étrangères. Angleterre, Correspondance, vol. 615, fº 264. M. de Chateaubriand à M. de Marcellus: Londres, 18 juin 1822. Il a été avisé que le roi d'Angleterre a envie d'aller à Paris. «Je le sais par la marquise de Conyngham et par la comtesse de Lieven, femme d'intrigues qui exerce ici une assez grande influence.»--Le congrès de Vérone s'ouvrit en octobre 1822.
Cependant, bien avant la publication des Mémoires d'outre-tombe, on avait jasé sur la liaison du ministre des Affaires étrangères d'Autriche et de la comtesse de Lieven.
Les assiduités du futur Chancelier auprès de la grande dame russe, pendant les derniers jours du Congrès d'Aix-la-Chapelle, n'avaient pas échappé aux regards, professionnellement curieux, des diplomates. Quelques personnes, d'ailleurs, étaient dès lors dans le secret. En pareil cas, quelques personnes deviennent bien vite tout le monde.
A Paris, Louis XVIII, si friand de petits scandales, était au courant de cette intrigue, et il pouvait renseigner Decazes sur la correspondance entretenue par Mme de Lieven avec son «cher z'amant»[6].
[6] Louis XVIII à Decazes, 30 novembre 1820. Lettre citée et publiée en partie par M. Ernest DAUDET dans Un Roman du prince de Metternich (Revue Hebdomadaire, 29 juillet 1899, p. 659).
Aux conférences de Vérone, l'ambassadrice de Russie fut froidement accueillie par ses compatriotes et Mme de Nesselrode notait à ce sujet: «Le soupçon qu'on a d'une liaison de la comtesse avec Metternich est la cause du soulèvement qui s'est produit contre elle[7].»
[7] Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode, t. VI, p. 142. Mme de Nesselrode à son mari, Saint-Pétersbourg, 9 décembre 1822.
Bien d'autres indices encore permettent de croire les contemporains bien informés.
Lorsque la comtesse de Lieven mit au monde son fils Georges, le 15 octobre 1819, celui-ci fut dénommé par la malignité publique «l'enfant du Congrès». Le surnom était d'ailleurs plus piquant que juste. Sa méchanceté tombe devant ce fait: les deux personnages visés ne s'étaient pas vus depuis le 24 novembre 1818, onze mois avant la naissance de l'enfant.
Mais les bonnes langues de la Cour de Saint-James n'en cherchaient pas si long.
Un peu plus tard, le prince Paul Esterhazy, ambassadeur d'Autriche à Londres, se plaignait des lettres échangées à sa barbe[8], et parmi les hommes politiques qui, à partir de ce moment surtout, se pressèrent dans les salons de Mme de Lieven, beaucoup y étaient sans doute attirés par l'espoir d'y trouver un reflet de la pensée du tout-puissant ministre.
[8] Le duc Decazes à Louis XVIII, 24 novembre 1820 (Revue Hebdomadaire du 29 juillet 1899, p. 659).
Tous ces bruits malveillants, comme tant d'autres, auraient pu n'avoir aucune consistance et ne reposer sur aucune réalité. Ils furent confirmés par diverses révélations ultérieures.
La preuve historique de l'intimité du prince de Metternich et de l'ambassadrice de Russie fut acquise lorsque M. Ernest Daudet publia un fragment de leur correspondance, dont il avait pu découvrir une copie exécutée, au passage des courriers à Paris, par le cabinet noir de la Restauration[9].
[9] Ernest DAUDET, Un Roman du prince de Metternich (Revue Hebdomadaire des 29 juillet et 5 août 1899).
Cette précieuse publication était cependant incomplète et il était encore impossible de déterminer la date et les péripéties du début de cet amour.
Un hasard heureux nous a mis sur la trace d'une nouvelle liasse de lettres écrites par M. de Metternich à son amie, immédiatement après leur séparation, au lendemain du Congrès d'Aix-la-Chapelle. Cette série comprend tous les billets envoyés par le prince--nous n'avons pu retrouver les réponses de la comtesse--depuis les derniers jours de novembre 1818 jusqu'au 31 avril 1819. Ces pages contiennent les premières confidences de l'amant.
Il nous a été impossible de suivre l'histoire de ces lettres depuis le moment où, d'une façon inconnue, elles sortirent du tiroir de Mme de Lieven jusqu'à celui où elles tombèrent entre nos mains.
Cependant, leur authenticité n'est pas douteuse. L'écriture est bien celle, éminemment cursive, sobre, nette, nerveuse du chancelier d'Autriche[10]. Toutes les fois que cela a été possible, nous avons établi avec le plus grand soin la concordance de leurs récits avec les circonstances déjà connues des incidents auxquels ils font allusion. Pas une de leurs lignes ne laisse planer un doute sur le bien-fondé de leur attribution. A défaut de signature, le cachet de M. de Metternich, un C surmonté de la couronne princière, en cire noire, vient, sur quelques-unes d'entre elles, apporter aussi son témoignage.
[10] M. Noël Charavay, le très aimable et très consciencieux expert en autographes, a bien voulu examiner le manuscrit de ces lettres avec sa grande compétence. De son examen approfondi résulte la certitude de leur absolue authenticité.
Enfin, on retrouve dans leur texte bien des qualités et des défauts de leur auteur présumé, mélange compliqué d'élégance native, de finesse, d'incommensurable orgueil, de pensée claire mais parfois étroite «alliant la fatuité mondaine et la présomption à un certain pédantisme germanique, assez beau joueur pour en imposer au monde, pour déguiser des intérêts sous le nom de droits, des expédients sous le nom de principes, l'immobilité, qui était son système, sous le voile de profonds calculs»[11].
[11] Charles DE MAZADE, Un chancelier d'ancien régime. Le règne diplomatique de M. de Metternich. Paris, Plon, 1889, in-8º, p. 5.
Le lecteur trouvera ces lettres plus loin. Leur étude permettra de préciser certains points de la liaison dévoilée par Chateaubriand et d'ajouter quelques détails à l'intime psychologie de celui qui les écrivit et de celle qui les reçut. Ces détails seront tout à l'honneur de l'un comme de l'autre, hâtons-nous de le dire.
Au cours de l'exposé très rapide de leurs relations, l'on se trouvera sans doute amené à faire sur eux, sur leur morale, quelques restrictions. Mais, de ces lignes où le prince s'est montré tel qu'il voulait être vu par l'Aimée, où il caresse celle-ci de la louange des charmes qu'il voulut voir en elle, il ressort un Metternich plus tendre, plus affectueux, plus humain, «sachant mieux aimer», selon sa propre expression, que celui dont l'histoire officielle nous laisse voir l'altière figure.
En souhaitant la publication complète de la correspondance dont nous apportons quelques nouvelles feuilles, M. Lionel Robinson disait que ces lettres inconnues devaient faire honneur «à la tête, sinon au cœur, de l'homme d'État qui, pendant toute une génération, fut le dictateur de l'Europe et le Nestor des hommes politiques»[12].
[12] Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London, 1812-1834. Edited by LIONEL G. ROBINSON. London, Longmans, Green and Co, 1902, in-8º. Préface, p. X.
Rien de bien nouveau, croyons-nous, ne sortira cependant de ce livre, si l'on y cherche la «tête» du ministre de François Ier, mais il témoignera d'un cœur meilleur que M. Robinson ne le supposait.
Le malheur des hommes d'État dont la vie se confond avec la carrière est de faire difficilement croire à leur sensibilité, écrasée sous le masque d'impassibilité dont ils doivent se couvrir.
M. de Metternich semble avoir souffert de sa réputation de froideur, presque inhérente pourtant à ses fonctions. Il était cependant capable d'un amour ardent. Il est équitable de lui rendre justice sur ce point. Ses lettres permettront de le faire en toute sincérité.